Comme tous les peuples du monde, la France a connu des périodes difficiles que l’on a coutume d’appeler des « crises ». Elles révèlent souvent des courants d’idées dangereux, qu’elle doit corriger pour accomplir ses destinées. Ce que l’histoire connaît comme « l’affaire Dreyfus » fut une crise à la fois sociale et politique qui divisa les Français à la fin du XIXe siècle.
Pour comprendre ce que fut l’affaire Dreyfus, il faut remonter à la capitulation de l’empereur Napoléon III, en 1870, face aux armées prussiennes. Cette défaite eut pour effet : 1o la perte de l’Alsace et de la Lorraine, annexées par l’Allemagne ; 2o la naissance de la IIIe République ; 3o la volonté unanime des Français de prendre leur revanche et de récupérer leurs territoires perdus. De sorte que l’Armée et son état-major prirent une importance capitale dans les affaires de l’État, notamment par le contre-espionnage (qui s’appelait alors la « Section des statistiques »), où le commandant Henry était sous-chef. Dans ce drame, entre aussi en jeu le poison de l’antisémitisme, qu’un Édouard Drumont instillait dans les coeurs.
Alfred Dreyfus était né en Alsace en 1859. Après l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1871, sa famille opta pour la nationalité française et vint habiter Paris. Il était fils d’un riche industriel de confession juive. Polytechnicien, officier de l’armée française, il fut admis à l’École de Guerre. Avec lui, nous avons donc affaire à un authentique patriote. Son épouse Lucie Hadamard, elle, était fille d’un diamantaire.
L’affaire Dreyfus commença en octobre 1894, lorsque le bruit courut qu’il y avait un traître dans l’armée. Le ministre de la Guerre était alors le général Mercier, que la presse jugeait incompétent. Pour faire taire ces critiques, il avait hâte de démasquer le traître et de le faire condamner. C’est pourquoi les Services de renseignement (SR) surveillaient particulièrement les attachés-militaires des ambassades d’Allemagne et d’Italie. Le commandant Henry, qui allait être l’acteur principal de l’affaire, recevait régulièrement, d’une certaine Madame Bastian, femme de ménage à l’ambassade d’Allemagne et agent du SR, le contenu de la corbeille à papiers de l’attaché-militaire allemand Schwarzkoppen. Un jour, parmi les papiers qu’il avait reçus, le commandant Henry trouva les morceaux d’une lettre déchirée. Quand il les eut recollés, le document devint la pièce maîtresse de l’affaire Dreyfus, « le bordereau ». Son auteur offrait de remettre à l’attaché-militaire allemand des renseignements sur le nouveau « canon de 120 », et l’organisation de l’armée française. Comme il s’agissait d’artillerie, les enquêteurs cherchèrent donc parmi les militaires attachés à l’état-major. C’est ainsi que leur attention se porta sur le capitaine Alfred Dreyfus : il était alsacien, parlait l’allemand et, de surcroît, il était juif. Il n’en fallut pas plus pour les convaincre de sa culpabilité, l’antisémitisme ayant gagné du terrain dans l’opinion publique et dans l’état-major de l’armée.
Convoqué pour un examen de fin de stage, le capitaine Dreyfus s’attendait à être reçu par ses chefs, mais c’est le commandant Armand du Paty de Clam qui lui demanda de lui rendre le service d’écrire une lettre « importante », prétextant qu’il s’était blessé à la main droite. En réalité, c’était un piège, car le commandant du Paty avait été chargé de le faire avouer, et le texte qu’il dictait était celui du bordereau. On s’imaginait que si Dreyfus était bien l’auteur du bordereau, il se trahirait, mais il n’en fut rien. Du Paty lui-même dit à ses chefs qu’un supplément d’enquête était nécessaire. Néanmoins, le général Mercier donna l’ordre de le faire arrêter. Comme Dreyfus ne comprenait pas le motif de son arrestation, le commandant du Paty lui répondit qu’il était coupable de haute trahison. Il protesta de son innocence. En vain.
Le 13 octobre 1894, Dreyfus fut traduit devant un Tribunal militaire, sur la base d’un « dossier secret » auquel seuls les juges pouvaient avoir accès. Ce qui va, comme on sait, contre les principes les plus élémentaires du droit : d’une part, le capitaine Dreyfus était d’avance présumé coupable, d’autre part, son avocat, Me Demange, n’avait pas eu connaissance du dossier. Or, tout accusé a droit à un « débat contradictoire », où son avocat peut contester les accusations portées contre son client. Le 22 décembre 1894, la cour le condamna « à la déportation en un lieu fortifié » et, le 31 décembre suivant, il fut dégradé publiquement, tandis que fusaient des cris de « Mort aux Juifs ! ». Un journaliste autrichien, Theodor Herzl, juif lui-même, fut choqué par la scène. Le « sionisme » est probablement né ce jour-là. Il allait aboutir à la création de l’État d’Israël, en 1948, par décision des Nations-Unies.
Cependant qu’en février 1895, le capitaine Dreyfus fut amené à l’Île du Diable, au large de la Guyane française, infestée de vermine, et où il subit des tortures de toutes sortes.
