C’est la peur au ventre que l’ex-jockey de l’écurie Gujadhur, Jamie Theriot, et ses deux fils, dont il a la garde, ont traversé les guichets de l’aéroport SSR avant d’embarquer sur le vol de British Airways en direction de Londres mardi soir. Il est arrivé dans la capitale anglaise mercredi matin et a regagné la Louisiane cette nuit. À l’heure où nous rédigeons cet éditorial, l’Américain a sans doute regagné son domicile. Heureux d’être sorti de cette spirale de l’enfer dans laquelle il était entré malgré lui depuis sa mise à pied, mais déçu de ne pas avoir réussi à faire de son séjour dans le paradis mauricien une plus longue aventure, puisqu’il avait déjà inscrit ses deux fils au collège Northfields. C’est dire son intention de durer…

Mais voilà, les choses se sont très mal passées, sur la piste d’abord, puis avec ses employeurs à la fin de son séjour. Avec une seule victoire dans l’escarcelle, Theriot avait une occasion en or de se refaire une santé avec la reprogrammation “forcée” de la cinquième journée, avec au moins trois chances de premier ordre, mais le jockey et les circonstances de courses ne lui ont pas permis de réaliser au moins le triplé attendu. Act Of Loyalty, Ready To Attack et Perplexing qu’il montait, et New Lands (Bussunt) ont tous échoué, alors qu’ils avaient été fortement, très fortement, soutenus au betting.
Du côté de l’état-major de l’établissement, la déception a laissé la place à la colère et, en fin de journée après la dernière course, des cris de putois se sont élevés du paddock pour manifester une ire sans doute exagérée. Quant à l’entraîneur Ramapatee Gujadhur, selon les dires du Chief Stipe, Stephan de Chalain, il avait, après la dernière course, officieusement informé la chambre des commissaires que son jockey n’avait pas suivi ses instructions, mais se donnait un temps de réflexion pour savoir s’il porterait officiellement plainte ou pas.

Se présente déjà une anomalie fondamentale à ce stade, puisque le code des courses fait obligation de rapporter tout incident ayant pu influencer le résultat d’une course aux Stipes, qui doivent à leur tour faire une enquête appropriée. Pourquoi n’avoir pas porté plainte immédiatement et pourquoi le Chief Stipe n’a-t-il pas ordonné que cette information soit obligatoirement enregistrée dans les données de cette épreuve avec effet immédiat, puisqu’il en avait connaissance ?

Entre-temps, Jamie Theriot s’est rendu à la demeure des Gujadhur pour rencontrer Ramapatee Gujadhur, assis au fond dans son fauteuil, qui lui a témoigné, devant sa famille, toute son estime personnelle sur ses qualités humaines et professionnelles, mais indiqué qu’il devait mettre un terme à leur association. Cette conversation qui a eu lieu en l’absence de ses deux fils n’aura duré que quelques minutes, sans qu’aucune explication ou aucun reproche précis ne soit adressé au jockey. Celui-ci aurait quitté l’assistance, surpris et déçu, mais au plus profond de lui-même, il était soulagé, car les relations entre ses employeurs et lui étaient moins cordiales qu’au départ, et le manque de réussite avait un peu fragilisé la confiance. Une confiance entamée lorsque l’Américain a découvert dans sa voiture du matériel d’écoute, une information qu’il n’a jamais partagée avec ses employeurs.

Si les séparations sont courantes et souvent salutaires dans le monde hippique, celle de Jamie Theriot était dans l’ordre des choses. Elle allait malheureusement virer au vinaigre après sa rencontre avec son homme de loi le lendemain de sa mise à pied, lundi matin. Selon un contrat établi entre le jockey américain et l’écurie Gujadhur, toute séparation devrait faire l’objet d’une compensation obligatoire au premier nommé. Sauf s’il est établi qu’il a commis une faute ou fait l’objet d’une sanction, une interprétation contestée par l’entourage légal du jockey. L’état-major de l‘entraînement Gujadhur est informé que la compensation prévue, qui est estimée entre 45 000 et 60 000 dollars américains (environ Rs 1,5 et R 2M) doit être payée au jockey, auquel cas celui-ci portera plainte.
Moins d’une heure plus tard, le jockey américain est informé par le Mauritius Turf Club qu’une enquête a été ouverte sur sa monte sur Perplexing, puisque l’entraînement Gujadhur a porté plainte contre lui pour n’avoir pas suivi les instructions. Interrogé sur cette coïncidence troublante, le Chief Stipe devait donner une version différente, affirmant que Ramapatee Gujadhur l’avait appelé le dimanche soir à son domicile — ce qui est totalement inhabituel — pour l’informer qu’il portait fermement plainte contre son jockey pour n’avoir pas suivi ses instructions. Toujours est-il que l’enquête est ouverte le mercredi, alors que les Stipes n’avaient rien eu à redire sur cette course, excepté que le cheval Perplexing avait été gêné au départ et qu’une suspension de deux semaines avait été infligée au jockey Teeluck pour cet incident.

