Avant tout, je ne prétends pas posséder un savoir absolu ni ne prétends-je être la voix de la raison : les points que je souhaite relever par rapport à notre système éducatif actuel, sont ceux que j’ai observés, de manière somme toute subjective, ayant moi-même été élève au Royal College Curepipe et lauréat du côté ‘Arts’ de la cuvée 2015. Des points que je me résous finalement à exprimer après avoir lu l’article de Nathacha Appanah paru dans La Croix, qui déplore le ‘culte de performance’ des collèges d’élite de l’île, racontant sa mauvaise expérience avec une classe du Queen Elizabeth College où elle s’est sentie ridiculisée pour ne pas être une ‘ex-Cato’ et où les élèves ne lui ont posé aucune question pertinente à son oeuvre, s’intéressant plutôt à comment mieux réussir à leurs examens, ainsi que les nombreuses réactions, ?certaines très venimeuses, à l’égard de son article jugé antiélitiste et prétentieux.
Je n’ai d’abord pas voulu me mêler à cette polémique où je ne me retrouve que déchiré, étant moi-même à la fois ‘produit’ d’un des ‘collèges d’élite’ de l’île et écrivain mauricien très familier avec l’univers littéraire de Nathacha Appanah, que j’ai aussi côtoyée personnellement à quelques reprises, mais vu l’ampleur qu’ont prise les discussions à ce sujet, je me suis senti forcé à prendre parole. D’abord, j’ai parlé du terme ‘produit d’un collège d’élite’, et comment on m’utilise parfois comme exemple pour démontrer l’effectivité d’un système éducatif que j’abhorre personnellement. La première fois que ça m’est arrivé, c’était au Salon du Livre, Confluences 2014 où j’étais à une table ronde où participait également un autre écrivain ‘royaliste’. Je déplorais alors le système, expliquant comment la littérature qu’on enseigne au collège est une littérature usée, morte, redondante, et qu’on n’attend de nous aucune créativité, aucune faculté à penser au-delà de ce qu’on nous enseigne, par-delà les attentes de Cambridge. Je me souviens par exemple avoir écrit, aux examens de littérature française de la SC, une de mes analyses littéraires sur une chienne de l’un des contes de Maupassant, chienne décrite et développée dans le conte avec toute la chair avec laquelle aurait été développé un personnage humain – mais évidemment, une chienne, en littérature, d’après les représentants de Cambridge (qui, je tiens à le souligner, sont des profs mauriciens) n’a pas le droit d’être un personnage, ce qui rendait toute mon analyse vaine. J’ai donc presque échoué à ces examens, ce qui, après m’avoir écrasé le coeur pendant quelque temps, a fini par me convaincre que si je voulais survivre à la compétition, si je voulais dominer les autres et devenir ‘lauréat’, il me fallait à tout prix me retrancher dans l’étroitesse des attentes, de perfectionner ma capacité à recracher ce qu’on m’apprenait.
J’expliquais donc en partie cela au Salon du Livre, certain que ce milieu littéraire me comprendrait, mais grande fut ma surprise quand la réponse de l’autre ‘royaliste’ était de me dire que le système est en vérité très bien comme il est, et que je suis la preuve vivante qu’il fonctionne parfaitement, étant moi-même une figure littéraire montante, ayant fait ses preuves à l’international. Interloqué, je n’ai pas riposté. Mais maintenant, je dirais ceci : le système éducatif mauricien, sculpté dans l’ombre d’un Cambridge-Tout-Puissant qui plane sur l’île depuis des décennies, est imparfait, à des années-lumière d’être idéal. Et non, je ne suis pas un ‘produit’ de ce système. Je suis un produit de moi-même et de mes lectures, un produit de mes parents qui n’ont cessé de me rappeler l’importance de lire, un produit de l’enseignement de certains de mes profs antisystème qui nous enseignaient bien au-delà du ‘syllabus’. Parce que ces profs-là existent, tout comme existent des élèves des collèges d’élite qui lisent, s’instruisent, se cultivent. Nathacha Appanah a peut-être eu tort en prenant comme seul exemple d’un système malade une classe du QEC, mais ça ne change pas le fait qu’elle ait raison d’exprimer à voix haute ce que beaucoup d’entre nous pensent tout bas. Peut-être s’est-elle mal exprimée en semblant cibler les étudiantes du QEC exclusivement, mais son message principal reste ceci : il faut changer la façon d’enseigner la littérature aux étudiants mauriciens. Et je suis d’accord. J’ai moi-même visité pas mal de lycées de l’île, privés et publics, pour parler d’écriture, et j’avouerais que même si j’ai remarqué un désir plus collectif et plus brûlant des élèves des lycées privés à embrasser la littérature, il existe également chez les élèves des établissements publics un réel désir de dépasser l’académique. J’ai été par exemple au collège Lorette de St-Pierre il y a quelques années, et j’ai été surpris par l’enthousiasme de certaines élèves, qui, même si elles étaient relativement moins préparées que les élèves, par exemple, de l’École du Nord, qui avaient travaillé avec leur prof sur les questions avant mon arrivée, ont laissé très peu de place au silence, et les discussions que nous avons eues ont été tout aussi gratifiantes vu qu’elles pensaient au-delà du système, ne focalisant pas toutes leurs questions sur le grand monstre des examens qui surplombait leur horizon intellectuel. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas, comme l’a si bien démontré Nathacha Appanah, mais je maintiens que le véritable bourreau dans cette histoire n’est pas le QEC, le RCC ou le RCPL ou les autres collèges d’élite, les enseignants ou même les parents qui contraignent leurs enfants à s’inscrire dans les étroitesses labyrinthiques de la course aux lauréats – le véritable bourreau est notre dépendance à tous sur un système dont nous avons peur de nous séparer. Nous craignons de nous laisser emporter par tout ce qui ne nous est pas familier, de peur de perdre de vue le seul but qui compte d’après ce qu’on nous a inculqué, celui d’être boursier. But que, je l’ajouterais ici, est devenu obsolète.
