« L’Îsle de Rodrigues » s’écrit comme tel, avec la même faute d’orthographe que Philibert Maragon commet dans ses écrits à Mahé de Labourdonnais. Présenté sur sa tombe de 1826 comme un des premiers cultivateurs de Rodrigues, ce personnage exerce une étrange fascination sur l’auteur… Ce « livre-lettre » rassemble tout ce que le directeur du Musée de la Photographie a pu collecter comme clichés plus ou moins anciens et documents pour donner à la Cendrillon des Mascareignes des archives photographiques. Les textes se composent de courriers mémoriels et de petites éphémérides puisées dans le livre La petite Mascareignes, de la regrettée Lilian Berthelot. Financé par les promoteurs de la réserve François Leguat, l’ouvrage rend utile ce qui était tombé dans l’oubli…
Le premier Rodriguais photographié s’esquisse très discrètement dans la pénombre de la grande caverne d’Anse Quitor sur un cliché non daté, qui a été probablement pris entre 1860 et 1875, puisque ce document appartient à l’album de Frederick William Leith-Ross, dont Fiona Beresford a fait don au Musée de la Photographie en 2003. Depuis, la petite fille de ce sujet de la couronne est décédée, mais l’album que son grand-père avait commandé pendant ses années de résidence à Rodrigues et Maurice est retourné dans le pays où il a trouvé sa plus grande utilité.
Les 667 images et documents collectés par Tristan Bréville auprès de nombreuses familles et personnalités retrouvent aussi leur utilité grâce à L’Îsle de Rodrigues, ce livre tiré à 1 000 exemplaires qui aligne notamment des images de toutes les époques et de toutes catégories, aptes à raconter quelques pans de l’histoire et de la vie rodriguaises. Le titre fait aussi un clin d’oeil en français à un autre ouvrage qui a marqué la mémoire et l’histoire de l’île, The island of Mauritius, d’Alfred North-Coombes, qui reste la référence en matière historique.
Tristan Bréville évoque l’idée que ces petits trésors argentiques fassent oeuvre anthropologique. Effectivement, ils pourraient constituer une source précieuse d’informations pour les chercheurs en sciences humaines, qu’ils soient d’ailleurs anthropologues, historiens, ethnologues ou même sémiologues… Et l’existence de ce livre édité à l’occasion du 10e anniversaire de la Réserve de cavernes et tortues géantes François Leguat rassure à l’idée qu’elles ont toutes été restaurées, scannées, numérisées et retouchées sur ordinateur, quand nécessaire pour les besoins de l’impression.
Comme nous l’explique Tristan Bréville, les documents originaux sont souvent en piteux état car il faudrait, pour respecter leur intégrité, les entreposer dans une chambre froide à température et taux d’humidité contrôlés. Le Musée de la Photographie ne dispose pas de cet équipement, et aucune institution ou mécène ne s’est pour l’heure manifesté pour proposer un financement de ce type. Les 667 documents présentés dans ce livre, iconographiques ou écrits dans quelques cas, existent donc en version numérique, de même d’ailleurs que d’autres qui n’ont pas été retenus pour cette publication.
Timbres-poste…
« Beaucoup des images originales, nous explique le fondateur du musée, sont au format carte postale, mais certaines sont aussi petites qu’un timbre-poste ! Beaucoup d’entre elles étaient particulièrement abîmées, piquées et même déchirées. Avec les logiciels de retouche, on peut améliorer leurs qualités visuelles pour les besoins de l’impression. Disons que la numérisation permet de les sauver, mais la conservation des originaux est encore aujourd’hui un problème difficile à résoudre à Maurice. » Si vous interrogez l’auteur dans l’espoir d’avoir un éclaircissement sur la conception du livre, il vous expliquera que sa démarche a été des plus simples et que l’ordre de présentation des clichés et documents s’est fait pour ainsi dire à l’instinct, au flair.
