14 mois après les élections générales le MSM ne fait plus partie de l’Alliance de l’Avenir. L’heure est aux règlements de comptes avec son allié à qui il avait juré fidélité au moment des partielles à Quartier Militaire/Moka en 2009. Jugnauth accuse, Ramgoolam rétorque, Bérenger observe et en rajoute. La question est de savoir si le “Ti crétin” est redevenu son “Ti frer.” Ou si c’est le rouge qui le tentera finalement. Dans la nouvelle conjoncture, toutes les spéculations sont permises, tous les coups aussi dans cette guéguerre qui ne sert que les intérêts des politiques et qui garde l’attention loin des vraies priorités. Au sein de la population, d’aucuns s’en passionnent, d’autres commencent à ressentir un réel ras-le-bol. Scope a tâté le pouls des membres du public et des militants engagés.
“Mon pays va mal. Y’en a marre depuis longtemps de la façon d’agir des politiciens. Il y a tellement d’autres choses dont il faudrait discuter”, soutient Stella, employée dans un collège. Cela même si elle est consciente qu’il est important de suivre ce qui se passe car l’affaire qui fait la Une – l’enquête de l’ICAC sur l’achat de la clinique MedPoint par le gouvernement – est d’intérêt public. Ce que soutient Ali également, chauffeur de taxi. Résigné, il déclare que “kontan pa kontan, sakenn donn so lopinion”. Lui qui écoute la radio à longueur de journée et discute avec ses collègues, il espère, après tous ces remous, qu’il n’y aura pas d’élections anticipées, sinon “se nou ki pou soufer”.
Dépitée par nos députés, Stella laisse entendre qu’elle se sent impuissante face à une situation politique incertaine. Et se demande aussi comment un bâtiment évalué à un prix donné a pu être acheté à presque le double sans que cela n’émeuve personne dans le gouvernement. “Je ne comprends pas”. Du sang neuf dans la politique aiderait à assainir la situation car actuellement, dit-elle, “vire devire, mem zafer. Notre société est en train de basculer et personne ne fait rien. Ils ne font que s’occuper de leurs petites affaires, les problèmes qu’ils ont entre eux, qui on va mettre dehors. C’est du jamais vu !”
Droit de savoir.
Si son agacement n’est pas aussi perceptible que celui de Stella, Juliane n’est pas moins sévère envers la classe politique. “Je ne suis pas d’accord avec ce qui se passe en ce moment”. Elle trouve aussi qu’on se focalise trop sur la chose politique alors que les politiciens ne font que “pass diber pou kasiet fot bann seki pli lao ki zot. Le mal est déjà fait et ils essaient de regagner la confiance du public”. Elle trouve que les problèmes auxquels la société est confrontée sont relégués au second plan, comme celui du logement par exemple. “Heureusement qu’il y a des organisations qui aident ceux qui sont dans le besoin”.
Pour Juliane, au lieu d’avoir investi autant de millions dans un bâtiment en décrépitude ou des projets dont les politiciens eux-mêmes vont profiter, le gouvernement aurait dû penser à des problèmes plus concrets comme la pauvreté et les drames qui frappent de nombreuses familles. “Ils doivent apporter des solutions à tout cela”, dit-elle.
Depuis que la présente crise a éclaté, elle ne suit plus les informations sur les chaînes publiques, que ce soit à la radio ou à la télé. “Ce sont toujours les mêmes histoires, les mêmes visages. On nous cache le plus souvent la vérité et ce sont les radios privées nous font découvrir vraiment ce qui se passe”. Les autorités, ajoute-t-elle, ne devraient pas “bous nou lizie. Nous avons le droit de savoir ce qui se passe”. Elle insiste sur le fait qu’elle a droit à la vérité en tant que citoyenne et contribuable, qui, de plus, paie la redevance télé imposée.
Cette habitante du centre de l’île est aussi critique envers la population qui a tendance à tout accepter sans broncher et à se soumettre au jeu des politiciens. “Li byen vilain. Inn ariv ler pou reazir”, martèle la jeune femme, qui constate que les politiciens ne font que de vaines promesses. “Mais que peut-on faire ?” s’interroge Stella, qui ne croit pas trop au changement.
