Il est beaucoup question de joints ces jours-ci. La reclassification du cannabis par l’OMS, la prise de position pour le moins tranchée du Premier ministre non élu, Pravind Jugnauth, sur la question de dépénalisation de l’herbe, les points de vue divergents de nombre de politiques, les plaidoyers des travailleurs sociaux et autres militants sur le sujet… Dans la foulée, il y a également, à verser au même dossier, le triste anniversaire de la mort de Kaya, jeté en prison pour avoir admis qu’il avait fumé un joint en public, en février 1999. Il en est parti les pieds devant.

La semaine écoulée a définitivement été celle de Kaya. Parce que son passage parmi nous a été tronqué brutalement, et que l’on ne sait toujours pas, 20 ans après, ce qui s’est véritablement passé dans la cellule No 6 d’Alcatraz, le centre de détention des Casernes centrales, dans la nuit du 20 au 21 février 1999. Parce que même si 240 mois se sont écoulés depuis, certaines blessures sont restées grandes ouvertes. Et si d’autres ont été pansées, elles ne l’ont été que partiellement seulement. Ce qui amène son épouse, Véronique Topize, à réclamer, encore et toujours, la vérité autour de la mort de son mari, du père de ses enfants, Joseph Reginald Topize. L’idée d’une commission d’enquête, deux décennies après la disparition du père du seggae, est toujours autant de brûlante actualité.

Le mythe de Kaya serait incomplet sans ses complices de la première heure. Autour de l’artiste gravitait un groupe d’hommes. Des musiciens peu ordinaires, des artistes d’une autre trempe, d’une autre génération. Ils sont, entre autres, Berty Fok, Reynald Collet, Charles Quirin, James Dean… Les premiers fers de lance de Racinetatane, le groupe qui a accompagné et propulsé Kaya aux devants de la scène. Des noms évocateurs d’une génération de Mauriciens qui, à eux seuls, sans une véritable sono pro, ni jeux de lumières éblouissants, ni de scène digne d’une mégastar dotée de toutes les astuces dernier cri, attiraient plus de 44 000 Mauriciens à Rose-Hill, et presque autant à Curepipe !

Un petit groupe d’hommes, une véritable fraternité issue de la banlieue de la capitale, qui même lorsqu’ils se produisaient dans les régions les plus isolées du pays, comme Rivière-des-Anguilles, Bel-Air ou Flacq (qui, dans les années 80, n’était pas encore devenu la semi-ville d’aujourd’hui), faisait déplacer des foules immenses. Ils étaient, par exemple, nombreux à faire le trajet en bus d’un coin de l’île à un autre, où Kaya et Racinetatane distillaient en live leurs tubes, prenant ainsi le risque d’arriver pour le dernier morceau du concert ! Et reprendre le bus pour rentrer, juste après. Derrière ce combo plein de bonne humeur et avide d’une île Maurice où les clivages s’estomperaient pour que tous les « malbar, sinwa, afrikin, blan » vivent dans la même « lape iniversel », un dénicheur de talents à l’oreille musicale aiguisée : Percy Yip Tong. À eux seuls, Kaya, Racinetatane et Percy Yip Tong ont séduit et conquis des milliers de Mauriciens, qui se déplaçaient massivement à chacun de leurs rendez-vous publics.

Hier, 21 février 2019, Berty Fok lâche en toute simplicité : « Monn kontan ! Mo satisfe. J’ai participé à une table ronde où des jeunes qui n’étaient même pas nés quand nous nous faisions connaître étaient subjugués par Kaya et Racinetatane, et ils veulent en savoir plus. Cela me suffit… Nous n’avons pas été en première ligne de l’hommage national : ce n’est pas la fin du monde ! » Cette philosophie, empreinte d’une telle simplicité et d’autant de modestie, ne provient pas uniquement de la culture rastafari qui nourrit ce percussionniste de génie. Ces hommes qui ont vécu à l’ombre de Kaya sont de cette trempe : de celle des hommes vrais, conscients de leur valeur et qui ne braderont jamais leur dignité.

Ce 21 février, pour rendre un hommage digne de ce nom à leur frère disparu, ils ont, à leur façon, et selon leurs moyens, marqué le moment : en transformant Roche-Bois, ce jeudi soir, en plateau à ciel ouvert… D’aucuns, présents sur les lieux, garderont à jamais dans leurs cœurs et dans leurs têtes un souvenir indélébile de ces sons entremêlés du parfum sauvage d’une torride nuit d’été à Port-Louis. Distillés par les djembés, guitares et autres instruments de musique, les notes de Racinetatane ont illuminé la nuit et ressuscité Kaya.

Husna RAMJANALLY