La Banque de Maurice anticipe des secousses sur le front de l’inflation cette année et estime que les risques d’une accélération de l’inflation sont très présents. « L’inflation risque de jouer les trouble-fêtes » a déclaré le gouverneur de la banque centrale, Manou Bheenick, lors d’un point de presse hier pour expliquer la décision prise lundi par le comité de politique monétaire de la BoM de maintenir le taux directeur à 4,9 %. Il a réitéré que la mission première de la banque centrale est la stabilité des prix car « l’inflation est une taxe sur les pauvres au bénéfice des créanciers ».
Entouré de ses deux adjoints, Yandraduth Googoolye et Iqbal Belath, Manou Bheenick a appelé à la plus grande vigilance du fait que l’inflation a repris ces derniers mois une courbe ascendante et peut accélérer à n’importe quel moment. Graphiques à l’appui, il a expliqué que la pression sur l’inflation vient de différents côtés. S’agissant des prix des produits alimentaires, il a indiqué que le Food Price Index de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) montre une tendance à se maintenir à un niveau élevé. « Il faut faire preuve de prudence face à toute montée des prix des produits alimentaires », a-t-il recommandé.
Manou Bheenick a ensuite fait référence à la progression des prix des produits pétroliers surtout depuis la fin de l’année dernière. « Il y a des risques que cette tendance se poursuive », a-il observé. Le gouverneur de la BoM est d’avis que la récente hausse des prix des carburants à la pompe à Maurice et l’application des recommandations salariales du Pay Research Bureau auront des « effets de second tour » qui peuvent alimenter davantage l’inflation au plan local.
Selon les prévisions de la BoM, la year-on-year inflation (différence entre le niveau de l’indice des prix ou CPI pour un mois donné et celui du mois correspondant de l’année précédente) pourrait se situer cette année dans la fourchette de 5,5 % à 5,9 % alors qu’en février, le taux était de 3,6 %. Pour ce qui est de la headline inflation (moyenne du CPI sur 12 mois comparé à celle des 12 mois précédents), la BoM projette un taux variant entre 4,7 % et 4,9 % en 2013 par rapport à 3,9 % en 2012. Tenant compte des données sur l’inflation à fin janvier, la banque centrale constate que le taux d’intérêt moyen pondéré est toujours en territoire négatif lorsqu’il est ajusté en fonction du niveau de la headline inflation alors que dans le cas de la year-on-year inflation il est tout juste en territoire positif mais la situation risque fortement d’être renversée au fil des mois. Vu que le taux directeur (key Repo Rate) n’a pas changé depuis environ une année, l’impact sur l’épargne est négatif. « On sait que le taux de l’épargne nationale reste bas. Aussi longtemps que le taux d’intérêt demeure négatif, on verra le déficit de la balance commerciale s’aggraver », a soutenu Manou Bheenick.
Déficit à financer
Le gouverneur de la BoM a fait ressortir qu’il est déjà difficile de financer le déficit de la balance commerciale, voire des comptes courants. Ce financement vient en grande partie sous forme des investissements directs étrangers et des emprunts externes. Or, a-t-il affirmé, ce ne sont pas des niveaux de financement qu’on peut obtenir dans la durée. « Il faut donc absolument contrôler le déficit de la balance commerciale », a-t-il plaidé tout en faisant remarquer que l’année dernière un gros montant de FDI (environ 300 millions de dollars) a été enregistré dans le secteur bancaire et que ce « n’était pas en raison d’une opération de marketing que ces investissements ont été attirés ».
Commentant l’évolution de l’économie mondiale avant de faire état des prévisions 2013 de la BoM pour l’économie mauricienne, Manou Bheenick, citant les nouvelles estimations du Fonds monétaire international, de Reuters et de la société J.P. Morgan, a noté : « La situation s’est dégradée au plan international. Les prévisions de ces diverses instances ont été corrigées à la baisse. On comptait sur les pays du BRICS mais la situation également n’y est pas brillante. À part la Chine, le Brésil, la Russie et l’Inde qui ont réduit leurs estimations de croissance. La situation globale est toujours inquiétante. Elle se corse dans la zone euro », a-t-il souligné.
À Maurice, la résilience est cependant de mise. Manou Bheenick a déclaré que l’estimation corrigée de la BoM portant sur un taux de croissance de 3,3 % en 2012 a été confirmée et que pour la présente année, « si tout va bien, le pays pourrait enregistrer un taux avoisinant les 4 %. Sinon, la croissance pourrait être légèrement au-dessus de celle de 2012. Ce serait une performance tout à fait honorable. Dans la conjoncture actuelle, beaucoup de pays aimeraient réaliser un taux de croissance comme celui de Maurice. La situation au niveau local n’est pas dramatique. Nous avons bien tenu la barre. Nous nous sommes bien défendus », a poursuivi le gouverneur.
Toutefois, les autorités bancaires craignent que les données ne soient bouleversées cette année par une remontée de l’inflation. À ce propos, réagissant aux commentaires concernant la dépréciation de la roupie, Manou Bheenick a argué que la dépréciation de la monnaie locale a été un des facteurs ayant provoqué la montée de l’inflation domestique. « Il faut assurer la stabilité de la roupie. Il est très dangereux de jouer avec le taux de la roupie. La BoM veille au grain et s’assure qu’il n’y ait pas de déséquilibre dans le marché et qu’on ne déprécie pas la monnaie à outrance. Nous croyons qu’on commence à se rapprocher d’une situation où la prudence doit être absolument de mise », a-t-il prévenu.
Manou Bheenick a soutenu par ailleurs que la stabilité des prix est la première préoccupation de la banque centrale. « Nous maintenons notre indépendance contre vents et marées et nous nous assurons de la stabilité des prix et du secteur financier car, pour nous c’est la meilleure contribution que nous pouvons apporter au développement de l’économie mauricienne », a-t-il ajouté.