PIERRE DINAN

L’économiste Pierre Dinan ne prend pas des pincettes pour commenter la tactique adoptée par le gouvernement eu égard à la dette publique et à son remboursement. Plaidant pour l’indépendance de la Banque de Maurice, il insiste également pour que les autorités soient prudentes avec la dette afin d’éviter que celle-ci ne prenne des proportions alarmantes.

Quel est votre sentiment sur le dernier budget de Pravind Jugnauth ?

En gros, c’est un budget qui est en accord avec la période actuelle, car nous savons très bien que c’est le dernier budget du gouvernement. Dans le même temps, le Premier ministre et ministre des Finances avait aussi à faire face à un contexte international morose, et également à Maurice, la situation économique est délicate, les “vieilles industries” étant confrontées à de multiples défis. Donc, il a essayé de marier tout ça et d’en faire un plat. Nous verrons dans les mois et années qui viennent si ce plat-là sera appétissant et si on aura une amélioration de la situation économique et sociale.

Quelles mesures ont retenu votre attention ?

La décision à l’effet que des comités d’audit seront mis en place a l’intérieur de la fonction publique afin d’étudier les commentaires du directeur de l’Audit me paraît une excellente idée, et j’espère qu’elle sera mise en pratique afin d’éviter ce qu’on dit chaque année avec un rapport qui est publié et rien qui ne se passe par la suite.

Le Premier ministre a évoqué une privatisation de certains actifs de l’État…

Non, il ne s’agit pas de privatisation, du moins je n’ai pas compris cela comme ça. C’est plutôt d’avoir recours au secteur privé pour aider le gouvernement à réaliser des projets, et c’est une excellente idée. Elle existait déjà, mais elle a été abandonnée, et au lieu de laisser le gouvernement réaliser seul des projets, il veut que le secteur privé participe.

L’utilisation des réserves de la Banque centrale pour rembourser la dette publique en a choqué plus d’un. Vous êtes d’accord avec ce procédé ?

Là, j’ai beaucoup de réserves, parce que la politique économique et fiscale qui est menée par le gouvernement est différente de la politique monétaire qui est menée par la Banque centrale, laquelle Banque de Maurice doit être indépendante et avoir suffisamment de ressources pour mener à bien la mission qui lui est donnée. Or, là, il semblerait que l’on puisera dans ses ressources pour repayer la dette publique. Là, vraiment, je me demande ce qui va se passer. J’espère que cela donnera lieu à des débats et qu’on y verra plus clair.

Bien que nous ayons dépassé le seuil de 60% du PIB, certains observateurs estiment que le pays a encore une marge de manœuvre pour laisser filer la dette publique. Qu’en pensez-vous ?

Bien sûr. Mais prenons l’exemple du Japon, qui est hautement endetté. Pouvons-nous comparer le Japon à Maurice ? Nous sommes un tout petit pays, avec peu de moyens. Le Japon est quand même un archipel important. Nous sommes loin de là, mais il ne faudrait pas que nous devenions comme la Grèce qui, il y a quelques années de cela, étouffait sous sa dette ! Donc, on ne joue pas avec la dette. Plus vous la laissez courir, plus elle court plus vite que vous, et vous n’êtes alors plus en mesure de la rattraper. Donc, on a bien raison d’être soucieux de ne pas laisser la dette augmenter. Et d’ailleurs, le Fonds monétaire international est venu dire qu’il faut que la courbe de la dette descende. Au lieu de continuer à augmenter, il faut qu’elle descende, mais ce budget prévoit toujours qu’elle augmentera puisqu’il y a encore un déficit budgétaire. Donc, il y aura encore de la dette. C’est là qu’on a trouvé un peu ce que j’appelle une “deus ex machina”, c’est-à-dire qu’on a trouvé un système pour faire en sorte qu’on aille chercher de l’argent ensuite avec la Banque de Maurice, ce sur quoi je ne suis pas trop d’accord.