Poursuivant une tradition qui existe depuis des années, nous sommes allés demander à l’économiste Pierre Dinan son analyse du budget 2015. Dans cette interview réalisée vendredi matin à son domicile, il recense les bonnes et les mauvaises mesures du budget et ses manquements. Il souligne les facteurs nécessaires à la réalisation du « deuxième miracle économique mauricien » promis par le nouveau gouvernement.
 
Combien de discours du budget national avez-vous commenté au cours de votre carrière professionnelle, Pierre Dinan ?
Je ne sais plus. Depuis que je rentré de mes études à l’étranger, en 1976, j’écris des articles sur l’économie en général. J’ai commencé à commenter et à analyser le budget à partir de 1993 et je continue chaque année, notamment en répondant aux questions de Week-End.
 
S’il fallait donner une note, lequel de ces discours du budget que vous avez commentés obtiendrait la meilleure ?
Je ne suis pas professeur d’université et je n’attribue pas de notes. Mais je dirais pour le dernier budget qu’il suit le cours des précédents : une partie sur l’économie et l’autre sur le social. Chaque ministre a son style et sa manière de présenter son discours, mais en général le budget obéit à la même logique économique. En ce qui concerne le budget 2015, il avait été précédé de beaucoup de messages donnés par Vishnu Lutchmeenaraidoo indiquant que la part belle serait faite au social.
 
Est-ce, pour reprendre la formule de Lutchmeenaraidoo, un vrai « no tax budget » ?
Mais pas du tout ! L’objectif de tout budget est de faire voter par l’assemblée législative les dépenses en précisant d’où viennent les revenus. Elles proviennent, en très grande partie, des taxes payées directement — impôts sur le revenu ou indirectement, notamment la TVA — par les contribuables mauriciens. Pour les 18 mois de ce présent budget, les taxes représentent 87,4% des revenus que l’État compte récolter. Ce n’est pas un no tax budget mais une petite ruse du ministre des Finances, une manière de dire « pas de taxe additionnelle ».
 
L’éventuelle dépréciation de la roupie serait-elle une bonne mesure financière ?
Elle va faire remporter davantage de taxes, notamment en termes de TVA avec le prix du pétrole. Il faut noter que le prix de l’essence n’a pas baissé, ce qui veut dire qu’il faut s’attendre à des contributions conséquentes venant de la State Trading Corporation. Le ministre élimine tous les fameux special funds à l’exception du Build Mauritius dont le revenu égale Rs 1,6 milliard. Je pense que ce revenu, dont la source n’est pas précisée, vient de la STC.
 
Si Vishnu Lutchmeenaraidoo ne propose pas de nouvelles taxes, où va-t-il prendre l’argent pour financer son budget ?

Les recettes de la TVA vont passer de Rs 28 milliards à Rs 28,8 milliards, ce qui ne fait pas une grande différence. Il y a une petite augmentation du déficit en pourcentage du PIB qui passe de 3,2 % à 3,5%, ce qui représente Rs 23 milliards. Subrepticement, le déficit augmente, espérons que cela ne redevienne pas une habitude. Il faut aussi dire que le ministre a souligné que la dette publique est très élevée et que le précédent gouvernement s’était engagé à ce que la dette publique ne dépasse pas 50% du PIB en 2018, alors qu’aujourd’hui nous avoisinons les 55 %.
 
Le premier budget du nouveau gouvernement est-il un bon budget ?
C’est un acte de foi et le ministre l’a dit vers la fin de son discours. C’est un budget qui se veut un appel à la population. Le ministre nous a brossé sa vision d’un vaste chantier de développement des smarts cities, dont l’une, celle d’Omnicane, est déjà en train d’être mise en place. Il vient nous dire que ce sont ces projets qui vont nous permettre d’accroître notre croissance. Mais que ces projets, il faut les financer et que comme le gouvernement a des moyens limités, il invite les capitalistes, étrangers et locaux, à venir l’aider, ce qui permettrait de résoudre le problème du chômage. C’est aussi un appel à la population qui vient faire écho à la déclaration faite le jour des résultats des élections par sir Anerood Jugnauth. Ce jour-là, il avait dit dans son discours de remerciements que « nou éna enn gran défi, nou bizin tou dimoun travay ansam ». C’est le même message que véhicule le discours du budget. L’objectif sera atteint si le gouvernement parvient à mobiliser positivement la population.
 
Les treize méga projets que d’aucuns qualifient de pharaoniques vous semblent-ils dans la logique des choses ?
Je ne sais pas s’ils sont pharaoniques, mais je sais qu’il ne seront pas réalisés en un jour. Les projets sont évalués à Rs 123 milliards et leur réalisation prendra plus de temps que cinq ans, et il faut savoir d’où viendra le financement. D’autant que le ministre demande que seulement une partie de la somme allouée à ces projets — 24% seulement — soit voté dans le présent budget. La différence doit venir des entreprises publiques, ce qui m’étonne, car je ne savais pas que ces entreprises avaient des réserves. Déjà, là, le ministre laisse entendre qu’une partie des financements de ces projets doit venir du secteur privé. En réalité, ce budget 2015-16 est en train de se construire sur le public-private partnership. Dans le passé, ce partenariat a buté sur des problèmes administratif, espérons qu’ils seront réglés. C’est dans ce partenariat que le ministre compte le financement de ses projets.
 
