Émilien Jubeau, ses zanimos et ses zigotos ont accueilli le public vendredi dernier dans une salle de l’hôtel Hennessy non pour lui présenter un spectacle, mais pour lui faire vivre une expérience artistique déguisée en aventure scientifique, qui marque, qui dérange et dont il est finalement lui-même le cobaye. À grand renfort de lumières, d’animations vidéo et de musique, cette performance visuelle et théâtrale d’une heure trente nous questionne sur la si complexe et meurtrière relation que l’homme entretient avec l’animal, semblant ignorer sa propre bestialité, aimant autant qu’il torture d’un dangereux amour cannibale.
Les spectateurs qui ont pu réserver une place pour l’unique représentation de Zanimos d’Émilien Jubeau se sont vite retrouvés réduits à la condition de cobayes de laboratoire, assis à terre sur de petits coussins blancs dans une pièce à l’aspect clinique, où règne une atmosphère inquiétante. Ils ont pu remarquer près de l’entrée un homme-singe qui s’agite et crie enfermé dans une cage. Autre indice angoissant, les hôtes présents dans la salle sont vêtus d’une combinaison et casqués à la manière de techniciens évoluant en atmosphère radioactive, et ne respirent donc pas le même air qu’eux… celui-ci étant peu à peu envahi par des fumées.
Au micro, une femme demande d’avancer sans aucune marque de politesse, et lorsqu’elle ordonne sur un ton aussi autoritaire que brutal de s’asseoir sur les petits coussins blancs avant de présenter les règles auxquelles il faudra se soumettre pendant les quatre-vingt dix minutes qui vont suivre, il apparaît évident que le spectateur fait lui aussi partie de l’expérience créative à laquelle il est convié, mais au titre de cobaye et d’objet d’étude, et qu’il est hors de question de sortir de ce traquenard…
Sommes-nous des humains ou des humanimaux comme les auteurs de cette performance ont l’habitude de nous désigner ? Le professeur fou incarné par Jean-Luc Ahnee propose de revisiter la relation que l’homme entretient avec l’animal sous la forme d’un cours magistral illustré de quelques démonstrations et expériences de laboratoire. Son propos l’amène à remonter à la nuit des temps, aux premières cellules vivantes pour tenter de comprendre comment l’homme a pu en arriver aujourd’hui à une vie si artificielle et factice.
Le chant de Milou
Le professeur introduit un rat humanoïde nommé Milou qui passera une grande partie de son temps à s’essouffler sur un vélo d’appartement. Sous les traits de l’excellent Yannick Gérie, cet étrange animal aux gestes hésitants porte une couche-culotte et est appareillé d’instruments sonores. S’il se comporte le plus souvent comme un grand singe émacié, il lui arrive aussi lorsqu’il émet des sons, de hurler parfois comme un loup. Le chant de ce mutant domestiqué semble le plus souvent exprimer une longue et profonde souffrance, dont la cause tient autant aux interrogations du professeur qui fait voleter les feuilles de son bloc-notes avec désinvolture qu’aux monstrueuses expériences qui vont se dérouler sous nos yeux.
Si le sens de la théâtralité de Jean-Luc Ahnee et de Yannick Gérie marquent ce spectacle de façon indélébile, sa conception visuelle ne cesse de nous rappeler que nous avons affaire à des artistes passés maître dans l’art du costume, du décor et des styles tels qu’Émilien Jubeau et Florence Drachsler. Les lumières transforment continuellement le ressenti provoqué par telle ou telle scène tandis que l’animation vidéo illustre les propos du professeur de toutes sortes d’images extraites aussi bien du monde sauvage que des habitudes humaines.
Parfois la vidéo devient le principal sujet d’intérêt comme cette grande fresque de graffitis et formules obscures sur laquelle se dessine peu à peu la tête d’un singe au corps d’homme ; ou comme Ashiko, ce film japonais qui montre à quel point un animal, en l’occurrence un chien, peut s’attacher à son maître l’attendant chaque jour au même endroit dans une gare, pendant des années après sa mort.
Après un rappel des origines de l’homme, de la conscience qu’il a de « n’être pas simplement de la nature », et des dieux qu’il s’invente pour légitimer ses actes, le professeur passera au ton humoristique par une évocation des fables de Lafontaine, et pour stigmatiser cette fâcheuse tendance de l’homme à toujours tout ramener à lui, à ne percevoir le monde — y compris ce qu’il ne comprend pas — qu’à travers sa propre condition. Fustigeant cet anthropomorphisme à visières, il passera par la suite plus directement aux maux qu’il inflige au monde sauvage. Puis « de peur de disparaître, l’homme s’invente un monde de paraître et puise pour le faire ses ingrédients dans la nature et chez l’animal ». Il retourne aux sources mais pour les piller et ne recréer qu’un monde d’artifice.
Les zanimos se déchaînent
Au quatrième acte, les regards et les corps se sont tournés sur le côté droit de la salle où zanimos sont apparus immobiles dans une sorte de vitrine, qui rappelle étrangement certains films de science fiction où des humains artificiellement plongés dans la léthargie sont stockés dans des salles, quand ils ne sont pas exploités comme main-d’oeuvre. Un zèbre, un oiseau et un lézard à l’apparat multicolore vont alors peu à peu prendre forme sous les doigts agiles des stylistes Émilien Jubeau, Florence Drachsler et Annicka Spangenberg. Si cette scène a pu paraître longue à ceux qui étaient obligés de se contorsionner pour la voir, parfois de trop loin pour en percevoir les détails, elle est au coeur du propos sur cette folie fantaisiste qui s’inspire de la nature mais entrave les êtres.
Autre temps fort du spectacle, l’homme à tête de singe, qui n’est autre que le danseur Emmanuel Chellen, sera libéré de sa cage après une injection de « liquide créatif ». Il propose alors un numéro de break dance époustouflant mais le plaisir ne durera pas car, comme l’annonce Deborah, « zanimo pe perdi kontrol, kreatif an bes dan so lekor » … Les assistants lui infligent un tranquillisant et le place dans ce qui ressemble étrangement à une barquette de polystyrène géante, l’aspergeant de sang et l’emballant sous cellophane.
Difficile après cela de déguster sereinement son steak sans penser aux piqûres d’hormones et autres antibiotiques faites aux animaux d’élevage. Rappelant la cruauté de certaines expériences menées sur les animaux de laboratoire, dont les macaques mauriciens font régulièrement partie, cette scène a le don de faire monter l’adrénaline pour très vite sombrer dans la grande déprime… et « patauger dans sa propre bestialité ».
Heureusement que les trois zanimos restés dans leurs beaux habits de l’autre côté de la salle ne tardent pas à entrer en action, guidés en aveugle sur le plateau qui se cachait derrière l’écran, pour prendre place à leurs instruments, une batterie, une sorte de luth et un clavier confectionnés dans des matériaux de récupération… Sous les costumes, les musiciens Olivier David, François Vianney et Kersley Sham jouent à la folie jusqu’à saturation sonore totale, le dénouement nous réservant une bien ironique surprise…