Le langage dans la philosophie
La philosophie, avec Socrate et Platon, tente de mettre en lumière les préjugés pour mieux les combattre. Or cette conception dualiste de la connaissance suppose qu’il y ait, d’un côté les idées fausses (préjugés), et de l’autre les idées vraies (connaissance véritable et rationnelle). Cette manière d’envisager la connaissance va traverser l’histoire de la philosophie, de la science et, pour une bonne part, des religions abrahamiques. Une autre façon de concevoir la connaissance est celle qu’avaient certains contemporains de Socrate et de Platon : les sophistes. Il n’existe ni vrai en soi, ni bien en soi, ni beau en soi, c’est-à-dire que ces idées-réalités (vrai, bien, beau) n’existent pas indépendamment des manières que nous avons de les expérimenter et de les vivre. De plus, c’est le langage qui organise le monde, qui le fait être comme ceci ou comme cela. L’importance du langage reste prépondérante pour comprendre la portée qu’a celui-ci au sein de la société athénienne de l’époque. Le langage est un des grands enjeux politiques de cette société : d’un côté Platon hait la démocratie athénienne car, selon lui, elle permet aux hommes, par le biais du langage, de dire tout et son contraire, de faire régner l’apparence au détriment de la vérité, vérité qui n’est accessible que par ceux qui s’adonneraient correctement à la philosophie de Platon, et qui demande un travail de recherche dont le langage n’est qu’un outil pour accéder à la vérité ; de l’autre côté, les sophistes (Protagoras, Gorgias, entre autres) qui défendent la démocratie athénienne car elle permet d’utiliser le langage comme instrument, comme arme, comme poison et comme remède pour persuader les assemblées. D’ailleurs, les sophistes vont encore plus loin : c’est le langage qui fait être la réalité et qui tisse tous les rapports humains et les actions des hommes. C’est donc peut-être prioritairement sur le terrain du langage que se situe l’enjeu de la réflexion philosophique. Nous reviendrons sur ce point fondamental, mais tournons nous d’abord du côté de la sociologie.
L’explication des faits sociaux
Infiniment plus récente historiquement que la philosophie, la sociologie en tant que science humaine et sociale s’est progressivement constituée comme discipline universitaire à partir de la fin du XIXe siècle. A cette époque, c’est sur le continent européen, principalement en France et en Allemagne, qu’apparaissent les premières pensées et analyses sociologiques. Les « pères fondateurs » de la sociologie, comme Emile Durkheim, en France, ou Max Weber, en Allemagne, ont eu pour ambition théorique d’analyser et de comprendre les transformations majeures de leurs sociétés. Pour ce faire, ils n’ont cessé de dialoguer avec la philosophie. Ce qui les a conduits à réviser l’usage déconnecté de la réalité que celle-ci pouvait faire de notions telles que le temps, l’espace, la religion ou la raison.
Dans cet esprit, Durkheim, dont on connaît l’expression, « il faut traiter les faits sociaux comme des choses », a mené une analyse des institutions sociales dont la pertinence reste d’actualité. Il a mis l’accent sur le rôle des acteurs sociaux dans la fabrication de ces institutions, pour ensuite montrer comment ces institutions devenaient, à leur tour, des cadres autonomes et contraignants qui déterminaient les individus dans leur manière de percevoir la réalité et de vivre en société. Pour mener à bien ses analyses, E. Durkheim s’est livré à une étude minutieuse des formes d’organisation du travail dans la société industrielle française. Son ouvrage, De la division du travail social (1893) met en lumière un certain type de solidarité qu’il va nommer organique par opposition à la solidarité mécanique propre aux sociétés dites traditionnelles. La solidarité organique suppose et implique une division organisée et spécifiée du travail qui conduit à une interdépendance généralisée entre des individus toujours plus isolés par ailleurs. Cette interdépendance est la condition même de l’émergence de la société industrielle/urbaine et du maintien de sa cohésion par opposition aux formes communautaires ou segmentées des sociétés rurales d’Ancien Régime. On voit comment, contrairement à ses collègues philosophes, Durkheim cherche à rendre opératoires les notions qu’il forge, quand il ne les déduit pas directement de son expérience de citoyen engagé dans la construction de la IIIe République française (qui commence en 1870).
