Pendant dix jours, quatre photographes venus d’horizons différents et un écrivain ont exploré Rose-Hill. Ils ne sont pas venus dans la ville lumière en touriste, ils n’ont pas photographié le Plaza, le marché, la mosquée, le temple ou l’église… Mais ils sont allés à la rencontre de ceux qui font la sève d’une ville : ses habitants. Et ils se sont intéressés aux lieux qu’ils habitent et qu’ils côtoient le plus souvent. Sous le titre Fragment #4, le fruit de ces dix jours d’immersion collective est présenté à la galerie de l’IFM jusqu’au 30 novembre. Aussi donnera-il lieu à une publication début 2018. Ces regards croisés et les textes de Gillian Geneviève mêlés de poésie et des témoignages qu’il a recueillis, donnent beaucoup à réfléchir sur nos villes, notre environnement, nos modes de vie.
Fragment #4, le titre de cette initiative, indique que cette aventure n’en est pas à son premier volet… Elle a en effet démarré en 2014 selon un dispositif similaire à Saint-Denis de La Réunion. En 2015, elle a continué avec une nouvelle équipe au Tremblet, sur la côte sud-est de l’île soeur, puis en 2016, à Diego Suarez, Madagascar. À chaque fois recomposées sur appel à candidatures, ces équipes de quatre photographes et un écrivain livrent des fragments de vie, de lieux, puisés dans une ville, un quartier ou un village de l’océan indien. Mais pour chaque photographe participant, ce travail collectif – démarche des plus rares dans ce métier de solitaire – offre l’occasion d’une réflexion sur la pratique photographique, sur le rôle documentaire de la photographie aujourd’hui, les limites et le potentiel que représente ce genre.
Bien qu’ayant grandi à Rose-Hill, ce terrain d’expérimentation photographique a représenté pour Karl Ahnee et, dans ses propres termes, « une claque », salvatrice s’entend : « Cette expérience représente pour moi de superbes rencontres humaines. Travailler chaque jour pendant dix jours, du petit-déjeuner au coucher, avec d’autres photographes qui ont chacun des univers différents, crée une émulation rare dans ce métier. Cela permet de sortir de la routine habituelle de la photo commerciale et de réfléchir sur notre métier. Et puis les occasions sont extrêmement rares de pouvoir participer à des projets qui tiennent le coup en photographie, je veux dire avec une bonne exposition et une revue bien faite, sans publicité ! »
« Pendant ce temps », l’éditeur photographique basé à La Réunion qui a imaginé ce projet, n’avait d’autre ambition que de faire travailler des photographes de l’océan indien ensemble et de documenter nos pays. Ils ne prétendent pas tout dire des lieux qu’ils explorent, d’où le choix de ce nom, mais leur approche humaniste apporte un témoignage suffisamment perspicace pour que l’on sorte de l’exposition qu’ils présentent à l’IFM, au lendemain de cette quatrième résidence, avec la conviction d’avoir saisi une part de vérité, de ce que les Rosehilliens vivent quotidiennement.
Côté mauricien, Karl Ahnee et le poète Gillian Geneviève (prix Edouard Maunick 2017) ont été les hôtes de Magali Paulin, qui vient de France, de Flavio Tarquinio, basé à Madagascar, et de Stéphane Grippon, qui est installé à La Réunion depuis quelques années. Au-delà de son propre travail de création, qui nous vaut des poèmes d’une grande pertinence, Gillian Geneviève, qui vit à Rose-Hill depuis 35 ans, a fait office de guide, facilitateur et accompagnateur. « J’ai redécouvert cette ville, bien que j’y habite depuis 35 ans, confiait-il lors du vernissage jeudi soir. Cette expérience montre à quel point Rose-Hill porte en elle les traits de la complexité mauricienne et de nos contradictions. J’ai adoré dialoguer avec elle à travers les photos ! »
Quatre-vingts photographies sont présentées à l’IFM. Deux cents le seront dans le livre à paraître, et les textes qui les accompagnent sur les murs de la galerie ne sont qu’une petite partie de ceux que nous pourrons y lire. La présentation de ces photographies dans différents formats permet plusieurs niveaux de lecture : esthétique et à forte puissance symbolique pour les grands formats, narratif, intime et en série pour les plus petits, etc. De vues de rues, de lieux emblématiques, de l’état de la ville, de maisons, d’intérieurs, de cours, d’habitants de toutes les générations dans leurs activités quotidiennes, leurs habitudes et leurs rêves aussi, comme le suggèrent par exemple les visages tendus des turfistes assistant à l’arrivée d’une course. Tout cela est ponctué de portraits, parfois posés, parfois réalisés sur le vif, souvent attendrissants, comme le regard profond d’une grand-mère de Camp-Levieux portant le chapeau.
Cette exploration mauricienne s’est déroulée sous la coordination de Romain Philippon, le fondateur des éditions « Pendant ce temps » en charge de la publication. Pour souligner le caractère éminemment collectif de la démarche, où chacun a influencé le travail de l’autre, les photographies ne sont pas signées, les noms des auteurs figureront à la fin de la revue lorsqu’elle sortira. Romain Philippon a créé les éditions photographiques « Pendant ce temps » à La Réunion en 2013 en faisant sienne la célèbre citation de Stéphane Hessel : « Créer c’est résister, résister c’est créer. »
Il s’est lancé dans cette aventure éditoriale avec un ouvrage qui a fait mouche et dont il est l’auteur. « Inconscience, les dormeurs autour du monde » présente en effet des dormeurs rencontrés dans les rues d’une trentaine de pays. Romain Philippon avait aussi l’ambition, en créant cette maison, de donner leur première chance à des photographes talentueux, comme il l’a fait par exemple avec Sandra Caligaro pour Afghan dream et Tim Franco pour Métamorpolis, l’ascension de Chongqing. On peut lire cet engagement sur le site : « Parce que nous sommes persuadés que les photographes doivent prendre le temps de créer, et voir leur travail imprimé sur du papier, pour l’éternité. » L’exposition Fragment #4 le prouve.