Il est sans doute opportun, en cette Journée internationale de la Femme, d’essayer de comprendre ce qu’est le féminisme. On entend souvent, même au cours des séminaires ou réunions traitant de la condition sociale, économique ou familiale de la femme, quelques femmes dire, sinon s’exclamer, qu’elles ne sont pas féministes. Cette affirmation me rend toujours mal à l’aise et perplexe. Mais pourquoi donc ces déclarations ?
Quand on essaye d’engager une discussion et qu’on leur demande si elles sont contentes d’avoir eu la chance d’aller à l’école, à l’université, de bénéficier du droit au travail rémunéré, de celui à la pilule contraceptive, des droits égaux par rapport à la gestion et/ou la rupture de la famille, de celui à l’interruption volontaire de la grossesse, une certaine protection contre les divers formes de violence – et la liste des acquis est longue –, toutes répondent par l’affirmative, mais restent cependant sceptiques quand on leur fait remarquer que tous ces acquis sont le fruit des longues et difficiles luttes menées par les féministes, de par le monde. On est contente des résultats mais on ne se « casse pas la tête » avec l’histoire des processus, des luttes, longues et difficiles, qui ont mené aux changements. On semble être, encore moins concerné, intéressé, par ceux et celles qui les ont menées.
Un brin d’histoire. Quand Simone de Beauvoir publie Le deuxième sexe en 1949, le livre fait scandale mais a également un retentissement immense, comme un écho chez les femmes. C’est un tournant irréversible dans leur conscience. L’existentiel des femmes était devenu visible, parlant. Le mouvement féministe s’organise, se fait entendre par ses multiples écrits et ses manifestations de rue. Les problèmes jugés comme relevant de la sphère privée furent portés et débattus sur la place publique. Ils devinrent des sujets politiques et la marche pour une multiplicité des droits est enclenchée. Toutes les grandes questions de la société qui se déclinaient au masculin furent investies, sinon subverties de l’analyse, dans la perspective féministe. Il y eut, et cela continue toujours, un florilège d’écrits/analyses sur les problématiques socio-économiques, politiques, religieux, écologiques, entre autres.
Mais c’est quoi au juste le féminisme ? C’est une doctrine politique, philosophique et sociale, qui a le patriarcat comme pierre angulaire de son analyse et de ses actions. Le mouvement s’est rapidement internationalisé. Dans un nombre croissant de pays, tant au nord qu’au sud, les organisations féministes ont vu le jour et ont adopté, avec quelques variantes, ses principes fondamentaux, et ont ajouté à l’agenda commun du mouvement des préoccupations propres à leurs différents pays ou régions, telles que la mutilation génitale en Afrique, le « dowrydeath » et le mariage des fillettes en Inde, ainsi que les droits humains basiques et élémentaires pour les femmes dans certains pays islamiques. Le mouvement progresse de dénonciations en actions socio-politiques et les États et les organisations internationales ont dû prendre acte.
Ce n’est pas un mouvement centralisé et aucune militante féministe ne peut se réclamer être la « leader » du mouvement. La pensée féministe est un bloc de courants hétérogènes, qui tentent d’analyser et d’expliquer pourquoi les femmes se trouvent subordonnées, dans la majorité des secteurs socio-économiques ainsi que dans les structures familiales et religieuses. C’est un mouvement en marche qui a eu beaucoup d’acquis mais aussi des échecs, car le pouvoir patriarcal, quoique ébréché, est toujours omniprésent et omnipotent, surtout dans certains pays ou le droit des femmes à s’éduquer, à travailler ou tout simplement à vivre librement, sans oppression masculine, est quasiment proscrit. Le féminisme a subi des revers importants, particulièrement avec la montée des intégrismes religieux.
Cependant, le revers le plus important est, selon moi, toute cette marchandisation du corps de la femme. Les journaux, même certains titres dits sérieux, les magazines, regorgent des photos des femmes-poupées, plus dévêtues qu’autrement, le regard béat et la bouche souvent entrouverte et lascive. Le mouvement féministe se retrouve impuissant devant ce battage publicitaire, encore plus quand beaucoup de femmes, surtout celles qui sont réfractaires à la pensée féministe, trouvent cela normal et contribuent à des magazines « people ». L’hyper-sexualisation du corps pour faire du business, pourquoi pas ?
On a aussi tendance à croire que les droits sont acquis de manière définitive. Or, rien n’est si sûr, ces acquis peuvent, à tout moment être remis en cause par la crise économique, le fondamentalisme religieux, un système dictatorial ou un mari autoritaire et violent. Comme tout mouvement socio-politique, le féminisme continuera à engendrer des débats, à l’intérieur comme à l’extérieur du mouvement, mais le déni des unes et des autres n’entamera nullement sa vision du monde et sa longue marche vers l’égalité. Le mouvement a produit des avancées pour toute une génération des femmes, il continuera à le faire pour nos filles et petites-filles.
Viva le féminisme. Vive le 8 mars.