Dr Diplal MAROAM

Mieux vaut tard que jamais. Ainsi peut-on qualifier la décision du gouvernement de venir de l’avant avec le Use of Pesticides Bill, projet de loi présenté en première lecture le 22 mai dernier, et qui prévoit la mise sur pied d’un Pesticides Regulatory Office avec pour objectifs, entre autres, de réglementer et contrôler l’utilisation des pesticides à Maurice, de réduire les risques qui y sont associés et de s’assurer d’un Maximum Residue Level (MRL). Pourtant, la sonnette d’alarme avait été tirée plus de 25 ans de cela, précisément en juin 1992, par nul autre que le gouvernement lui-même dans un rapport intitulé « State of the Environment in Mauritius », faisant état alors d’un usage excessif d’engrais et de pesticides dans notre secteur agricole et évoquant le potentiel réel de contamination de nos écosystèmes et nappes phréatiques.

Du danger que représentent les produits chimiques pour l’environnement et la santé humaine et des propositions alternatives concrètes, « Le Mauricien » n’a pas cessé d’en faire état dans cette même rubrique ces dernières années (Forum du 13 août 2013, 26 juin 2014, 30 juillet 2015, 17 février 2016). D’ailleurs, le rapport du ministère de la Santé sur le plan d’action nationale pour 2010-2014 sur le cancer avait recommandé l’exercice d’un contrôle strict sur « la vaste utilisation des pesticides dans les champs ». Cependant, même si parfois les analyses des échantillons des fruits et légumes indiquent un seuil de tolérance légalement admissible, il demeure toutefois que les risques sanitaires des pesticides dans la chaîne alimentaire de même que le danger lié à ce qu’on appelle « l’effet cocktail » dû à la combinaison de plusieurs molécules – pratique qui a malheureusement la vie dure à Maurice – sont bien réels. En effet, dû à leur propriété cumulative, les produits toxiques pourraient avoir déjà causé des dommages latents irréversibles dans l’organisme avant qu’ils ne soient enfin repérés.

Mais manifestement, nos agriculteurs demeurent très réticents à changer leur mode d’opération. Si, en général, l’appréhension des Mauriciens face aux changements constitue un réflexe, somme toute, naturel, la résistance des planteurs au projet de loi – cause probable du renvoi des débats en 2e et 3e lectures le 25 mai dernier – est dénuée du sens de la pertinence. Car la lutte biologique dont certaines méthodes d’implémentation ont été élaborées dans des articles du Forum mentionnés plus haut, produit des résultats encourageants, voire même supérieurs, contre les agents pathogènes de nombreuses maladies très répandues, telles la rouille, le mildiou, l’anthracnose, la pourriture racinaire, etc ainsi que les insectes nuisibles et est écologiquement compatible. Or, aujourd’hui, l’on se demande si les recherches menées jusqu’ici dans ce domaine chez nous permettrait effectivement de passer d’une méthode à une autre sans rupture des procédés agronomiques car il va sans dire que la réglementation de l’utilisation des pesticides dans les champs devrait obligatoirement être accompagnée par l’introduction simultanée de la méthode alternative, ce dans le but d’assurer voire même de booster la production des fruits et légumes.

Il convient de faire ressortir que pendant des millénaires, l’agriculture était pratiquée sans l’apport des intrants chimiques, ce qui avait alors permis un épanouissement de la biodiversité et une meilleure espérance de vie par rapport à celle d’aujourd’hui. C’est l’avènement de l’agriculture industrielle, particulièrement intensive, avec l’exigence de rendements et de profits qui a suscité la mise à contribution, parfois même de manière abusive, des produits de synthèse avec toutes les conséquences que cela comporte pour l’environnement et la santé humaine. Et il va sans dire que la monoculture, pratique agricole malheureusement très répandue à Maurice, requiert une utilisation encore plus conséquente des produits phytosanitaires pour améliorer les récoltes. En effet, l’absence de la rotation des cultures, méthode non négligeable de l’agriculture biologique, entraîne inexorablement un appauvrissement des sols en micronutriments et matières organiques et favorise une accumulation des parasites et autres organismes pathogènes qui survivent pendant des années, voire des décennies, sous forme de spores, sclérotes ou hyphe. Et pour combattre les maladies et agents nuisibles qui attaquent les mêmes cultures chaque année et dont la virulence a toujours tendance à croître, de plus en plus de pesticides sont nécessaires avec des concentrations de plus en plus importantes.

Certes, voulant sans doute réduire les risques sanitaires que représentent les produits chimiques, le Use of Pesticides Bill vise surtout à s’attaquer aux résidus de pesticides dans les fruits et légumes et ne couvre pas le secteur du sucre, pourtant un des plus grands pollueurs des écosystèmes. Or, force est de reconnaître que ce projet de loi en demi-teinte donc, risque de passer complètement à côté de la plaque car les résidus de pesticides ne dépendent pas seulement de la quantité de produits phytosanitaires utilisés dans les cultures mais également du degré de la contamination des sols par ces mêmes produits.