Les politiciens pensent connaître le fond de la pensée des Mauriciens sur l’avenir politique du pays. S’ils ne craignaient pas de représailles et si manifester ouvertement et en masse pour le respect de leurs droits civiques était dans les moeurs des Mauriciens, ils seraient sans doute descendus dans la rue pour dire à Navin Ramgoolam et à Paul Bérenger ce qu’ils pensent réellement de leur cinéma à deux sous de ces derniers mois! Ils protesteraient devant le Parlement, ce jeudi, aux côtés des travailleurs sociaux pour réclamer le retour à l’Assemblée Nationale des députés, trop longtemps en vacances forcées et payées, et la tenue d’élections pour sanctionner ceux qui les ont déçus.
Savent-ils vraiment ce que souhaitent l’ensemble des Mauriciens pour l’avenir politique du pays? Eux, les politiciens, assurent que oui. Et ils le disent souvent. C’est dans l’intérêt de la population et de la République que le Premier ministre et leader du Parti Travailliste, Navin Ramgoolam, a décidé de proroger le Parlement, afin de se pencher pleinement sur la réforme électorale. Puisque la réforme du système électoral est dans l’intérêt du pays, donc celui la population, c’est pour permettre à cette refonte tant attendue que le MMM, principal parti de l’opposition, a tenté des rapprochements avec le parti au pouvoir, le PTr. Car sur ce sujet-là, précisément, que Paul Bérenger, leader du MMM, et Navin Ramgoolam disaient, il y a  quelques semaines, être sur la même longueur d’ondes. Même qu’entre eux, l’alchimie opérait à merveille! Les deux leaders, déclarait Navin Ramgoolam, le 5 juin, à l’issue d’une réunion du bureau politique des rouges, « visent l’intérêt supérieur du pays » et pas leurs « gains personnels. »
Ailleurs, chez les bleus du PMSD, on n’a eu de cesse de marteler: surtout peu avant le divorce d’avec le PTr, que celui-ci est « le seul parti qui travaille dans l’intérêt du pays et qui pense à son avenir. » Le MSM de Pravind Jugnauth, aussi se fait, chaque samedi, le porte-parole du peuple. « La majorité des Mauriciens ont un sentiment de ras-le-bol à l’égard de Navin Ramgoolam, de sa politique et de son gouvernement. » Le MSM disposerait d’un baromètre pour connaître les vraies attentes des citoyens. De ses mobilisations à travers l’île, le parti retient, entre autres, une envie spécifique des Mauriciens. « Ils sont en quête d’alternatives et veulent sauver le pays », déclarait Pravind Jugnauth, il y a peu.
Mais il semblerait que les politiciens n’ont pas – ou feignent de ne pas avoir – compris que le peuple admirable en a vraiment assez de leurs crêpages de chignon et ne souhaitent en réalité qu’une chose: aller aux élections au plus vite. Certes, lorsqu’ils s’expriment sur les ondes des radios privées, réseaux sociaux et autres types de plate-forme, les Mauriciens, même les aficionados de la chose politique laissent transparaître leur lassitude face au jeu d’amour et de désamour, d’insolence grotesque de nos politiques et réclament les législatives au plus vite.  
« Dimoun inn vremem fatige »
Que les politiciens affirment qu’ils arrivent à sonder la pensée la plus profonde des Mauriciens, ces derniers n’entendent pas cela de cette oreille…  « Manti sa! Tou se ki zot pe dir fos! », lâche Patricia (prénom modifé), une habitante du Sud qui s’apprêtait à aller écouter le ministre de l’Éducation Vasant Bunwaree, à Résidences La Chaux, vendredi dernier. « Mo al ekout minis-là pa akoz so kouler politik, me parski tou politisien ki vinn dan landrwa mo ekoute, mwa! Zordi (ndlr: vendredi dernier), trouv li, kan zot santi danze ki zot vini. Kouma eleksion fini, zot ne pli konn ti dimoun! Me sann fwa là, dimoun inn vremem fatige. Zot pou konpran sa kan pou ena abstansion zour eleksion! », poursuit Patricia. Et comme pour lancer un dernier avertissement aux politiques qui se disputent le pouvoir au nom du peuple, elle prévient: « Pa vinn badinn ar santiman dimoun! » Car aux urnes, ce sont elle et les quelque 900 000 électeurs qui auront le dernier mot!
Cette mise en garde, Patricia aurait souhaité pouvoir la scander sur l’asphalte, devant le Parlement. Elle est loin d’être la seule à vouloir remonter les bretelles de Navin Ramgoolam et de Paul Bérenger.