Lorsqu’il s’intéresse aux Formes élémentaires de la vie religieuse, Durkheim, là aussi, décrit la religion non comme une activité métaphysique mystérieuse essentiellement individuelle, mais plutôt comme un phénomène social requérant l’émergence d’institutions dotées de normes et de valeurs particulièrement bien codifiées. Partant de là, ces formes ritualisées, en réunissant les membres d’une communauté, renforcent les fidèles dans leur conviction religieuse et les motivent dans leur croyance. Plutôt que de faire de la croyance un comportement individuel, le sociologue décrit l’acte de croire comme une expérience partagée exprimant une appartenance collective et favorisant la cohésion du groupe. Dans ces deux analyses, Durkheim met en lumière, par delà l’organisation technique des sociétés, la dimension symbolique et le caractère intrinsèquement moral de l’ordre social.
L’approche compréhensive des actions
Dans un contexte sociopolitique différent, on trouve chez Max Weber une démarche scientifique tout aussi rigoureuse. Il met l’accent non pas tant sur les faits sociaux déjà accomplis mais sur l’activité sociale dans sa réalisation. Ce qui le conduit à mener une réflexion sur l’expérience historique de la rationalisation des sociétés dites modernes à partir d’une méthode d’analyse qu’il qualifie de compréhensive. Selon Weber, il n’y a d’action sociale que pour autant que le sens de l’activité en cours soit subjectivement orienté vers autrui. Plus sensible aux actions portées par les individus que ne l’est Durkheim, Weber en livre une description typologique. Certaines actions sont rationnelles en vue d’atteindre des buts (rationnelles en finalité), d’autres en vue de se conformer à des valeurs morales, d’autres encore sont guidées par la tradition ou l’affection. Il en ressort une approche du monde social sensible à la manière dont les membres de la société sont affectés par les changements qui gouvernent leur mode d’action et de penser. L’affaiblissement du recours aux explications religieuses par les acteurs sociaux modifie leur rapport au monde et la manière dont ils agissent en société. Cet affaiblissement, Weber le résume par l’expression « désenchantement du monde ». Privés d’arguments religieux pour justifier leur existence ordinaire, les acteurs sociaux se voient alors dans l’obligation de rendre compte par eux-mêmes du sens de leurs actions. D’où la rigueur avec laquelle Max Weber développe une approche compréhensive des relations sociales. Il ne s’agit pas tant pour lui d’expliquer mais de comprendre le sens subjectivement visé par les membres de la société. Plus que Durkheim, qui s’intéresse surtout aux dimensions objectives et contraignantes des institutions sociales, Weber mène une réflexion capitale sur la manière dont les acteurs sociaux tentent d’interagir et de se comprendre mutuellement. Néanmoins, on ne peut dire de Weber et de son approche compréhensive, qu’il poussa ses analyses jusqu’à prendre en compte l’usage du langage en situation. On ne trouve pas de réflexion systématique sur la manière dont le langage et ses usages dessinent le contour des existences individuelles et des formations collectives.