Plus tempérée, Zaina est d’avis que les médias mettent trop l’emphase sur la situation politique et contribuent à alimenter les spéculations à travers les différents commentaires et réactions du public. Mais elle reconnaît que la politique est un sujet qui l’intéresse, elle qui est avide de savoir ce qui se passe dans le pays. “Ma radio est restée allumée chaque jour pour suivre la situation”. Car le conflit MSM/Ptr, c’était l’événement de la semaine. Mais en même temps elle ne comprend pas trop ce qui se passe car, dit-elle, les politiciens se chamaillent entre eux sans laisser entrevoir ce qu’ils veulent faire réellement.
Obsession.
Un peu déçue qu’il n’y ait pas eu de coup d’éclat au retour du PM au pays la semaine dernière, elle s’est finalement lassée de cette situation d’incertitude. D’où son manque d’intérêt, par la suite, à poursuivre l’écoute des différentes émissions. Elle estime même que l’obsession concernant la situation politique va s’estomper d’elle-même dès que le public aura trouvé des réponses à ses interrogations et qu’il va passer à autre chose.
Assis sur un banc à côté de la gare de Rose-Hill, deux hommes discutent tranquillement. Dès que l’on s’approche d’eux pour avoir leur avis sur la situation politique, l’un d’eux s’emballe. Krishna, gardien de nuit, déclare de tout go que “politisien pe pran lepep pou imbesil. Zot problem se gagn kas, zot nek fer demagozi. Zok diskite ant zot ek get zot lintere avan lintere pei. Ladan se lepep ki soufer. Sa pe koumans vinn fatigan, tou lezour mem senario, nek pe koz ki sannla pou ale ki sannla pou reste”. Son collègue, Mario, abonde dans le même sens en disant qu’en cette période de crise “si zot res lebra kroize nou pa pou avanse”.
Mahen, travailleur social, considère que dans un petit pays comme Maurice, la situation sociale n’aurait pas dû être ce qu’elle est, avec par exemple ce énième cas de fratricide survenu au courant de la semaine dernière, après un parricide quelques jours auparavant. “Les politiciens ne font que résoudre les problèmes politiques alors qu’il y a des choses plus urgentes et graves à régler”.
Kase ou byen non
Amer, il ajoute qu’au temps des élections, les politiciens ont fait du porte à porte pour solliciter les votes des citoyens en arguant qu’ils vont améliorer leur vie. Mais aujourd’hui, au lieu de cela, “zot pe rest dan zot problem politik, pa pe pran seki pou nou kont”. Et dans tout cela, c’est le peuple qui est perdant, surtout s’il y a de nouvelles élections, dit-il. Rejoignant ces propos, Ali constate aussi que depuis les dernières élections, les candidats battus de sa circonscription ont disparu de la circulation. Cela même si c’est leur parti qui est au pouvoir. “Ena dimounn kinn vot pou zot, me a koz zot finn perdi pa trouv zot dan landrwa”. Il déplore, de même, l’absence des élus de l’opposition.
Concernant la crise politique du moment, Ali déplore l’excès de spéculations et une manière de faire pas du tout professionnelle de certains : “Dan parlman zot pa less zot kamarad koze, zot nek fer komanter, donn kout poignar dan ledo. E dan tousala, se lepep ki pay le konsekans”, soutient-il.
Les politiciens devraient “fer travay ki finn konfie zot kan inn vot pou zot zour eleksyon”, estime Juliane, qui note aussi que les promesses politiques ne sont pas toujours tenues. Pour Ali, “sa zenerationn politisien-la pa get lintere lepep me zot prop lintere ki pass avan. Zot lager pou narnien ant zot e nou problem rest antie. Zot pa pe koz kitsoz ki fatig nou me pe get si pou kase ou byen non”.
Faire progresser le pays.