L’homme d’image a en effet un certain flair pour positionner côte à côte des images sans qu’elles se nuisent, ce qui résulte en un ensemble de plus de 210 pages effectivement harmonieuses visuellement, même si elles évoquent parfois au même endroit des époques ou des thèmes tout à fait différents. Son objectif étant de montrer le plus possible de clichés et de faire oeuvre de mémoire, ces images sont le plus souvent imprimées sur un quart ou un tiers de page. Le lecteur habitué aux ouvrages touristiques ou artistiques sera alors un peu frustré en découvrant que certaines d’entre elles auraient mérité plus d’espace pour exhaler toutes leurs saveurs.
Livre-lettre, comme le présente l’auteur, L’Îsle de Rodrigues est aussi un livre inventaire qui rassemble le plus possible d’images sous une même reliure. Il se feuillette avec délectation, comme un immense album souvenirs qui associerait des photos de familles, des scènes de vie quotidienne, des activités agricoles anciennes, des paysages sublimes et des scènes pittoresques. Bien sûr, il relate aussi nombre de moments importants ou symptomatiques de l’histoire du pays, comme cet esclave qui fait écrire une lettre pour défendre ses droits, cette commande passée par Labourdonnais de tortues destinées à nourrir les marins, la première arrivée du MV Mauritius à quai à Port-Mathurin, le transit de Vénus, la victoire de Milazar, la visite de Jean-Paul II ou encore celles de personnalités internationales ou nationales (de SSR au Prince Williams en passant par Anerood Jugnauth ou les différents agents civil puis administrateurs en poste avant l’autonomie).
Amis et grands Rodriguais
Ce livre fait honneur à ceux qu’on peut appeler les amis de Rodrigues, des gens comme Paul Draper, Monica Maurel et son père, Alfred North-Coombes, Claude Obeegadoo, le Dr Cantin, Lilian Berthelot, quelques artistes comme Essackjee Hassenjee, Jimmy Fredéric, Yves David, Karo Mandron ou Le Clézio, sans oublier quelques prêtres tel un certain Anthony Quinn, qui ne pouvaient pas concevoir l’exercice de leur sacerdoce sans se tenir proche des petites gens et de leur terre. L’auteur est aussi allé demander à de nombreuses personnalités, rodriguaises ou non, de lui écrire une lettre dans laquelle ils parlent de leur expérience, des moments de leur vie qui ont compté pour eux dans cette île trop belle pour ne pas être insérée dans un majestueux écrin aquatique (un des plus grands lagons au monde).
S’il comporte quelques coquilles et questionne les esprits cartésiens en quête d’un sommaire chapitré, ce livre rassemble tous les éléments qui font les qualités du photographe-collectionneur qu’est Tristan Bréville. Il y fait certes oeuvre de mémoire par son patient travail de collecte et sa persévérance, et il met aussi à contribution dans cet ouvrage toutes les relations qu’il a tissées au fil d’une vie, les amitiés, les connaissances et contacts, qu’il ne sait oublier et qu’il a su solliciter pour ce projet. Sa motivation passe ainsi par le lien humain et, maintenant que l’ouvrage est proposé aux intéressés (déjà épuisé à Rodrigues), l’auteur nourrit le secret espoir que des Rodriguais soient en mesure d’ajouter à certaines photographies restées anonymes la légende qui manque, le nom d’une personne, d’un enfant, voire même la date à laquelle le cliché a été pris…
Ce livre traverse les époques, représentant des enfants, des bébés, des jeunes filles en fleur, des matantes un peu fatiguées, des travailleurs – le plus souvent agriculteurs –, des mariages et des baptêmes, la vie comme elle va en d’autres termes. Et parmi ces habitants courageux et attachés à leur terre, quelques grands Rodriguais reviennent à la mémoire tel l’élégant Ben Gontran sous sa varangue, Antoinette Prudence en jeune fille ou en figure tutélaire, tandis que d’autres ravivent des souvenirs pour dire encore une fois cet amour indéfectible à leur pays. Sans exhaustivité, évoquons simplement Serge Clair, Aurèle André, Albrette François, Melchiade Prosper…