Ceux du large, le bouleversant recueil de poésies qu’Ananda Devi a consacré aux réfugiés, est enfin arrivé dans certaines librairies mauriciennes, notamment celles du Bookcourt. Sorti en mars dernier, ce petit recueil trilingue offre une suite de poèmes qui cristallisent le vécu continuellement harassant de ces familles de Syrie, d’Irak et d’ailleurs et qui, depuis plusieurs années, fuient leurs pays, déchirés par la guerre, et sont le plus souvent mal accueillies et maltraitées dans les pays qu’elles traversent en Europe, ou les pays d’accueil où elles espèrent construire une nouvelle vie. La question des migrations ne peut être étrangère à un pays comme Maurice, où chaque citoyen est descendant d’immigré et où chaque famille compte des parents émigrés, pour des raisons de plus en plus diverses, vers d’autres pays.
De tout temps, les humains se sont déplacés, allant chercher meilleure pitance ailleurs. Nos ancêtres n’étaient-ils pas nomades avant que leurs descendants ne se fixent en développant l’agriculture. C’est ainsi que les hommes se sont enrichis spirituellement, culturellement et matériellement. Mais aujourd’hui, dans un monde où l’ennemi n’est plus l’animal féroce mais plutôt le pire prédateur de cette planète, à savoir les autres humains, les migrations de peuples entiers qui fuient des persécutions de tous ordres deviennent extrêmement préoccupantes, d’autant plus que les prospectivistes préviennent qu’il ne s’agit là que de l’avant-goût d’un phénomène qui pourrait être cataclysmique à l’avenir.
Ananda Devi a écrit sa première série de poèmes après la demande d’un ami poète, qui souhaitait qu’elle écrive une lettre à Aylan, démarche à laquelle elle a renoncé à se soumettre, ne se sentant pas habilitée à « usurper la tragédie de cet enfant ». Cette réflexion l’a conduite à entreprendre ce recueil plutôt en tant que témoin du vécu de ces réfugiés, qui vivent une détresse à laquelle nul ne peut rester indifférent, une condition qui questionne, si ce n’est remet en question la tradition hospitalière des pays d’Europe de l’Ouest ainsi qu’un droit d’asile étonnamment malmené, bien que toujours affiché.
Au-delà des nombreux comptes rendus journalistiques, la situation est telle que deux philosophes, Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc, ont enquêté et mis en garde sur le sujet dans l’ouvrage sorti cette année, La fin de l’hospitalité, Lampedusa, Lesbos, Calais… Jusqu’où irons-nous ?
La tradition littéraire mauricienne n’est jamais très éloignée des thèmes de l’exil, de la déchirure causée par les séparations, de la nostalgie pour le pays perdu ou la part manquante. Qu’elle soit poétique ou romanesque, notre littérature est pétrie dans cette terre abreuvée du sang et de la sueur des esclaves et des travailleurs engagés, qui ont été séparés de la terre qui les a vus naître. Quelques années après le texte cru de Carl de Souza sur les “boat people”, Ceux qu’on jette à la mer, Ananda Devi décrit, à force d’images hurlantes de vérité, la condition de ceux qui n’ont plus de lieux dignes de leur humanité. Ceux du large est un texte éminemment humaniste en ce sens qu’il nous transporte par l’émotion et le pouvoir évocateur des mots dans le corps, dans les pensées et le coeur de réfugiés, qui traversent mers et déserts sur des moyens de fortune, affrontent des climats qu’ils n’avaient jusqu’alors soupçonnés qu’en théorie, et se frottent à des forces de sécurité aux règlements et aux langages incompréhensibles.
Apocalypse
Douée d’une empathie et d’une sensibilité époustouflantes, Ananda Devi érige la souffrance des réfugiés au statut des martyrs de notre temps. D’un classicisme et d’un lyrisme puissants, les tableaux qu’elle dépeint sont quasi-cinématographiques, associant un symbolisme très explicite à un réalisme, un souci du détail, qui démontre que la poétesse a traversé la surface vernissée des reportages pour se transposer dans le vécu de ses semblables. Ici, la chaleur d’un gilet, là les doigts violets, la gorge étranglée… Les lèvres fendues, les langues poisseuses. Là encore, la joie insensée de celui qui se croit arrivé, la bouche emplie de sable. Semblant avoir collecté les faits et le vécu rapportés avec systématisme, Ananda Devi souligne ici la dimension apocalyptique de ces migrations forgées par l’espoir, la déception et la peur. Plus que d’exode, elle nous parle d’une autre forme de guerre qui tue adultes et enfants et qui se livre aux frontières de l’Europe, pas seulement d’ailleurs…
Ceux du large a été favorablement accueilli en mars dernier au salon du livre de Moroni, dans l’archipel des Comores, qui connaît des hémorragies humaines comparables, dans lesquelles nos cousins ont reconnu les plaies constamment ravivées par le sel de l’exil, qui font d’eux des étrangers sur une portion de leurs propres terres. La déchirure est la même à Mayotte ou à Anjouan, comme à Calais ou Lesbos… S’il a mis du temps a arriver chez nos libraires, notamment parce que les ouvrages de poésies ne connaissent pas les mêmes facilités de distribution que les oeuvres romanesques, ce recueil se devait d’atteindre nos rives, aussi parce qu’il est façonné dans les trois langues les mieux partagées ici.
La poétesse l’a tout d’abord écrit en français. Puis lors d’une tournée littéraire aux États-Unis, elle a ressenti l’urgence nécessité d’en partager quelques-uns oralement, en les traduisant en anglais pour l’occasion. Elle a poursuivi la démarche en traduisant l’intégralité des textes dans la langue de Shakespeare. « Après cela, j’ai estimé qu’il n’y avait aucune raison de ne pas le faire aussi en créole… » ajoute-t-elle. Le passage d’une langue à une autre a amené beaucoup de va-et-vient qui ont enrichi l’écriture et qui font qu’aujourd’hui, Ceux du large peut être intimement apprécié par tout Mauricien, quelle que soit sa langue la plus familière.