Raymond Chasle n’a pas peur de la culture, il la vivait au contact des poètes et des peintres quand ses fonctions diplomatiques ne lui prenaient pas tout son temps. Et encore, même dans ce contexte feutré, il n’hésitait pas à se battre pour que les cultures soient prises au sérieux. Il nous a laissés en héritage encore quelques surprises que son épouse, Aimée, a bien voulu partager avec le collectif des poètes de la revue Point-Barre. Après le quart d’heure poignant qu’Édouard Maunick a partagé devant une salle comble, samedi dernier, au premier salon du livre Confluences, Aimée Chasle et Annick Fanchette ont dit plusieurs de ces textes, parfois très petits, parfois très denses.
Aimée Chasle se souvient que son époux, alors encore ambassadeur de Maurice à Bruxelles, avait composé ce recueil inédit Les Marnages du regard, environ deux ans avant sa mort. Il y a ainsi assemblé des textes pour la plupart inédits, pour certains déjà publiés dans quelque revue littéraire, telle que L’Étoile et la clé ou encore Verticale 12, Cyclope ou Nouvelles à la main…
Peut-être même, Aimée Chasle se souvient-elle pour chacun de ces textes, du moment où elle les a tapés sur une de ces anciennes machines à écrire à boule, dans lesquelles ont pouvait disposer dans presque tous les sens la feuille à noircir de caractères. Ce sont ces vieilles machines à écrire qui ont permis au couple Chasle de réaliser ces poèmes qui forment des images à regarder, parfois abstraites, parfois symboliques, où les mots sont nus, dénués de toute ponctuation et de toute majuscule, où seuls l’espace et le vide marquent le temps de la respiration et du souffle qui rythment le dire.
Dans la disposition de ces mots, qui forment des images, le lecteur va parfois chercher son chemin, et découvrir que Filao se lit plutôt à l’envers, que tel autre poème se lit dans les deux sens, et que « l’île est force sustentatrice… » en page 89, peut se lire dans tous les sens, à l’endroit à l’envers, chaque strophe pouvant succéder aussi à n’importe quelle autre, produisant des effets sonores, sensations et des sens différents. Tel autre texte présente plusieurs poèmes en un seul, selon le chemin que l’on emprunte pour le lire, selon le choix que l’on fera. Puis, parfois le lecteur fera fausse route, trouvera que cela ne sonne pas à son oreille ou à son entendement et reprendra la lecture d’une autre manière. Ces poèmes se lisent, se disent, se regardent et se jouent un rien amusé de leur lecteur… qui ne doit en aucun cas rester passif.
Flux, reflux qui mouille les yeux
Certains de ces « Marnages du regard » ont pu être publiés dans diverses revues telles que L’étoile et la clé, Nouvelles à la main ou Verticale 12, mais jamais l’ensemble du recueil titré et fini, n’a fait l’objet d’une diffusion. À la manière des surréalistes, l’auteur vient ici dessiner avec les mots et les vers, formant des images en jouant sur les espaces qui séparent les mots, disposant des vers en arrondi, en diagonale, voire même à la verticale. Écrire de tels textes relève de l’orpaillage tant il faut de patience pour qu’un jour arrivent les idées, les mots, les expressions qui s’accorderont entre eux et révéleront quelques surprises, des pépites de sons de sens et d’harmonie.
La liste des recueils de Raymond Chasle indiquée au début de celui-ci nous révèle qu’il existe un autre recueil encore inconnu (Liturgie du divers), et un autre devenu très rare qui avait été publié dans L’Étoile et la clé (Les Rites Atlantes des oiseaux Mages). Cette tradition du poème à regarder remonte aux surréalistes, et l’auteur, grand lecteur, ne manque pas d’aligner au début de son recueil, quelques citations de grands poètes qui ont eux aussi écrit sur le regard. Il y a Paul Éluard, Andrée Chedid, Jean Paris, Aimé Césaire ou André Breton. Et puis, il y a André Miguel, Fernand Verhesen et Jacques Crickillon des amis, grands poètes, que Raymond Chasle fréquentait et qui n’ont pas manqué à travers lui de découvrir quelques pans de la littérature mauricienne. « Il ne faut pas oublier, nous dit Aimée Chasle, que Raymond était un émule de René Noyau, le premier surréaliste mauricien. C’était en quelque sorte son gourou et c’est à travers lui que sa poésie a pris du nerf, qu’elle a pris toute sa dimension. »
Aimée Chasle s’insurge contre l’idée selon laquelle la poésie de feu son époux est abstraite, ou hermétique. « Certes, elle plonge ses racines dans le cosmos et les étoiles, comme nous tous ! Mais elle n’est pas abstraite ou difficile à comprendre. Elle peut aussi être très sensuelle. Elle est souvent ésotérique mais certainement pas abstraite ! » Jugeons-en par le petit extrait suivant, simple poème, tout en équilibre, qui suit. « le regard écartelé / entre la mémoire et la mort / nous buvons des yeux / dans un clair-obscur de songe / l’espace qui bat des ailes / autour de l’oiseau planeur ».