Une certaine philosophie politique, dans sa volonté d’accoler au sens de ce terme « politique » une fonction morale, l’aurait défini comme « une science philosophique de l’action raisonnable ». Je pense surtout à la philosophie politique d’Eric Weil. Certes, il n’est pas toujours aisé de ramener la politique à une science. Mais la vraie question n’est pas là. Elle est du côté de l’action qui se donne comme objet de cette science philosophique dite la politique. Face à toute action, pour en saisir la part « raisonnable » il faut se livrer à un dialogue authentique avec soi-même. Car le dialogue authentique est capable de prendre la forme d’une argumentation rationnelle en vue de distinguer le raisonnable de l’irraisonnable. Il fonctionnerait alors comme un système d’arbitrage, que voici :
Qu’on le veuille ou non, il y a dans toute action politique une morale inhérente qui est à la fois son origine et sa finalité. Expliquons-nous : dans un pays démocratique, toute action politique relève d’un droit d’agir octroyé par cette force qui est à l’origine même de tout pouvoir d’agir. Cette force originelle se nomme le peuple. D’une part, c’est au nom même de ce peuple que l’actant politique agit : le peuple est en ce sens cette force qui est à l’origine de l’action. D’autre part, toutes les actions politiques doivent se donner pour objectif le bien-être du peuple : celui-ci en devient donc la finalité. L’enjeu de toute action politique est ainsi l’impératif éthique qu’elle véhicule.
Que signifie alors « une action raisonnable » ? Une action politique est dite raisonnable aussi longtemps qu’elle ne perd pas de vue son impératif éthique. Si elle n’a plus d’effets positifs, directement ou indirectement, à moyen ou à long terme sur le bien-être du peuple, elle perd sa valeur éthique. Cela signifie que l’action perd sa fonction fondamentale qui consistait à  « faire de la politique pour le peuple ». [Soyons d’accord, « faire de la politique pour le peuple » ne signifie pas ici « gouverner pour le peuple ». L’action politique ne se limite pas à l’acte de gouverner ; elle le dépasse et englobe en son sein l’acte de s’opposer politiquement au pouvoir établi. Donc, qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition, l’actant politique « agit pour le peuple ». Puisque le chef de l’opposition est un actant politique payé par le peuple pour faire de l’opposition, ses actions politiques ne sont pas dépourvues d’un même impératif éthique que ceux qui sont au pouvoir. On a malheureusement trop tendance à oublier cette nuance.]
Ce qui signifie que c’est uniquement lorsqu’une action répond à l’exigence du peuple qu’elle devient raisonnable et conserve sa valeur morale. Autrement dit, l’action politique, qu’elle soit celle d’un individu au pouvoir ou dans l’opposition, si elle se veut raisonnable et donc morale, doit avoir une visée universelle. « Aucune conviction morale n’aurait de valeur, comme l’a si bien dit Paul Ricoeur, si elle n’élevait une prétention à l’universalité ». Cette maxime est encore plus valable en politique.
Qu’il s’agit de l’action d’un individu ou d’un groupe, d’un parti au pouvoir ou dans l’opposition, l’action, si elle est politique ne peut pas éthiquement viser un individu ou un groupe en question. Si elle promet l’avenir et le bonheur à un individu ou à un groupe, elle relèverait d’une politique de nature sectaire, voire individualiste et égoïste, comme l’a si bien montré Eric Weil.
De ce fait, toute action politique doit se tourner vers l’universel : c’est le peuple dans sa totalité qu’elle doit viser. Le peuple devient ainsi cet universel concret que la politique se doit de donner comme finalité, et la politique, à son tour, devient le grand défenseur de l’universalisme moral. Par ailleurs, c’est en ce sens que la morale à valeur universelle d’une action politique peut devenir la vraie force d’un actant politique. Car toute politique ayant pour visée le bonheur de tous, obéit à une certaine exigence morale qui, si elle est fidèlement observée, finit par devenir la réalité propre par laquelle toutes les actions politiques sont prédéfinies. Certes, le problème de tout Etat moderne est de concilier la morale (le juste) avec le rationnel (l’efficacité). Mais aucune politique de l’efficacité ne rangera la morale au placard si elle se garde de se détourner de l’universel. La morale et l’efficacité seront alors complémentaires, l’une à l’autre. Et l’on verra alors émerger au-delà de toute action politique, dite raisonnable, ce commandement éthique kantien : « agis de telle façon que tu puisses toujours traiter l’humanité, non pas seulement comme un moyen mais comme une fin en soi. »
Si l’on veut comprendre le lien de la politique à la morale, c’est sur fond de cette philosophie kantienne que le dialogue authentique de tout individu doit reconsidérer l’action dite raisonnable de nos actants politiques.