Le problème des budgets nationaux ne réside-t-il pas dans le fait que, bien souvent, ces projets ne sont pas réalisés, l’accent étant mis uniquement sur l’effet d’annonce ?
C’est vrai et j’ai le sentiment que le ministre des Finances est très conscient de ce problème. C’est sans doute pourquoi il a annoncé l’institution de 25 comités. Mais créer des comités ne suffit pas, il faut encore qu’ils soient efficaces. Il se rend compte que si on ne prend pas le taureau par les cornes, son projet restera un acte de foi non réalisé.
 
Quelle est, de votre point de vue, la mesure la plus intéressante de ce budget ?
Il y en trois dans ce budget qui annoncent de nouvelles perspectives. Le ministre a parlé d’agriculture-bio. Pour ma part, cela aurait suffi qu’il parle d’agriculture tout court. J’ai toujours argué qu’il faut moderniser notre agriculture et lui donner les aides appropriées. Il est important que nous produisions plus dans le secteur agricole et de manière moderne. C’est un secteur qui a été trop longtemps mis de côté. La deuxième bonne chose est la clin d’oeil à la diaspora mauricienne et la troisième, qui est dans le domaine du social, montre que le ministre des Finances vient mener un peu plus loin l’initiative prise par Rama Sithanen en créant le CSR. C’était un début dans la démarche d’associer le privé aux problèmes sociaux du pays. Vishnu Lutchmeenaraidoo va un pas plus loin en demandant aux entreprises de parrainer certaines actions sociales. Il y a là un appel pour un autre public-private partneship qui me paraît une idée intéressante qui a besoin de bonne volonté entre les partenaires pour être mis en pratique.
 
Le budget remet en question le fonctionnement du CSR…

C’est à mon avis une bonne chose. Tout était en train de se bloquer au niveau du CSR avec des problèmes administratifs. Des voix se sont élevées pour dire qu’avec les nouvelles mesures le secteur privé fera ce qu’il voudra de ses 2%, et qu’il pourrait y avoir des relations incestueuses entre des compagnies et des ONG. Ce à quoi je réponds que les ONG ont besoin de codes de conduite et doivent être astreints à une bonne gouvernance, et je ne vois pas pourquoi cette mesure ne marcherait pas. Je pense que libérées des contraintes administratives du CSR, les firmes et les ONG feront un bien meilleur travail.
 
Certains disent que faire lutter les entreprises contre la grande misère équivaut à la privatisation du combat contre la pauvreté…
Il y a dans cette mesure un élément de privatisation qui ne me dérange pas. Il faut mettre fin au système de contrôle administratif tentaculaire du CSR pour un système reposant sur les principes de la bonne gouvernance. Cette mesure repose sur l’idée forte du budget : la nécessité d’un changement de mentalité des Mauriciens pour affronter les défis de l’avenir.
 
Quelle est la plus mauvaise mesure de ce budget ?
Je ne vois rien qui aille dans le mauvais sens, qui pourrait faire du mal à l’économie mauricienne. Je préférerais parler de mesures absentes du budget, de manquements, et j’en vois trois. Aucune mention de la productivité ne figure dans le budget. Quand je parle de productivité, je ne parle pas seulement de celle de la main-d’oeuvre, qui demande à être améliorée, mais également celle du capital, du management, de l’utilisation d’outils technologiques, etc. Pour avancer, il faut obligatoirement augmenter la productivité. Le deuxième manquement, c’est l’épargne, alors qu’elle est en chute à Maurice. On aurait pu encourager les Mauriciens à acheter des pensions et pour cela réintroduire ce que Sithanen avait enlevé : l’abattement fiscal sur les primes d’assurance et détaxer totalement les lump sumps et les pensions. Le troisième manquement est la démographie. Nous sommes un pays en train de vieillir et il y a de moins en moins de bébés et en 2032 la population va commencer à diminuer. Où seront les jeunes qui vont faire tourner la machine, s’occuper des vieillards ? Il faut faire attention que cette situation ne mène à des problèmes intergénérationnels. Il me semble que quand le ministre parle de « long term sustanaible development », c’est un des thèmes qui auraient dû avoir été évoqués.
 
Le ministre s’est attaqué à la nasyon zougader, a annoncé l’interdiction immédiate des cartes à gratter pour revenir sur cette décision quelques jours après. Votre commentaire ?

Je suppose que les lobbies en faveur des cartes à gratter savent se faire entendre. Interdire tout d’un coup, ça fait un peu draconien. La motif est bon car le jeu est en train de prendre une ampleur extraordinaire à Maurice. On me raconte dans les petits commerces que plus la cagnotte du Loto augmente plus, les gens achètent plus de tickets que de nourriture. Je n’ai rien contre le jeu, mais il faut s’attaquer à son excès, qui peut avoir des conséquences sociales considérables à Maurice.
 