En juillet 1895, un nouveau chef du SR est nommé, le lieutenant-colonel Georges Picquart. Peu après, parmi les papiers recueillis par Mme Bastian, il découvre les morceaux d’un télégramme que l’attaché-militaire allemand n’avait jamais envoyé. En retournant le télégramme, il lit le nom du destinataire : commandant Ferdinand Esterhazy. Soupçonnant que cet homme pourrait bien être le traître recherché, il fait son enquête et apprend qu’il avait travaillé au SR, que son adjoint était alors le commandant Henry, qu’il était de moeurs dissolues et criblé de dettes. Picquart comprend qu’il est de son devoir d’en informer le général de Boisdeffre, chef d’état-major. Mais celui-ci ne voulut rien entendre et le fit muter plusieurs fois, jusqu’au sud tunisien où sévissait la guérilla des autochtones contre les militaires français. Picquart réalise alors que l’on veut le faire disparaître. Il rentre à Paris et s’en ouvre à un ami qui, à son tour, en parle au vice-président du Sénat, Auguste Scheurer-Kestner, lui-même Alsacien.
Pendant ce temps, l’aîné du proscrit, Matthieu Dreyfus, s’est occupé, avec d’autres personnalités, à disculper son frère. Le quotidien Le Matin ayant reproduit un facsimile du bordereau, il l’a fait photographier à plusieurs exemplaires qu’il a collés aux quatre coins de Paris. Le banquier Castro, à qui Esterhazy devait de l’argent, reconnaît l’écriture de son débiteur et fait part de sa trouvaille à Matthieu. Là-dessus, Mme de Boulancy, ancienne maîtresse d’Esterhazy et envers qui il avait encore des dettes, communique à Matthieu, par l’intermédiaire de son avocat, la lettre où Esterhazy lui avait fait part de sa haine de la France. Matthieu en parle à Scheurer-Kestner, et Le Figaro publie ladite lettre. On commence alors à comprendre que Dreyfus a été non seulement victime d’une erreur judiciaire, mais d’un véritable complot. Esterhazy fut forcé d’avouer que cette lettre était bien de lui, mais l’état-major, qui le protégeait, le poussa à demander de passer en jugement pour être acquitté. Ce qui fut fait ; en toute illégalité, cela va de soi.
Cet acquittement scandalise Émile Zola, alors au faîte de sa gloire littéraire. Sa conscience lui dictant son devoir, il sacrifie ses ambitions. Et c’est alors que le vent tourne. Le 13 janvier 1898, L’Aurore, dont Georges Clémenceau est rédacteur en chef, publie la « Lettre au Président de la République » d’Émile Zola. Clémenceau lui-même trouve le titre. Et c’est le fameux « J’Accuse », qui cite nommément les responsables de la condamnation inique du capitaine Dreyfus : le général Mercier, le général de Boisdeffre, le général de Pellieux, les commandants Henry et du Paty de Clam, et les autres. La stratégie de Zola est claire : forcer le pouvoir à le poursuivre en diffamation, devant un tribunal civil et ouvertement, alors que les précédents procès avaient tous été jugés par les chefs militaires et à huis clos.
Faisons bref. Zola est condamné et Picquart renvoyé de l’armée, tandis que le président de la République, Émile Loubet, accorde sa grâce à Dreyfus. Celui-ci est tenté de la refuser : parce qu’on ne gracie que les criminels, or il est innocent. Mais il comprend qu’en l’acceptant il pourra revoir son épouse et ses enfants. A ce moment, le nouveau ministre de la Guerre, Godefroy Cavaignac, qui veut en finir, lit à l’Assemblée trois documents qui, dit-il, incriminent définitivement le capitaine Dreyfus. Aussitôt, dans la presse, Picquart déclare qu’il est en mesure de prouver que les documents lus par Cavaignac sont des faux. Ce qui amène le ministre à charger son aide-de-camp de les examiner. Celui-ci y passe la nuit et, à la lumière de sa lampe, s’aperçoit que le fin quadrillage du papier, en haut et en bas de la page, ne correspond pas à celui du centre : « C’est un faux, Monsieur le ministre ! ». Cavaignac est atterré. Il convoque les responsables du SR, les interroge sans ménagement, et le commandant Henry finit par avouer qu’il est l’auteur du faux. Cavaignac le fait arrêter sur-le-champ. Mais le lendemain, on retrouve Henry mort dans sa cellule : il s’est tranché la gorge.  Le chef d’état-major démissionne et, le lendemain, Cavaignac le fait aussi.
Finalement, la Cour de Cassation innocente définitivement le capitaine Dreyfus. Réintégré dans l’armée, il sera décoré de la Légion d’Honneur. Georges Picquart, lui aussi réintégré, deviendra ministre de la Guerre. Quand éclate la guerre de 1914, le capitaine Dreyfus, malgré ses 54 ans, insistera pour monter au front et défendre sa patrie. C’est pour cela, en effet, qu’il était entré à l’École de Guerre.
Dans ce récit, on aura noté le rôle de la conscience et le sens du devoir qui commande qu’on se sacrifie pour lui. Chez Dreyfus qui restera fidèle à l’armée et à son idéal. Chez Picquart qui sera renvoyé de l’armée, avant d’être réintégré. Chez Zola enfin qui, lui, n’entrera jamais à l’Académie française, dont il avait pourtant l’ambition et la notoriété voulue.