Les chemins de rencontre
Essayons de voir comment la rencontre entre philosophie et sociologie a pourtant bien lieu sur le terrain du langage et de ses usages. Grâce au « linguistic turn » amorcé à la suite de Ludwig Wittgenstein (1889-1951), le langage a peut-être, pour longtemps, rapproché l’exercice philosophique de l’enquête sociologique. Il faut entendre par « tournant linguistique » l’ensemble des approches en sciences humaines et sociales qui n’utilise pas le langage uniquement comme transmetteur d’un savoir, mais qui étudie le langage et ses divers usages comme lieu-même de la production des faits sociaux et des histoires individuelles. Comme l’a écrit récemment une philosophe, les sciences humaines et sociales ne formulent pas tant leur réflexion « par » le langage, mais « dans » le langage (1). Il ne s’agit pas d’une nuance stylistique secondaire mais bien d’un véritable tournant épistémologique (2). A partir de ce tournant épistémologique, la complexité contextuelle et les différents niveaux d’interprétation du langage obligent le philosophe à plus d’humilité théorique et renforcent le sociologue dans sa nécessité de ne réfléchir qu’à partir de situations concrètes. De ce fait, l’activité langagière (incluant la parole, la gestualité, les codes vestimentaires, les mimiques, etc.) rassemble dans une posture commune la philosophie et la sociologie. Compte tenu de la manière dont la philosophie et la sociologie appréhende le vécu des membres de la société, ces deux disciplines sont liées par la nécessité de se soumettre à l’expérience de la réalité avant de proposer une description philosophique ou sociologique. Et cela pour la raison suivante : la confrontation nécessaire à l’expérience de la réalité place d’ores et déjà les acteurs sociaux eux-mêmes face au défi d’exister socialement dans le langage. De cet engagement dans le langage, à travers les situations d’interaction avec autrui, dépend l’expressivité de soi et des autres. Être dans le langage parmi ses congénères constitue l’unique manière de partager des expériences de vie en commun. Cette condition nécessaire d’existence soumet les acteurs sociaux aux vulnérabilités des situations langagières. En effet, être dans le langage, c’est accepter les règles et les usages de son fonctionnement. Or le langage n’est pas un  simple outil technique de communication, il définit les possibilités mêmes d’existence de chacun dans la vie ordinaire. La contribution de chacun dans sa possibilité d’être reconnu par l’entourage dépend de la manière dont autrui accueillera la situation d’interlocuteur que je suis. Etre tributaire de cet accueil, c’est dépendre de l’expressivité formulée à son tour par autrui. Et vice versa. Chacun des « soi » est tributaire d’un ordre interactionnel et de la manière dont ils se trouvent portés et façonnés à travers le langage. D’où la fragilité de l’acteur se constituant socialement et subjectivement dans l’activité langagière. Il suffit d’observer la manière dont certaines institutions travaillent à la marginalisation de certaines personnes pour se convaincre de la vulnérabilité de nos conditions d’existence à travers l’usage approprié ou inapproprié du langage. Si l’on observe les institutions psychiatriques, elles opèrent par détection de conduites langagières (au sens large) inappropriés. L’entretien avec le patient ou l’observation de son comportement doivent produire des indices indiscutables s’inscrivant dans la symptomatologie de la maladie mentale. Le sociologue Erving Goffman a fourni une analyse extrêmement pertinente de ce qu’il nomme le repérage expert ou profane des faulty persons. Les enfants peuvent aussi faire l’objet d’une catégorisation de cet ordre jusqu’à ce qu’ils parviennent à affirmer leur soi dans la situation de manière appropriée.
L’humilité du philosophe et du sociologue constitue la posture indispensable qu’ils doivent adopter face à l’étude de cette vulnérabilité langagière pour en dégager des analyses pertinentes. Cette vulnérabilité, dans laquelle ils sont également embarqués, fait d’eux des chercheurs infatigables de ce terrain passionnant qu’est l’analyse des activités langagières en situation. En cela, Wittgenstein, et plus tard Erving Goffman, pour ne citer qu’eux, n’ont-ils pas réussi, par leur précieuse contribution à cette analyse, un brillant mariage de philosophie sociologique pour l’un et de sociologie philosophique pour l’autre ?
1) Il s’agit de la philosophe Sandra Laugier dans un article intitulé, Le sujet et le public. Une conception ordinaire de l’esprit, (2013).
2) On entend par tournant épistémologique une modification décisive dans la manière d’aborder, tant d’un point de vue théorique que méthodologique, un sujet d’étude scientifique. Or, en passant de l’utilisation du langage comme simple moyen de description de la réalité sociale à l’étude à part entière de ce langage comme lieu d’émergence de cette réalité, on assiste effectivement à un bouleversement décisif dans l’étude scientifique de la réalité sociale.