Selon certains, le fait qu’il n’y aurait pas toutes les composantes  au niveau des postes constitutionnels de l’État serait un affront.  D’autres s’empressent d’y répondre en promettant de placer telle ou telle communauté au sommet, s’il le faut. Est-ce finalement à cela que pouvons-nous résumer l’aspiration des citoyennes et des citoyens de chaque composante de la communauté mauricienne?
Toute proportion gardée, le risque existe à Maurice, comme ailleurs, que certains jouent avec nos sentiments religieux. Même si les revendications suivantes n’engagent que l’auteur, et personne d’autre, osons définir ce que nous pensons être les sept piliers du projet de société auquel  pourrait aspirer aujourd’hui tout citoyen mauricien quel que soit sa foi.
1. Une culture de la méritocratie
En toute cohérence avec le principe qui nous interdit d’être des « roder bout »,  il nous faut l’exigence d’une culture de la méritocratie. Certes, la représentativité est nécessaire, mais elle ne peut se faire au détriment de la méritocratie. Concrètement, plus qu’un élargissement nécessaire des pouvoirs de l’Equal Opportunity Commission, ou encore une transparence en ce qui motive les nominations faites par le  Président, le Premier Ministre ou autres, il nous faut commencer par adopter une politique nationale pour promouvoir la méritocratie à tous les niveaux.
2. Réforme de notre système éducatif
Défendre la méritocratie alors que notre système éducatif ne fait qu’aggraver le fossé entre ceux d’en haut et ceux d’en bas est une injustice en soi. Il faut insérer au coeur de notre éducation une éthique de la solidarité. L’enseignement de l’histoire, de la philosophie et des valeurs humaines, tout comme une approche pédagogique plus inclusive, sont ainsi nécessaires. Si la maîtrise des sciences est certes voulue, cela doit se faire dans le cadre d’une éthique, et non uniquement pour un gain financier. À quoi bon avoir un diplômé par famille quand celle-ci se désintègre si facilement? Il faut valoriser la famille comme la première école, impliquant les parents et les  seniors dans la transmission des savoirs. S’il n’y a pas d’âge pour diriger le pays, comment se fait-il que pour éduquer ses enfants, et  ses petits-enfants,   on s’arrête plus tôt?  De l’autre côté, sans tomber dans une obsession élitiste, il faudra aussi promouvoir  l’excellence au niveau des études spécialisées et de la recherche au service de la nation. Revoir la mission première de l’Université de Maurice pour en faire une institution plus focalisée et avant-gardiste avec une dimension régionale, voire globale, est essentiel.
3. Law and Order
Il faut d’abord revoir notre politique sur le récidivisme et la réhabilitation. Même si nous sommes loin de la situation catastrophique de certains pays, il faut mettre aussi fin à une certaine perception d’impunité. Allant du trafic de drogue aux coins de rue à la « petite » corruption, en passant par le fait de fumer en public alors que c’est interdit, il faut instaurer  un respect des lois sans exception aucune. C’est là qu’il faut, sans doute, lancer une sensibilisation nationale pour encourager le civisme, et surtout combattre toute forme de violence. Si la censure est un vain mot aujourd’hui, il n’empêche que de nombreux  films distillent de nos jours des images d’une horreur obscène. Il faut revaloriser le sport et les loisirs comme moyens de substitution à des pratiques nuisibles. Les fléaux des jeux de hasard et de l’alcool ne peuvent être éliminés sans volonté politique réelle, mais aussi sans l’engagement des associations  religieuses, par exemple. Bref, un ministère de l’Intérieur ne suffira pas, mais il faudra aussi une approche holistique de proximité ancrée dans notre réalité socio-économique. Un Serious Fraud Office n’est rien sans sensibiliser la population au fait que « fraud is serious ».
4. Intégrité
Qui dit volonté politique, dit qualité des femmes et des hommes qui nous dirigent. L’exemple doit venir d’en haut, même si nous devons nous garder de porter un jugement définitif sur une personne. Ayons une classe politique exemplaire malgré tout ce qu’affirment les cyniques et les critiques de toutes sortes. Il faut insérer la question d’intégrité au centre de notre choix de ceux que nous élisons ou nommons. Les institutions aussi ont besoin d’un leadership intègre. N’idéalisons rien, mais cherchons ce qu’il y a de mieux en matière de compétence, d’honnêteté, de capacité de servir,  et non de se servir. La déclaration en toute  transparence, par exemple des qualifications ou des avoirs, des personnes concernées est un garde-fou important. La limite des mandats est aussi essentielle afin de renforcer le sentiment de redevabilité. Soyons aussi  limpides sur les liens ou les conflits d’intérêts potentiels lorsque des enjeux économiques sont engagés. Le financement des partis politiques doit être régulé. Plus largement, adoptons un code d’éthique pour nos élus et oeuvrons aussi pour qu’il soit mis en pratique rigoureusement.
