La misère et l’abandon dans le Petit Poucet, la jalousie fraternelle dans Cendrillon… Les contes de fées répondent bien aux interrogations des petits : « À quoi le monde ressemble-t-il vraiment ? Comment vais-je y vivre ? » Selon le psychanalyste américain Bruno Bettelheim (1903-1990), la présence égale du bien et du mal dans les contes de fées, telle que c’est le cas dans la vie, vient établir le sens moral : l’homme doit lutter contre le mal pour le vaincre. De telles histoires leur parlent de leurs angoisses et leur permettent de mieux les affronter. Séduit par le héros, le petit se met dans sa peau, partage ses souffrances et triomphe avec lui.
« Contrairement à ce qui se passe dans la plupart des histoires modernes pour enfants, le mal, dans les contes de fées, est aussi répandu que la vertu. Dans pratiquement tous les contes de fées, le bien et le mal sont matérialisés par des personnages et par leurs actions, de même que le bien et le mal sont omniprésents dans la vie et que chaque homme a des penchants pour les deux. C’est ce dualisme qui pose le problème moral ; l’homme doit lutter pour le résoudre » écrivait le psychiatre et psychanalyste Bruno Bettelheim dans Psychanalyse des Contes de fées.
Le conte de fées permet par ailleurs à l’enfant de bien distinguer le bien du mal par le biais de personnages incarnant soit l’une soit l’autre notion. « Chaque personnage est tout bon ou tout méchant. Un frère est idiot, l’autre intelligent. Une soeur est vertueuse et active, les autres infâmes et indolentes. L’une est belle, les autres sont laides. L’un des parents est tout bon, l’autre tout méchant. La juxtaposition de ces personnages opposés n’a pas pour but de souligner le comportement le plus louable […]. Ce contraste des personnages permet à l’enfant de comprendre facilement leurs différences, ce qu’il serait incapable de faire aussi facilement si les protagonistes, comme dans la vie réelle, se présentaient avec toute leur complexité », explique encore Bruno Bettelheim.
En dépit des terrifiants dragons, sorcières et autres marâtres, les petits sont toujours friands d’histoires de princesses, de loups et autres géants. Ces contes, en effet, abordent les problèmes intérieurs de l’être humain tels la peur de la mort, l’amour de la vie, le besoin d’être aimé et de servir à quelque chose. En pénétrant dans ces histoires, les enfants parviennent à surmonter leurs rivalités fraternelles, leurs déceptions narcissiques et leurs dilemmes oedipiens. Le petit découvre qu’il n’est pas le seul à avoir peur, que ce sentiment est normal et peut être surmonté. Les contes aident l’enfant à avoir des repères dans la vie. Ils répondent à ses questions : qu’est-ce qui est plus avantageux, être bon ou méchant, qu’est-ce qui est bien ou mal, c’est quoi grandir et quitter le cocon familial. Tous semblent véhiculer un même message qui est de faire face aux difficultés et injustices de la vie pour en triompher.
Rire du loup
Certains parents préfèrent protéger leurs petits de tout ce qui leur fait peur. Ils ne leur présentent que le côté positif des choses. Or, loin de les rassurer, une telle attitude amplifie leurs inquiétudes car les petits savent bien qu’il n’y a pas que de bonnes choses dans la vie. C’est là que les contes de fées viennent les aider en leur parlant des cruautés de la vie – sous une forme réelle mais moins effrayante – et des luttes intérieures du héros. Ce qui les encourage ainsi à s’y aventurer. Si le loup fait peur, on peut aussi inviter l’enfant à en rire, à rêver qu’il lui donne un coup de pied, qu’il triomphe de lui. L’enfant se libère ainsi de sa peur. Bruno Bettelheim écrit : « Beaucoup de parents croient que l’enfant doit être mis à l’abri de ce qui le trouble le plus : ses angoisses […], ses fantasmes chaotiques, colériques et même violents. […] Mais nos enfants savent qu’ils ne sont pas toujours bons eux-mêmes […]. Cela contredit ce que leur racontent leurs parents et l’enfant apparaît alors comme un monstre à ses propres yeux. Grâce au conte, lorsqu’il ressent un élan mauvais, il sait que c’est normal et ne se culpabilise pas trop… »
Par contre, selon Christine Brunet, psychothérapeute et auteure de Petit tracas et gros soucis de 1-7 ans, il ne faudrait pas mélanger l’imaginaire et la réalité lorsque par exemple, l’enfant a peur d’une sorcière cachée sous son lit ou dans le placard. « Sans nier l’existence des ogres ou des sorcières qui doivent continuer à alimenter sa vie intérieure, il faut lui expliquer qu’on ne les rencontre que dans les histoires, dans la “pensée magique” ».
Il faut, pour ces mêmes raisons, éviter de faire des références mal placées aux monstres et autres menaces telles « le marchand de sable va t’emmener dans son sac ». « Jadis, on ne s’en privait pas et on sait aujourd’hui combien cela peut être source d’angoisse et de culpabilité pour un enfant », fait voir la psychothérapeute.
Pour Christine Brunet, il n’y a pas d’inconvénient à raconter une histoire de mémoire à son enfant, voire apporter une nouveauté en la modifiant quelque peu. « Une fois que l’enfant connaît bien l’histoire, le parent peut la lui raconter de façon plus libre. De cette manière, l’enfant participe et cela ajoute au suspense et à la frayeur. Tenu en haleine, celui-ci demandera, par exemple : “Alors, qu’est-ce qui se passe après ?” ». Dans le cas où on lit un conte, « il n’est pas utile de modifier ou simplifier un mot de vocabulaire par crainte qu’il ne soit trop difficile ou trop cruel : l’enfant l’entend et l’apprend dans son contexte, et c’est de cette manière qu’il progresse ».