Si Ramapatee Gujadhur, en tant qu’entraîneur, a pu légitimement interpeller son jockey pour n’avoir pas suivi ses instructions, par contre, la présence permanente, lors de la première séance, de Mukund Gujadhur, le Stable Supervisor, est sujette à interrogation. En tant que légiste, il doit savoir que, normalement, un témoin attend à l’extérieur avant d’être appelé à confirmer ou infirmer les instructions de son père et quitter ensuite la salle pour permettre à l’enquête de se poursuivre sereinement. Nous nous étonnons donc qu’il lui fut permis d’y être et d’avoir pris part au débat, jusqu’à aller accuser le jockey d’avoir « pulled the horse. » Le Chief Stipe n’aurait-il pas dû à ce stade rappeler le témoin à l’ordre et lui demander de retirer ses propos ? Et à quel titre a-t-il pu entrer dans la Stipe Room à l’annonce du verdict ? Le MTC éclairera-t-il notre lanterne à ce sujet ?

Cette altercation en salle d’audience a perturbé le jockey américain, au point où il a dû se rendre en clinique et faire appel à son homme de loi. Selon des informations que nous avons récoltées auprès de sources fiables, des propositions de négociations ont eu lieu dans les coulisses. « Zot tir zot plainte, nou tir pou nou. » Mais personne n’a voulu confirmer si elles ont abouti ou pas. Toujours est-il que Theriot devait changer radicalement d’attitude et accepter tous les torts dans cette affaire en plaidant coupable, et renonçait ainsi à sa compensation.

Ses proches affirment que son entourage légal a préféré cette ligne de défense pour qu’il ne connaisse pas le même sort qu’Arena et Ségeon, sous les coups de boutoir malsains et partisans de la Gambling Regulatory Authority et sa Police des Jeux. Mais les interrogations persistent quant au rôle troublant joué par la chambre des commissaires dans cette affaire. D’aucuns se demandent si l’égalité des chances est la même pour tous ou s’il y en a qui sont plus égaux que les autres. À moins que ce ne soit un sentiment de peur qui anime nos décideurs hippiques… Mais en fait, peur de quoi ? Peur de qui ?

Les dix derniers jours passés dans le pays a permis au jockey américain et ses fils de vivre dans une discrétion quasi totale dans leur appartement bien gardé de Rivière Noire, avec quelques exfiltrations discrètes, d’autant que Theriot avait rendu son téléphone local pour ne point être importuné. Ils ont pu assister au naufrage des partants de leurs anciens patrons samedi dernier. Mais jusqu’au décollage de leur avion, Jamie Theriot et ses fils ont vécu dans un sentiment d’insécurité et de terreur qui les a habités jusqu’au bout de leur aventure mauricienne, d’autant qu’ils ont été invités à travers les réseaux sociaux à dire le plus grand bien de notre pays et de ses grandes familles.

Malheureusement, ce genre d’anecdotes rocambolesques sont désormais une facette normale mais nuisible de nos courses à l’étranger. Elles se multiplient et se posent maintenant comme l’itinéraire ordinaire d’un jockey étranger à Maurice. **

** Cet article a été écrit à partir d’informations croisées de plusieurs sources fiables, mais ne comporte pas de témoignage des membres de l’entraînement Ramapatee Gujadhur, qui ne communiquent pas avec nos journalistes depuis longtemps et interdisent à leur jockey de communiquer avec nous. Nos colonnes leur restent évidemment ouvertes s’ils veulent bien donner leur version des faits sur cette histoire.

Bernard Delaître