Revenons à l’invitation faite à la diaspora mauricienne à revenir investir dans l’île. Pour vous, c’est une des mesures intéressantes du budget ?
Absolument ! Les Indiens nous ont montré la voie depuis des années avec le Non-Resident Indian Programme. Pourquoi ne pas introduire un tel programme chez nous ? Nous savons qu’il y a beaucoup de Mauriciens qui font ou qui ont fait carrière à l’étranger et qui voudraient revenir. Je trouve que le ministre a été assez généreux en leur offrant une remise de taxe de dix ans sur tous les revenus qu’ils auraient eus. C’est très alléchant et c’est peut-être une clientèle qu’il souhaite attirer dans les résidences de ses smart cities.
 
Face à cette mesure, les Mauriciens d’ici, qui sont tellement susceptibles, ne risquent-ils pas de parler de politique fiscale de deux poids et de deux mesures ?
Vous l’avez dit, nous sommes tellement (trop) susceptibles sur cette question. C’est malheureux à dire, mais le Mauricien a tendance à mal regarder l’étranger, comme il regardera aussi mal le Mauricien expatrié. Le ministre a raison de parler du concept d’économie ouverte que nous pratiquons depuis quelques années déjà. C’est une économie ouverte dans les règles, dans la politique du gouvernement mais pas toujours dans l’esprit des Mauriciens. Il n’est pas question que les étrangers soient seuls à occuper les hauts postes, mais que nous soyons ouverts là où nous avons besoin d’un apport étranger. Ici on se plaît uniquement à recevoir des étrangers pour balayer nos rues, servir dans les boulangeries à cinq heures du matin ou faire de l’overtime dans les usines. Bref, pour faire le travail que nous refusons de faire. Il faut nous ressaisir et, nous l’avons déjà évoqué, changer de mentalité.
 
Paul Bérenger a déclaré que le discours du budget 2015 était le plus décousu qu’il n’ait jamais entendu. Vous partagez son opinion ?
Le discours du budget ne m’a pas paru décousu, au contraire, j’ai apprécié qu’il soit moins long que d’habitude.
 
On reproche à Vishnu Lutchmeenaraidoo de s’être entouré d’une équipe de vétérans et donc d’avoir recours à des politiques et à de vieilles recettes dépassées…
Un pays a autant besoin de ses jeunes que de l’expérience et de la sagesse des aînés. Le ministre des Finances a choisi de travailler avec des gens qu’il connaît. C’est son choix. Mais il faut se dire que c’est pour un temps et qu’il faut évoluer et faire de la place pour les jeunes dans tous les domaines, même celui de la politique.
 
Que pensez-vous du retour à l’ancien calendrier fiscal qui partage l’année en deux ?
Personnellement, je regrette cette mesure. C’était tellement plus simple de travailler avec l’année calendaire comme toutes les institutions. Il faut faire beaucoup de calculs pour pouvoir adapter les chiffres de l’année calendaire à ceux de l’année financière. C’est un peu dommage.
 
Toutes les mesures de ce budget vont-elles nous conduire au deuxième miracle économique annoncé ?
Je crois dans les miracles au point de vue religieux, pas au point de vue économique. Le terme miracle a été mal utilisé mais retenu par deux experts du FMI pour qualifier la réussite mauricienne des années 1980. C’est un terme galvaudé aujourd’hui. Le « miracle » économique se réalisera grâce à l’apport de chaque Mauricien sous un leadership éclairé et dans un climat de bonne gouvernance, sans corruption, de protection ou de copinage.
 
Les projets du ministre dépassant largement la durée de son mandat, sommes-nous en train de faire ce qu’on ne fait plus à Maurice : des prévisions sur le long terme ?
Je l’espère bien. Et c’est pour cette raison que je regrette que la démographie n’ait pas été abordée dans le budget.
 
Dans la mesure où un sondage révèle que plus de 80% de Mauriciens se disent satisfaits de l’action gouvernementale, on pourrait dire que l’adhésion populaire au budget que recherche le ministre des Finances est là…

Ça en a l’air en tout cas.
 
Êtes-vous surpris par ce taux de satisfaction ?
Je ne le suis pas du tout. Un écrivain a dit qu’il n’y a rien de plus « versatile » que l’opinion de la population, qui peut changer du jour au lendemain.
 
Peut-on atteindre le fameux taux de croissance de 5,7% visé par Vishnu Lutchmeenaraidoo ?
Ce taux de croissance est présenté comme un objectif, mais sera surtout le résultat si tous les projets dont nous avons parlé sont réalisés. Pour que cela le soit, il faut de l’investissement et l’adhésion de la population toute entière moyennant une direction gouvernementale efficace. Ce résultat me semble difficile à atteindre, mais allons voir. Nous jugerons le ministre sur ses résultats, pas sur ses discours.
 
Une dernière question qui n’a rien à voir avec le budget mais qui est d’ordre économique. Avez-vous été surpris que l’ex-Premier ministre garde autant d’argent dans des coffres à son domicile ?
C’est en effet une question qui n’a rien à faire avec le budget. Que voulez-vous que je vous réponde ? Peut-être que l’ex-Premier ministre n’a pas confiance dans les banques.