Alors qu’au sommet de l’État les tractations vont bon train, la population s’attend à ce que les politiciens s’attellent aux problèmes auxquels elle fait face : insécurité grandissante, vols, viols, violence, sécheresse, pauvreté, asphaltage des routes, sécurité routière, logement…
Si aujourd’hui la population semble remontée contre les politiciens, rien ne dit que demain elle le restera. Comme cela a pu être observé lors des différentes élections, un rien peut faire basculer le vote de l’électorat et faire perdre les favoris. Et ceux qu’on accuse de ne rien faire aujourd’hui vont de nouveau se retrouver au pouvoir demain. Mahen ajoute que cassure il y aura à chaque fois qu’il y aura une alliance, et que les partis devraient briguer seuls les élections. Alors que Zaina pense que les politiciens devraient utiliser leur pouvoir pour faire progresser le pays, “sinon cela ne vaut pas la peine de faire de la politique”.
Jameel Peerally, citoyen engagé : « Le début de la fin »
Pour l’artiste Jameel Peerally, ce qui se passe en ce moment est ridicule. Il déplore le fait que la politique à Maurice a été prise en otage par des personnes qui ne pensent qu’à leurs propres intérêts. Toutefois, poursuit-il, le règne de ces personnes arrive peut-être à sa fin, car les Mauriciens en ont marre. « Je constate autour de moi que les gens sont très en colère. Ils ne veulent plus qu’on les prenne pour des imbéciles. Je sens que c’est le début de la fin pour ces politiciens. Le peuple veut un renouvellement. Je suis confiant qu’une nouvelle génération de politiciens va émerger ».
Mais, met-il en garde, dans des moments pareils, les risques de corruption deviennent plus forts. « Il y a des tractations à gauche et à droite, des promesses… »
Jameel Peerally regrette également que les gouvernements successifs aient promis des réformes de notre système électoral, mais sans jamais passer à l’action. De même, il considère dommage qu’il n’y ait pas de projets à long terme dans les secteurs clés. « J’ai entendu le nouveau ministre des Finances dire qu’il fait du combat contre la pauvreté sa priorité. Je crois que ça fait plus de dix ans qu’on parle de l’éradication de la pauvreté, quel progrès y a-t-il eu ? »
Georges Ah-Yan, Forum Citoyens Libres : « Akter pa an tor, spektater ki an tor »
Le militant Georges Ah-Yan utilise un langage imagé pour décrire ce qui se passe sur la scène politique en ce moment. Selon lui, c’est le peuple le plus grand responsable dans cette affaire, car le scénario était prévisible, mais les Mauriciens ont quand même voté pour ce gouvernement. « Le peuple leur a donné carte blanche, ils font ce qu’ils ont envie. Il ne faut pas se plaindre maintenant ».
Il ajoute que si nous assistons en ce moment à un mauvais cinéma, « akter pa an tor, spektater ki an tor ». Et d’ajouter que si les Mauriciens ne sortent pas grandis de ce nouveau scandale, ils ne le feront jamais. « N’est-il pas temps de voter pour des personnes crédibles au lieu de continuer à voter pour des personnes qui vous prennent pour des imbéciles et qui n’ont aucun engagement moral envers vous ? »
Toutefois, Georges Ah-Yan précise que personnellement, il n’accorde aucune importance à tout ce cinéma. Plus on s’y intéresse, plus les politiciens se sentent forts, dit-il. Il invite le peuple à réagir au lieu de se contenter de téléphoner aux radios pour se plaindre.
Georges Legallant, Rezistans ek Alternativ : « Les citoyens doivent se ressaisir »
Pour Georges Legallant de Rezistans ek Alternativ, le mauvais cinéma qui se joue en ce moment démontre à quel point nous pataugeons dans une « pouritir politik ». Il déplore que les partis traditionnels fassent de la politique comme ils font du business. « On l’a vu une nouvelle fois avec ce qui s’est passé. Tout est parti d’un scandale autour d’une transaction d’achat et de vente entre un parti politique et l’État. Après l’affaire Sun Trust, voilà le scandale MedPoint. Je serais tenté de dire que c’est la culture même du MSM ».
Comme d’autres, Georges Legallant est d’avis que le réveil citoyen doit enfin avoir lieu. « Les citoyens doivent se ressaisir. Il est temps qu’ils prennent le pouvoir entre leurs mains au lieu de continuer à cautionner les partis traditionnels qui se servent d’eux pour accéder au pouvoir ».