Il est clair que des milliers de Mauriciens rêvent de dire d’une seule voix au Pm que l’Assemblée Nationale, paralytique, a perdu de sa crédibilité et qu’ils en ont marre de payer les vacances inutiles des parlementaires pendant que des familles luttent face à la cherté de la vie. « Mais descendre dans la rue n’est pas sans représailles », confie une Mauricienne indignée. « Croyez-vous que les fonctionnaires, qui doivent eux aussi souffrir de cette instabilité politique, peuvent revendiquer leurs droits en tant que citoyens? Pour donner un signal fort à ces politiciens qui nous bernent depuis des mois, c’est en masse qu’il faut se mobiliser. »
Salim Muthy, de la plate-forme des travailleurs sociaux de Maurice, abonde dans le même sens. La plate-forme qui organise une manifestation devant le parlement, ce jeudi, ne sait pas encore combien de citoyens feront preuve de courage et braveront les conséquences pour dire au Pm de rouvrir « la maison du peuple. » De son côté, Shyam (prénom modifié), qui compte de longues années d’expérience dans les affaires, dont le fret, est disposé à se joindre à une manifestation civile. Ce n’est pas sa situation sociale et professionnelle qui l’empêcherait, dit-il, de participer à une protestation citoyenne pour dire tout haut « que personne n’est mandaté pour tenir le pays en otage pour des raisons qui relèvent de caprices personnels, avec la réforme électorale pour prétexte! » 1.3 million de Mauriciens font de Maurice le pays qu’il est, rappelle Shyam. Et, ajoute-t-il, jouer avec la démocratie et la Constitution est un jeu dangereux.
L’économie menacée, le Parlement en vacances forcées
L’homme d’affaires est particulièrement attentif à la situation économique du pays. Si en surface, le quotidien du Mauricien n’a pas été perturbé par les remous au gouvernement, les élucubrations des grands partis politiques et la démission de l’ex-ministre des Finances, en revanche, les opérateurs économiques, eux, grincent les dents. « Attention, disent-ils, les investisseurs étrangers ne prendront pas le risque d’injecter dans un pays sans un ministre des Finances et politiquement instable! » Et quid du Pm qui assure l’intérimat?  N’est-ce pas une garantie que quelqu’un contrôle la courroie des Finances? « Est-ce que nous avons été aux urnes pour voter pour l’intérimat? », questionne Shyam. Peu après avoir claqué la porte du gouvernement, il y a deux semaines, l’ex-grand argentier du pays, Xavier-Luc Duval, a parlé de la baisse du taux de chômage. De son côté, le PTr, au temps béni de son partenariat avec le PMSD, lorsqu’il passait l’actualité en revue durant ses conférences de presse hebdomadaires, se targuait d’une économie stable malgré la crise qui n’a pas épargné les plus grandes puissances. Cependant, la situation économique, surtout dans le secteur du tourisme, est loin d’être rassurante. S’il y a un baromètre qui indique l’état de santé de notre économie, note Shyam, ce sont les excédents de liquidités bancaires à Maurice.
Mais il n’y a pas que les excès de liquidités qui représentent une menace pour la stabilité économique du pays. Alors que les plages de Maurice se font détrôner par celles des Seychelles et des Maldives, que la suppression des quotas sur le sucre pour le marché européen en 2017 nous guette, que les lagons et le littoral sont exploités par des « protégés » au détriment de l’environnement, faire croire à la population que ces problématiques peuvent attendre le temps d’une guéguerre autour d’un « gâteau » est une insulte à son intelligence. Shyam prévient: un désintérêt, même momentané, pour ces dossiers-clés ne sera pas sans conséquences. « Nos enfants paieront la note. Elle sera très chère », ajoute-t-il.
« Ils nous ont tourné le dos. C’est inadmissible! »
Ces derniers mois, les politiciens de tous bords ont démontré à travers les tractations et leurs piètres stratégies qu’au final, ils visent une place au soleil pour les prochaines années. « Depuis, ils nous ont tourné le dos. C’est inadmissible qu’ils agissent ainsi envers nous », dit amèrement Patricia. Vendredi encore, elle a écouté le député Vasant Bunwaree de sa région faire des promesses aux habitants. Le ministre leur a annoncé la construction d’établissements de formation. Pour Patricia comme pour Shyam, l’heure n’est pas aux annonces et promesses, mais à un retour à la normale, en passant par les élections. Si les Mauriciens convergent par milliers vers le Parlement, jeudi prochain, il se pourrait bien que Patricia et Shyam soient de la manifestation. Actuellement, le front commun des travailleurs sociaux de Maurice s’attèle à mobiliser les citoyens dans l’optique de forcer la réouverture du Parlement, « la maison du peuple. »
Salim Muthy, membre actif de cette plate-forme, croise les doigts pour que les Mauriciens soutiennent la démarche de la plate-forme, dans l’intérêt des citoyens. La société civile, selon lui, sera capable de rappeler le gouvernement à l’ordre. « C’est le peuple qui a fait reculer le gouvernement sur l’obligation pour les motocyclistes de porter le gilet fluorescent pendant la journée », dit-il. Le message qui sera véhiculé le 26 juin, poursuit-il, sera la désobéissance civile.