Le dernier Mardi Philo avant la fermeture des lycées français pour les grandes vacances a invité son auditoire, le 12 mai dernier, à se pencher sur Histoire et Vérité, de Paul Ricoeur, un recueil de conférences où il amorce sa réflexion en éthique sociale sur l’histoire en tant que savoir plus ou moins fidèle à la réalité qu’elle est censée restituer. Nous ne donnons ici qu’un aperçu sur cette conférence particulièrement dense.
L’ouvrage La mémoire, l’histoire et l’oubli a pu intéresser les intellectuels dans notre pays où des pans entiers d’histoire honteuse ont été camouflés. Cette somme apporte en effet une réflexion très utile à ceux qui s’investissent dans des démarches mémorielles autour, par exemple, de l’esclavage indiaocéanique ou de l’engagisme… Mais ce livre sorti en 2000 est récent par rapport à la première édition d’Histoire et Vérité, qui a regroupé, en 1955, une première série de conférences sur ce que l’histoire écrite peut nous restituer de la réalité de l’humanité et de son évolution. D’autres conférences s’y sont ajoutées dans des éditions ultérieures.
Geneviève Ginvert a introduit la pensée de Paul Ricoeur le 12 mai dernier en rappelant que ce philosophe français a enseigné tout aussi bien en France et en Belgique qu’aux États-Unis, à Chicago, où il est parti après avoir subi des représailles à Nanterre suite à ses positions favorables aux étudiants dans les conflits de Mai-68. Son enseignement américain a amplifié sa visibilité internationale et l’a ouvert à la tradition analytique américaine.
S’il n’appartient pas à une école de pensée particulière, Paul Ricoeur tente plutôt par sa réflexion de concilier des courants qu’a priori tout oppose. Héritier de la phénoménologie (il a traduit Husserl alors qu’il était prisonnier dans un camp en Poméranie orientale), il s’est intéressé à l’existentialisme, à l’herméneutique et à la philosophie analytique américaine. Il a notamment écrit sur l’histoire et sur la psychanalyse, et a beaucoup fréquenté Levi Strauss. Dans le respect de l’éthique, il est impossible de faire l’impasse sur l’histoire et l’économie, où la dimension de l’autre demeure indispensable.
Ricoeur s’estime notamment en dette par rapport à l’histoire comme il l’est par rapport à autrui (voir Soi-même comme un autre). Ainsi pense-t-il l’être envers la tradition grecque, particulièrement Aristote qui a théorisé la dimension morale de la vie collective, envers la tradition judéo-chrétienne aussi dont il est personnellement proche, mais dont il traite les textes bibliques avec le même esprit critique que n’importe quel autre texte. Ricoeur a toujours refusé l’appellation de philosophe chrétien.
Emmanuelle Souboux a ensuite abordé la question de la vérité telle que Ricoeur l’a traitée dans sa réflexion sur l’histoire, en s’interrogeant sur la manière par laquelle l’historien essaie de nous raconter ce qui s’est passé. Paul Ricoeur refuse l’opposition entre une conception de l’histoire comme récit fictif du passé et la tendance à l’objectivation selon laquelle les faits existent indépendamment de l’historien. Il estime en fait que la subjectivité est incontournable au même titre que l’objectivité est nécessaire…
Loin d’être un obstacle, la subjectivité est pour lui une clé de voûte. Le caractère scientifique de l’histoire est contesté parce que l’historien ne peut observer directement les faits qu’il relate, que le fait historique est une construction qui peut refléter une idéologie et pour lequel l’historien procède à une sélection. Aussi l’historien est-il extérieur aux faits qu’il relate en même temps qu’il vit à l’intérieur une époque donnée… Enfin, contrairement aux scientifiques, il est impossible pour l’historien d’expérimenter pour valider ou invalider ses hypothèses.
Par rapport aux limites soulevées par l’anachronisme, Paul Ricoeur estime que l’histoire a un statut de connaissance légitimée par l’accord des esprits compétents. L’objectivité vient établir la conformité du fait relaté à ce qui est, elle met en ordre ce que l’historien a compris, ce qui inclut forcément une dimension subjective. Aussi est-ce cette subjectivité qui lui permet d’interpréter les faits, et ce faisant, d’établir une proximité avec l’époque étudiée en réduisant les distorsions liées aux différences de langage, de culture et de moeurs. Paul Ricoeur parle aussi du « jugement d’importance » qui fait choisir tel ou tel fait. En résumé, Paul Ricoeur considère la subjectivité comme un moyen d’atteindre à l’objectivité grâce à l’interprétation qu’elle permet.
Joseph Cardella a pris ensuite le relais en développant sur la manière dont l’historien relie les événements entre eux et cherche à examiner la manière dont l’histoire peut ou non faire sens, et ainsi d’interroger le rôle de l’histoire par rapport aux notions de l’universalité et de progrès. Aussi s’est-il interrogé sur le rôle des cultures dans ce jeu, avec des cultures dominantes qui finissent par disparaître du fait même de leur domination… Geneviève Ginvert a repris la parole pour conclure sur la conception qu’avait Ricoeur de l’État comme lieu même du dévoiement et du mensonge malgré l’extraordinaire puissance dont il est doté. À suivre…