Alain Ah-Vee, Lalit : « Ne dévions pas du vrai problème »
La crise politique actuelle survient au moment même où une crise économique mondiale se pointe. C’est une conjoncture importante à ne pas oublier, souligne Alain Ah-Vee de Lalit. Il est d’avis que les opérations de colmatage ne vont pas nous aider à sortir de la crise et que c’est le moment de réfléchir à une réelle alternative politique et économique. « Ne dévions pas du vrai problème. La crise politique n’est rien par rapport à la crise économique qui s’annonce. On parle même de récession ».
Alain Ah-Vee ajoute que malheureusement, tous les partis traditionnels cautionnent le système capitaliste qui nous a menés à cette situation. « Aujourd’hui, ce système est très contesté mondialement et le courant alternatif prend de l’ampleur. Maurice devrait aussi réfléchir à cela ».
Sur le plan strictement politique, il se demande comment le MSM et le Ptr ont pu imaginer qu’ils sortiraient indemnes de l’affaire MedPoint. De même, il est d’avis qu’il ne faut pas se méprendre en disant que le gouvernement de l’Alliance de l’Avenir n’a duré qu’un an. La collaboration a commencé depuis 2008, avec le renouvellement du contrat de sir Anerood Jugnauth en 2008, suivi de la partielle au N°8 où le Ptr avait soutenu la candidature de Pravind Jugnauth. Il rappelle également que c’est un Caretaker Government du Ptr qui a décidé d’introduire un hôpital gériatrique.
Jayen Chellum, citoyen engagé : « Le cinéma n’est pas terminé »
Les jeux ne sont pas encore faits. Telle est l’observation de Jayen Chellum, qui soutient que tout est encore possible. « Le cinéma n’est pas terminé, nous assistons à l’entracte ».
Ce dernier regrette que ce cinéma se joue alors que nous débouchons sur une crise économique grave. Cela démontre l’irresponsabilité de nos politiciens envers le pays. Qui plus est, soutient-il, nous sommes devenus la risée du monde. « Un Premier ministre qui décide de rester pendant dix jours à l’étranger alors que six de ses ministres ont démissionné, en plus pour recevoir une distinction personnelle d’un pays avec lequel il est en conflit sur la question de souveraineté des Chagos… Nous sommes en pleine fiction ! »
Jayen Chellum fait le parallèle avec le Premier ministre anglais qui, lui, a écourté ses vacances suite à des émeutes à Londres.
Qui plus est, poursuit Jayen Chellum, le silence retentissant de Leader de l’Opposition dans tout ce scénario en dit long. De même, la « provocation » du président de la République, en procédant à des nominations à la PSC et la DFSC, n’est pas anodine non plus. Il ajoute même que pour connaître la suite du film, il faudra observer du côté de Réduit.
Jane Ragoo, CTSP : « Que Xavier Duval nous démontre sa compréhension de la pauvreté »
Les récents bouleversements politiques ont démontré une fois de plus que la politique est un jeu à Maurice. Tel est l’avis de Jane Ragoo, présidente de la Confédération des Travailleurs du Secteur Privé (CTSP). « C’est comme un musical chair et dans tout cela, c’est le petit peuple qui souffre ».
Mais puisqu’il en est ainsi, autant essayer de rectifier le tir, là où c’est encore possible. À ce sujet la CTSP n’est pas insensible à la nomination de Xavier-Luc Duval au portefeuille des Finances. « Il a passé 15 mois au ministère de l’Intégration sociale, je pense qu’il a eu l’occasion de savoir ce qu’est l’extrême pauvreté et à quel point les personnes souffrent lorsqu’elles perdent leur emploi ».
Jane Ragoo s’attend ainsi à ce que Xavier-Luc Duval prenne des mesures correctives pour rétablir la justice sociale. « Je souhaite qu’il fasse provision d’un Portable Severance Allowance Fund dans son prochain budget, afin que ceux qui perdent leur emploi puissent être dédommagés. Et je souhaite surtout qu’il ne se laissera pas dicter par Ali Mansoor ».