Plasticien et photographe émérite, Pierre Argo, qui partage sa vie entre Maurice et la France, présente actuellement une exposition collective « China in the Eyes of Mauritian Artists » en compagnie de deux autres photographes, Brahms Mahadea et Steeve Dubois, au Centre Culturel Chinois, Bell-Village. Pour fêter ses soixante-dix ans et ses cinquante ans de carrière, il a choisi à travers son art de mettre en relief l’aboutissement d’une riche vie. Aucune de ses oeuvres ne reflètent telle ou telle école de pensée, l’artiste étant avant tout un passionné qui travaille essentiellement au feeling.
Pierre Argo a un enthousiasme débordant et une joie communicative qu’il parvient aisément à transmettre à ceux qui l’entourent. Tout comme dans ses oeuvres, son regard est également expressif, voire par moments, insaisissable. Le plasticien aime le graphisme et dans ses tableaux il a besoin de mettre, en sus des couleurs, également des écrits, comme une empreinte, c’est sa signature artistique, son identité. « Peindre un tableau, c’est comme une écriture avec de la lumière. Un peintre tout comme un photographe doit savoir écrire son histoire qui doit se refléter dans ses tableaux et dans ses clichés. Je me souviens de cette photographie d’un homme qui avait fait le tour du monde. Il avait simplement photographié, lors d’un voyage en Afghanistan, une fille aux yeux verts. » Notre interlocuteur raconte que c’est à travers la peinture qu’il a découvert la photographie et de ces deux composants, il en a fait son métier. Globe-trotter, bourlingueur, il fixe à travers son objectif tout ce que ces voyages lui ont ramené comme images et émotions. Malgré ses 70 ans, Pierre Argo reste un homme du présent qui a su s’adapter à tous les changements de la société. L’artiste se définit comme étant un homme d’images avant tout. Son travail et sa persévérance lui ont valu d’être reconnu en France, en Inde, en Chine, en Allemagne, en Angleterre,… Prix de la Société Internationale des Beaux Arts au Salon des artistes français en 1984, il se souvient de ses débuts en 1959. « J’avais été choisi parmi des milliers de candidats et j’avais eu la chance d’avoir pour mentor Siegfried Sammer, d’origine allemande, qui était artiste-peintre et professeur. Il y avait à Maurice, une école des Beaux-Arts qui avait permis l’éclosion de nombreux talents. Une soixantaine d’élèves faisait partie de cette école. C’est dommage que les autorités n’aient pas eu cette volonté de s’accrocher à cette idée de mettre en place plusieurs écoles des Beaux-Arts. »
Vendeur de rêves
Pierre Argo a choisi de confronter la liberté de la peinture à l’instantanéité de la photo. Habile mélange et savant dosage qui font que chacune de ses oeuvres restitue bien cette parcelle de souvenirs d’une vie. Ses peintures abstraites, il les compose à partir de ses états d’âme, de ses émotions — et souvent aussi du vécu des autres ou des clichés de voyage rapportés — qu’il parvient à imprégner sur ses toiles. Sa peinture, riche en couleurs, représente les mystères de la vie et ses interrogations… Il y a aussi dans ses oeuvres cette part d’évasion, de légèreté, qui titille l’imaginaire des passionnés et des amateurs d’art. Pierre Argo expose, peint par besoin de créer. Si ses créations sont une mise à jour intime, l’exposition, elle, est une mise en évidence de cette envie de partager sa passion avec d’autres férus d’art. « J’expose actuellement au Centre Culturel Chinois avec deux autres photographes, Brahms Mahadea et Steeve Dubois. Ce sont des photos portant un regard sur la Chine et qui cadrent bien avec les festivités chinoises. J’ai d’autres projets qui fourmillent dans ma tête comme mettre sur pied un jardin, un concept pour changer la face de Maurice en un petit joyau. »
Devant les interrogations de certains face à ses tableaux, Pierre Argo dit que l’objectif premier d’un artiste est de créer. « Il faut aussi avoir une bonne maîtrise de la technique. Moi, j’affectionne surtout les formes, les empreintes. Il y a aussi cet art environnemental que je trouve beau. Quand un artiste parvient à sortir un objet de la poubelle et en faire un objet d’art, c’est merveilleux. En France, il y a un artiste qui a créé à partir des nids d’oiseaux, d’une simple brindille de nid, il est capable de le transformer en une création géante. Tout cela fait partie de l’art. »
Parlant de sa technique, qui a fait son succès, Pierre Argo mettra l’accent sur l’ambiance qui règne dans ses tableaux. « Il suffit de voir dans le regard de certains cette expression à vouloir comprendre ce que chacun de mes tableaux représente. » L’artiste qu’il est explique que pour qu’une oeuvre accroche, il faut être au plus vrai, au plus proche de ces émotions. La peinture chez lui, Pierre Argo ne la conçoit cependant pas comme une quête : « C’est juste une expression. J’affectionne beaucoup la calligraphie, qui est mon expression à moi. L’art c’est le chemin le plus merveilleux et le plus court entre l’homme et l’homme. L’art peut être aussi une forme musicale, une réponse à beaucoup de manquements de l’homme, c’est une forme qui donne de l’âme à tout ce qui l’entoure. L’art rassemble. » Pierre Argo trouve de l’énergie dans les matières qu’il dessine, un trait, une couleur, une forme et cette note poétique autour de son oeuvre. Il se dit déçu uniquement des gens qui sont insensibles à l’art. « Moi, je ne suis qu’un vendeur de rêves, quelqu’un qui achète mon tableau, c’est uniquement parce que son regard s’est porté sur une sensibilité. Un tableau peut tout dire, l’expression est là, il suffit juste de savoir ce que l’on recherche. »