Économiste, il est également un spécialiste en science politique. À ce titre, Pierre Dinan s’est toujours intéressé à la réforme électorale. Il a déjà conjointement avec sir Marc David fait une proposition de réforme et a longuement commenté le rapport Carcassonne récemment. Se penchant cette fois sur le rapport Sithanen, il estime que l’ancien ministre des Finances a fait des propositions allant dans le sens d’une meilleure représentativité des communautés d’une part et des partis politiques d’autre part. L’économiste considère que les propositions Sithanen, sans être parfaites, tiennent compte des objectifs du système de « best losers » qui, selon lui, a fait son temps. Il estime toutefois que le seuil trop élevé de 10 % pour avoir droit à la « Party List » favorise le cartel de gros partis politiques et ne favorise pas l’émergence de nouvelles idées et du sang nouveau sur la scène politique. Il fait valoir qu’il faut un peu d’air dans le système électoral pour que de idées nouvelles puissent émerger.
Quelle est votre lecture du rapport Sithanen sur la réforme électorale ?
L’ancien ministre des Finances Rama Sithanen a construit ses propositions générales autour de deux objectifs : aider à la représentativité des communautés et aider à la représentativité des partis. II propose donc six mesures. Les trois premières consistent à maintenir des circonscriptions comme elles sont aujourd’hui. Ces circonscriptions ont des populations inégales. Ce qui permet les jeux des communautés.
Les trois circonscriptions de Port-Louis favorisent à l’évidence une communauté. Les circonscriptions élisent trois députés. Ce qui permet également les jeux des communautés. Ces trois premières mesures ont un impact sur la représentativité des communautés. La quatrième mesure est hybride. Elle tient compte de la représentativité des partis avec en prime la représentativité des communautés. C’est un système mixte qui consiste à maintenir le First Past The Post (FPTP) et on ajoute la Party List.
En proposant la présentation de la liste fermée, Rama Sithanen renvoie la balle aux partis politiques qui placeront les candidats selon leur convenance. C’est-à-dire que les candidats qu’ils veulent faire élire sont placés en première position. Ce qui va contribuer à l’élection de certaines femmes, garantir l’élection des leaders. Ils pourront également placer les gens de manière à améliorer la représentation des communautés minoritaires.
La cinquième et la sixième mesure concernent essentiellement la représentativité des partis, la cinquième pour la double candidature, c’est-à-dire un candidat peut se présenter sur la liste de ceux qui participeront aux élections selon le système de FPTP et sur la Party List pour assurer que certains, comme Bérenger en 1987, ne soient pas complètement éliminés. Le chapitre concernant Paul Bérenger vaut la peine d’être lu. Il démontre comment le leader de l’opposition aurait été sauvé s’il y avait un système mixte à cette époque.
La dernière mesure consiste à ajouter 20 députés à partir des Party Lists. Je l’ai vu et il m’a bien expliqué comment, à son avis, si les partis politiques jouaient les jeux, les gens pourraient être placés pour que toutes les minorités aient une bonne chance d’être représentées au parlement. Il a essayé d’intégrer la représentativité des minorités dans le système et que par conséquent on n’a pas besoin de Best Loser System (BLS). C’est à croire que certains veulent avoir une double assurance. Lorsque j’assure ma santé, ma voiture et ma maison, je ne vais pas vers deux assureurs.
Pour avoir droit aux députés, selon la « Party List », il faudrait atteindre obligatoirement un seuil aux élections générales…
Lorsque Sachs parle du seuil de 10 % pour que la liste d’un parti politique puisse se soumettre à l’exercice de participation de sièges additionnelles. Cette proposition figure également dans le rapport de Sithanen. À mon avis, cela condamne la répartition des 20 députés uniquement aux travaillistes et au MMM. Le PMSD et le MMM sont hors de la course. De même pour les petits partis qui peuvent exister et qui ont le droit d’exister dans une démocratie, sauf s’ils sont des partis sectaires ou religieux.
Ce n’est pas juste d’être aussi sévère envers les petits partis car cela équivaut à encourager une espèce de cartel des gros partis politiques. Heureusement que Sithanen propose une alternative que j’espère sera maintenue dans la réforme. Il vient dire qu’un parti qui aurait pu avoir fait élire trois députés dans le pays dans différentes circonscriptions pourrait alors participer à la répartition des 20 députés à condition d’obtenir un seuil de 5 %. Ce qui est tout à fait raisonnable.
En Allemagne d’ailleurs le seuil est de 5 %. Rama Sithanen propose donc de choisir en premier lieu un seuil de 10 %, et si le PMSD ou le MSM font élire trois députés dans différentes circonscriptions, ils pourront se qualifier pour des sièges proportionnels à condition d’avoir 5 % des suffrages. J’apprécie cela parce que le seuil de 10 % est très sévère. En conséquence de cela, le PMSD et le MSM seront quasiment obligés de conclure une alliance pré-électorale.
Une telle alliance réduit le choix qui s’offre aux électeurs. À un moment dans son rapport, Rama Sithanen exprime la crainte qu’avec une proportionnelle trop prononcée, les partis se retrouvent dans l’obligation de conclure des alliances post-électorales. C’est vrai ! C’est d’ailleurs le cas en Allemagne et en Israël, etc. Moi, je me pose la question de savoir si une coalition post-électorale est plus mauvaise qu’une coalition pré-électorale.
Au moins la coalition post-électorale permettrait à des partis différents d’arriver à se mettre d’accord pour gouverner et on donnerait plus de chances à différents projets de société de se présenter devant l’électorat et de faire valoir leurs points de vues. Aujourd’hui, notre choix est réduit à voter pour l’un ou l’autre des deux partis en présence.
Quelle est la pertinence du BLS aujourd’hui ?
Elle est devenue anachronique puisque nous sommes encore en train de répartir des sièges sur la base des statistiques qui datent de 1972… C’est indécent ! Même si nous avions des statistiques plus récentes, il me semble que nous sommes en train de perpétuer de manière légale les séparations communales de Maurice, pays souverain depuis 44 ans. C’est vrai que l’abolition du BLS ne nous convertira pas du jour au lendemain en Mauricien sans préfixe. Mais au moins notre Constitution de pays souverain ne sera pas entachée par ces appellations qui sont d’un autre temps.