Quel est votre regard sur la société mauricienne au bout de cette année 2013 ?
Il y a eu beaucoup d’événements perturbateurs qui ont troublé et secoué la vie des Mauriciens durant l’année écoulée. Comme tout humain qui grandit, toute société qui est en train de grandir passe par des secousses, des conflits. Nous pensons qu’il y a un dysfonctionnement de notre société et nous constatons un dysfonctionnement par rapport à l’éducation et aux valeurs morales.
Êtes-vous pessimistes pour le pays ?
Pas du tout. A travers nos différentes activités tout au long de l’année nous avons ressenti qu’il y a un potentiel très fort pour une dynamisation de la vie mauricienne et il y a un rapprochement entre toutes les religions. Il y a une force de personnes qui veulent construire la paix et sortir de tous les cloisonnements qui nous empêchent de respirer. Mais ce dynamisme est un peu caché et il faut le révéler. Il y a des jeunes qui ont soif d’unité nationale et qui veulent construire une société égalitaire et qui travaillent dans cette direction. Il faut revaloriser ces jeunes ainsi que le rôle des femmes comme éducatrices à l’harmonie sociale car nous ne le faisons pas assez. Le Conseil des Religions essaie de rejoindre le désir de ces jeunes en les associant à nos activités mais nous avons besoin d’avoir les parents et les enseignants avec nous dans cette démarche car ils sont leurs premiers encadreurs dans la vie de tous les jours.
Qu’en est-il du concept de citoyenneté dans l’agenda du Conseil de Religions et comment le promouvoir ?
Nous y accordons beaucoup d’importance et il faut travailler beaucoup dans cette direction. Le cardinal Margéot dans sa lettre de carême 1980 intitulée « La responsabilité du citoyen à Maurice » avait déjà abordé le concept de citoyenneté. Le cardinal avait analysé les causes qui selon lui conduisaient à un dépérissement du concept de citoyenneté. Les deux vers qui minent le fruit sont la corruption et le communalisme… L’homme regarde son intérêt personnel avant le bien commun. Il faut ajouter à ces deux facteurs la dépersonnalisation et l’anonymat dans les lieux de travail. Je voudrais aussi souligner que l’identité de chaque personne est constituée d’une foule d’éléments qui ne se limitent pas à la carte d’identité, fut-elle électronique. Toute personne humaine peut faire son “examen d’identité” comme d’autres font leur examen de conscience. Pour développer notre appartenance citoyenne nous ne renonçons pas à nos identités multiples, mais en reconnaissant nos différences nous prenons la décision d’aller plus loin et de mettre notre citoyenneté au coeur de notre être. Je voudrais vous citer Amin Maalouf qui dans son livre “Les Identités Meurtrières” écrit : « Un passant interrogé dans la rue se dirait d’abord Bosniaque puis Musulman ; il se rend justement à la mosquée, mais il tient aussi à dire que son pays fait partie de l’Europe et qu’il espère le voir un jour adhérer à l’Union Européenne. Rêve de citoyenneté au-delà des identités. »
En quoi la fête de Noël célébrée par les Catholiques peut rejoindre tous les Mauriciens ?
Le plus grand cadeau que toute personne humaine puisse faire à une autre personne c’est d’entrer en dialogue avec elle dans la confiance réciproque. Un philosophe chrétien a écrit avec raison un livre au titre pertinent, « Why I am afraid to tell you who I am ». Il est très difficile de se révéler à l’autre dans le profond de son être. Nous avons peur d’être jugé et d’être rejeté, et certains passent leur vie dans un désert de solitude. L’ouverture à l’autre dans le dialogue est accessible à toute personne humaine. Je pense que l’on peut expliquer à quelqu’un qui est étranger à la culture chrétienne que Jésus de Nazareth dont la naissance est célébrée à Noël l’invite au dialogue dans la confiance. Ce dialogue avec Jésus dans sa parole à travers les Évangiles est proposé dans une liberté totale et ne débouche pas obligatoirement dans le baptême ou l’entrée dans une communauté chrétienne.
Êtes vous sincèrement convaincu que l’organisation internationale Religions For Peace qui vient de tenir une assemblée à Vienne peut influencer les décisions politiques au niveau mondial lorsqu’on voit les guerres dévastatrices dans certains pays ?
Quand on voit la difficulté pour l’Organisation des Nations Unies (ONU) d’amener les peuples en guerre à une table de négociations ce serait présomptueux de dire que Religions For Peace va pouvoir arrêter les conflits. Au congrès qui s’est tenu à Vienne du 20 au 22 novembre derniers Religions For Peace a eu le courage d’attirer l’attention des leaders religieux du monde entier sur la nécessité pour eux d’aller sur le terrain et de faciliter le dialogue dans la mesure du possible. Le congrès a accueilli deux évêques chrétiens orthodoxes de la Syrie qui sont venus témoigner devant tous les congressistes et cette démarche contribue à conscientiser l’opinion mondiale. Des délégués de Religions For Peace ont été présents sur le terrain dans divers conflits. Mais c’est surtout au niveau de la conscientisation de l’opinion publique et de la mobilisation des hommes religieux que nous pouvons agir. D’autre part, les conflits qui font tant de mal à l’humanité actuellement ont des causes très profondes, surtout au plan économique et ethnique, beaucoup plus qu’au plan religieux. C’est ce que disent en tout cas tous les journalistes indépendants comme ceux de la BBC qui sont sur le terrain en République Centrafricaine.
Le Conseil des Religions qui a connu quelques petites secousses durant cette année a-t-il retrouvé sa sérénité ?
La sérénité n’est jamais définitivement acquise. Elle est toujours à construire et en chemin.