Le magnifique ouvrage en pierres de taille qu’était le Pont Rouge devait fêter, cette année, son centenaire. Il faisait la fierté de Pailles bien qu’il fût devenu trop étroit pour la circulation de plus en plus grandissante. Malheureusement, l’esprit, encore plus étroit, de nos décideurs lui a privé de ce jubilé. Un mastodonte en béton a récemment eu raison de cette orfèvrerie de nos travaux publiques. C’est à croire que le pays serait ruiné si l’entrepreneur avait réutilisé les mêmes pierres pour habiller le tablier élargi. A moins qu’une réhabilitation clandestine n’ait déjà été envisagée pour elles. Je les imagine bien agrémentant le bord d’une piscine perdue au milieu d’un somptueux jardin.
Nos dirigeants nous donnent l’impression d’être atteints de « bétonnite », cette maladie qui donne des urticaires à la vue de tout ce qui n’est pas béton (en passant, le baobab bétonné de l’Institut de Maurice est tombé, dans l’hébétude et l’indignation). Il se chuchote même qu’une allée de béton traverserait bientôt la luxuriante végétation des Gorges de la Rivière-Noire. Bien qu’il soit difficile d’y croire, nous avons des raisons d’être inquiets. Il n’y a qu’à voir la nouvelle gueule de Macondé, avec ses perrons en béton et ses rampes en tuyaux galvanisés. La plateforme érigée au view point de Chamarel n’est guère mieux. Un coup d’oeil autour de nos plages publiques donne une idée de l’ampleur que prend ce matériau pousse-partout, passe-partout et gâche-partout. Nous avons pourtant le savoir-faire, les ouvriers, les mécènes et, en plus, des matériaux qui se marieraient mieux avec ce produit touristique qu’est notre nature.
Le pouvoir entraîne la démesure, nous le savons, mais de là à nous faire croire que tout ce qui provient de la manufacture divine n’a plus sa place, c’est gros. Il est temps que le ministère du tourisme sorte de sa léthargie et arrête cette frénésie du tout-béton qui menace de cimenter le déclin de notre industrie touristique. Sinon, il devra demander au Conseil des Religions d’organiser une grande veillée de prières pour faire revenir les visiteurs partis à la recherche de l’authentique aux Seychelles ou aux Maldives.