On m’a reproché, après mon post initial sur Facebook, d’antagoniser un système grâce auquel j’ai maintenant une bourse qui me permet d’étudier aux États-Unis. Ce n’est pas le cas. La somme annuelle qu’on m’octroie pour mes études, en tant que Additional Laureate, est de Rs 300,000 (et, si je ne me trompe, un peu plus que le double de ce montant pour les State Laureates), ce qui n’est pas grand-chose contre le coût total de Rs 2,500,000 que me coûtent mes études chaque année. Je suis extrêmement chanceux d’avoir également reçu une bourse de mon université et d’avoir des parents assez aisés pour couvrir le reste des frais, mais je sais que ce n’est pas le cas de tout le monde. Je connais des lauréats qui ont été forcés à plonger de nouveau dans cette course sanglante avec l’espoir d’une meilleure bourse, seulement pour se retrouver encore plus anéantis au tournant, après que nous avons plaidé en vain auprès du Ministère de l’Éducation (et ce des années durant) pour un montant de bourse plus élevé, qui nous aiderait au moins à couvrir nos frais les plus basiques. Tout ça pour dire qu’à part l’honneur, et une chance d’être invités à la State House, nous n’avons même plus grand-chose à gagner de cette course qui nous broie tant. Qu’on soit bien clairs : je ne suis pas en train de dire que le système de distribution de bourses est mauvais jusqu’à la moelle. Je suis d’accord que cet argent reste mieux que rien, et qu’il sert certainement d’encouragement à certains à donner le meilleur d’eux-mêmes. Je questionne simplement l’effectivité d’une bourse qui, au final, finira par être refusée par les moins riches qui ne pourront combler tous les frais restés impayés, et donc reléguée à quelqu’un de moins méritant mais assez riche pour utiliser la bourse à son avantage. Donc, même si le Ministère est, j’en suis certain, pétri de bonnes intentions, il reste mal informé s’il pense que son système d’allocation de bourses est parfait, et d’après mon expérience, il génère dans son état actuel (ponctué, là encore, par un manque de professionnalisme humiliant, dans la mesure où, dans mon expérience bien sûr, ils ne payent seulement leur dû qu’après au moins trois coups de téléphone et dix e-mails échangés entre le Ministère et moi ainsi que l’université qui demande des comptes restés impayés après le deadline) plus de frustration et d’incertitude que de progrès, et je pense que pour avancer, il pourrait déjà ouvrir toutes les lettres envoyées par plus d’une centaine de lauréats à travers les années (nombreuses ont été les pétitions signées par ma cuvée) et reconnaître cette faille majeure dans un système qui a démarré initialement avec rien d’autre que de bonnes intentions. C’est là la clé : la réalisation que notre système actuel ne nous permet pas d’aller au bout de nous-mêmes et nous ne pourrons pas avancer avant de l’avoir compris.
Nathacha Appanah, dans son article, compare son expérience au QEC à celle qu’elle a eue dans les lycées français, où les étudiants ont démontré beaucoup plus d’intérêt et se sont soumis à beaucoup plus de préparation avant de la rencontrer. Beaucoup ont exprimé leur colère à l’idée d’une telle comparaison – pourquoi Maurice aurait-elle besoin d’imiter la France, alors que nous avons une identité, une culture qui nous sont propres ? Je ne pense pas que nous devons aspirer à devenir une autre France. Je pense simplement qu’il nous faut réaliser que notre système éducatif (et probablement tout le système politique qui le régit, mais ça, c’est un autre débat) n’est pas idéal et qu’il convient d’accepter nos failles tout en nous ouvrant aux idées que nous inspirent les autres. Peut-être que si nous cessons de défendre ce qu’on considère comme notre honneur et que si on met de côté notre orgueil nourri par des années de pensée coloniale, nous parviendrons à faire fleurir le désert intellectuel que nous ont laissé nos aïeux ; peut-être que si nous acceptons que les failles du système n’équivalent pas nécessairement à nos propres failles ou à celles de nos enfants, et que si nous ne bondissons pas sur le premier ou la première à jeter la pierre sur ces failles, nous pourrons travailler ensemble pour nous ouvrir à de nouvelles idées qui consolideront un futur moins coincé, positif à la créativité et aux mouvements d’un monde qui change.