5. Développement
À entendre certains politiciens, il semble qu’ils confondent l’avenir de nos enfants avec le siècle dernier. Appliquer les solutions et les méthodes des années 80-90 aux défis modernes relève de l’anachronisme. Il faut aujourd’hui concevoir le développement autrement, particulièrement dans le cadre d’un état-océan insulaire comme le nôtre. Le développement durable n’est pas une coquille vide mais un paradigme différent du « business-as-usual » économique foncièrement néo-libéral  que nous avons connu jusqu’ici. Une approche systémique est vitale reconnaissant les limites, les incertitudes et les interdépendances de tout projet. Le développement ne peut désormais qu’être pluridisciplinaire et intégré, axé sur des politiques claires et cohérentes. Les dimensions sociales et environnementales ne peuvent être oubliées.  A l’heure des réformes politiques, il faut aussi impérativement promouvoir la démocratie participative comme courroie du développement durable. L’autonomie de Rodrigues ne doit-elle  pas être un exemple pour le reste de la République? D’ailleurs, que ce soit en énergies renouvelables, pêche ou agriculture  durable, la décentralisation avec une délégation des pouvoirs de décision vers le bas ne peut que faciliter l’engagement actif des citoyens dans le développement. C’est le contraire de ce qui se passe souvent avec la mauvaise gouvernance où, en haut, une ou deux personnes  s’octroient tous les pouvoirs mais délaissent leurs  responsabilités à ceux d’en bas qui n’ont aucune autorité.
6. Leadership géopolitique
L’Etoile et la Clé de l’océan indien, c’est une vision qui passe par une politique étrangère digne et dynamique. La diplomatie économique a fait son temps et il faut appréhender les défis d’une mondialisation que nous sommes appelés à définir, et non seulement à subir. Le changement climatique sera la préoccupation diplomatique de ce siècle. Maurice doit jouer un rôle de leader régional, voire plus largement à la mesure de la superficie de sa zone économique exclusive et de la richesse de sa diversité. Il faut se défaire d’une mentalité de colonisé qui, par exemple, naïvement supplie Washington de lui laisser une petite place à la table des négociations avec l’allié londonien, afin  de lui rendre ce qui lui revient de droit. Le  retour des Chagossiens et  la dénucléarisation de l’océan Indien sont suffisants comme arguments pour refuser que Diégo Garcia soit maintenu comme base militaire. À l’heure d’un monde multipolaire et de nouvelles puissances à l’instar de la Chine, l’Inde  et d’autres pays émergents, nous ne pouvons soumettre aveuglément notre souveraineté à un autre pays  lui laissant faire ce qu’il veut  de notre territoire. Aujourd’hui, nous voyons la Norvège s’impliquer dans le Proche Orient, les Iles Samoa diriger une alliance globale des petits états ou encore des forces nouvelles se mobiliser mondialement sur les réseaux sociaux pour opérer une différence sur tant de sujets. La République de Maurice doit avoir son mot à dire dans les affaires régionales, voire mondiales, au nom de l’identité et des  principes que nous incarnons. Nous pouvons aussi  rêver de devenir  un centre international de médiation de conflits  et de paix grâce à notre histoire, notre pluralisme, notre cadre institutionnel, notre hospitalité et surtout notre indépendance.
7. Le cas musulman
Les musulmans de Maurice sont  très attachés à l’Islam. C’est au nom de cette foi qu’ils sont des êtres de paix, comme le témoignent au quotidien le vivre-ensemble harmonieux avec les autres composantes de la société mauricienne. Il existe des têtes brûlées, comme partout ailleurs,  et il faudra rester vigilant.  Mais tout citoyen mauricien de foi musulmane fait toujours face à certains soucis qui lui sont très particuliers. De l’organisation du hajj aux questions de mariage, d’héritage, de divorce et de « awqaf » en passant par l’étiquetage des produits « halal », il existe un flou qui ne sert ni au respect de la laïcité de l’État ni au respect des exigences de la foi du citoyen musulman. Or des solutions existent comme par le biais de contrats parfaitement reconnus, et par l’État laïc et par le droit musulman.
Conclusion
 Ceci n’est que l’opinion humble d’un citoyen mauricien, nullement infaillible,  qui cherche à s’inspirer de sa foi. Il se peut que nous soyons à un tournant de notre histoire et il importe de ne pas laisser notre émotivité mettre en danger notre avenir. L’unité nationale est précieuse. Comme tout patriote,  le citoyen ne peut que se réjouir si elle se renforce. Il ne s’agit pas d’un « zero-sum game » où il faut diviser les autres pour avoir son « bout ».  Soyons le ciment de cette unité. Mais méfions-nous de ceux qui pensent   que  tout est réglé en remplaçant une personne par une autre. Notre problème est « systémique » au sens profond du terme. Toutefois, il y a autre chose aussi : l’urgence d’un retour à l’éthique, voire à la  responsabilité morale. Cela s’applique à la gestion des affaires publiques, mais aussi à d’autres domaines, tant pour la classe politique que pour chacun parmi nous. Le sursaut de la population ne se trouve pas dans une agitation dévastatrice, sinon stérile. Ni dans le fait de suivre aveuglément ses leaders. Il faut une prise de conscience critique qu’un engagement commun est vital afin de  convertir une vision partagée en réalité. Cet engagement se pense avec les autres, pas à la place des autres. Et se fait avec les autres, voire surtout pour les autres.
Nous pouvons nous tromper sur  la sincérité des gens. Dieu Seul détient la clé du coeur. Et même si la sincérité  peut suffire à Dieu, nous, les êtres humains, nous demandons toujours davantage. Plus que des actes, nous attendons de la lucidité de nos leaders, mais aussi de la modestie.  Et surtout… du leadership,  mieux encore si  ceci devient un exercice collégial.