Midnight sunburn est arrivé au jour et à la date prévue dans les librairies, en avril, exposant une discrète couverture bleu nuit, scintillante, où s’esquissent très discrètement un titre, un sous-titre, le nom de Lisa Ducasse et de très fins dessins dans lesquels on reconnaît la touche du graphiste Patrice Offman. Depuis 2001, l’éditeur Vilaz Métis a marqué l’actualité littéraire mauricienne, de son empreinte raffinée et experte, avec cinq recueils de Michel Ducasse. Cette fois-ci, la publication du premier recueil de Lisa ouvre un autre champ d’exploration, où l’écriture de l’adolescence révèle sa sève, la puissance du désir et la soif de liberté, comme peuvent les exprimer de talentueux écrivains à l’aube de leur vie d’adulte.
La poésie ne se transmet pas par les gènes, et il n’est pas dit qu’il soit plus facile de devenir poète, lorsqu’on est enfant d’un poète et d’une romancière réputés, que lorsqu’on naît d’un milieu qui y serait indifférent… Il n’y a qu’à enquêter sur la descendance des grands noms de la création littéraire ou artistique pour s’en rendre compte. Lisa Ducasse s’est néanmoins illustrée à de nombreuses reprises ces dernières années lors de lectures publiques de ses propres textes, dans quelques concours de nouvelles et autres écrits, et aussi avec la mise en musique qu’a pu en faire dans son dernier disque, un poète d’une autre rive, le fameux chanteur réunionnais Gilbert Pouniah.
Aujourd’hui étudiante à la Sorbonne à Paris, en littératures anglaise, américaine, et civilisations étrangères, la jeune femme tourne en quelque sorte la page sur sa vie d’adolescente, avec ce « coup de soleil de minuit », qui peut aussi être apparenté à un feu d’artifice éclairant la vie du lecteur avec différents degrés d’intensité. À la lecture de ces textes en français et plus souvent en anglais, on reste frappé par les contrastes entre des narrations qui semblent décrire de simples moments quotidiens dont elle transcrit le ressenti et des propos d’une grande profondeur sur le désir fulgurant d’embrasser la vie, la soif de liberté et son pendant la solitude, voire même sur le détachement qui permet d’échapper à la tyrannie des émotions, et de revivre les moments de partage dans une heureuse quiétude. La sève de la jeunesse se mêle souvent dans cette poésie à une conscience aiguë des enjeux de la vie d’être humain sur cette terre.
Comme l’auteure nous l’a elle-même expliqué, l’ordonnancement dans lequel ces textes sont présentés a été pensé « comme une progression entre des « poèmes-jour » et des « poèmes-nuits » », où la légèreté cède le pas à la profondeur et la réflexion. Le premier texte qui a donné son titre à l’ouvrage y figure cependant en tête comme une sorte de synthèse, dans laquelle l’auteure fait rejaillir de sa vie d’adolescente, des impressions et sentiments qui l’ont marquée, et exprime ses souhaits, son ressenti et aussi ses engagements. Dans une prose poétique en cinq parties, à la fois légère et grave, Midnight sunburn annonce en quelque sorte une profession de foi, des valeurs, des pensées et sentiments que l’auteure souhaite défendre et partager.
Tout commence hors du temps par l’évocation d’une rencontre de trois ados, « three hearts » sur un toit, de l’ouverture aux autres dans des moments inattendus et singuliers, où l’on se sent pousser des ailes. S’en suivent l’évocation des entraves de la condition humaine jusque dans les limites du corps qui empêche de regarder les étoiles, puis celle des conditionnements, des boîtes et voies toutes tracées dans lesquelles l’éducation et les exigences de la société veulent caser l’individu. De là, se développe une réflexion sur la recherche de liberté, la solitude qui lui est inhérente, et en même temps le désir de se construire en s’ouvrant à autrui, l’amour de la vie et l’émerveillement que l’on peut en tirer.
« Oh we will make our very lives our greatest love affair/So long/as we dream,/our free hearts/dare »
Cette réflexion sur les lourdeurs, les entraves de la vie et le combat de l’individu revient par exemple dans How about we let go, évoquant le poids de la vie et des émotions comme inscrits dans chaque partie du corps. Mais ce poème énonce les vertus d’un détachement progressif, qui n’a rien à voir avec du reniement ou de l’indifférence, permettant au contraire d’apprécier la vie et les êtres avec d’autant plus de bonheur que l’on se sent libre de ses propres aliénations, des émotions et pensées qui parasitent l’esprit. Cette capacité à aimer par l’esprit est présentée ici comme une faculté retrouvée, dont on se souvient, une capacité qui aurait à voir avec l’ingénuité de l’enfance peut-être.
Another space oddity est un autre de ces petits bijoux où l’on part d’une situation concrète, la poétesse qui écrit et qui regarde son compagnon en train quant à lui de lire un ouvrage sur la conquête de l’espace. Tous deux côte à côte vivent des préoccupations différentes puis un dialogue s’engage sur le premier être vivant qui a été envoyé dans l’espace, la chienne Laïka, qui rappelons-le a permis de savoir que l’on pouvait sous certaines conditions survivre en orbite. Nos personnages s’interrogent sur le vécu de l’animal plutôt que sur ces questions scientifiques. A-t-elle hurlé ? A-t-elle constaté qu’elle avait vu la lune de plus près ? Plusieurs réalités se trouvent réunies dans un seul être qui devient un instrument, et n’a probablement pas eu de réponse en retour à son cri. Et ce chien, astronaute malgré lui, symbolise la condition de l’être humain, de loup solitaire projeté dans un monde étrange sans trop savoir pourquoi…
Deux textes en français évoquent des chemins de l’écriture, et de ses liens au vécu. Interlude parle de la poétesse à la troisième personne, comme si la personne mettait l’auteure à distance pour la jauger : « Arrivera-t-elle seulement/À raconter un jour la musique/À dire la beauté de son cri/Quand l’orage se défait brique par brique/Et qu’il ne reste que la nuit ? » Nuit d’octobre énonce les bienfaits de l’écriture, avec quelques superbes images…
« Où les mots ne meurent pas, et les sourires s’étendent/Comme du linge blanc sur une corde quand il vente en été/Où les mots ne meurent pas, mais où parfois les mots pleurent/Et on se sent vivant de les entendre pleurer »
L’espace manque ici pour relater les diverses pensées que ces dix-sept étapes poétiques peuvent susciter. Signalons pour finir que l’une d’entre elle réagit aux attentats qui ont ensanglanté Paris il y a un an et demi maintenant (Silence has fallen on Paris night). L’auteure y était arrivée quelques mois auparavant. N’oublions pas enfin que cette poésie est écrite certes pour être lue, mais aussi et surtout pour être dite, et entendre sa musicalité, sentir son rythme et souligner par le souffle l’impact des images.