Pour célébrer les 46 ans de l’Indépendance, Ledikation Pu Travayer et l’agence Immedia ont eu l’idée de faire traduire un poème mauricien en 46 langues. Il s’agit de Ti Bato papye, un poème écrit en 1987. Voici le portrait de son auteur, poète discret qui vient de prendre une retraite prématurée comme infirmier pour faire du social et écrire.
A part un court séjour à Beau-Bassin, Alain Fanchon a toujours habité dans les limites de Port-Louis, de la Plaine Verte, à Pointe-aux-Sables en passant par la Butte et Cassis. Très tôt, le père d’Alain, qui était typographe dans une petite imprimerie de la rue Desforges, fit découvrir à ses enfants le goût de la lecture. Alain et sa soeur Lilette lisent tout ce qui leur tombe sous la main. Petit, avec sa soeur il se battait pour lire en premier les livres qu’ils empruntaient à la bibliothèque municipale. “Mon père savait que si j’avais un livre, je n’irais pas jouer dans la rue, il s’arrangeait pour que nous ayons toujours des livres à la maison. Quand nous avions fini ceux de la bibliothèque municipale, il nous donnait de l’argent pour aller louer des livres et des librairie qui existaient dans les quartiers. C’était la mode des petits comics et des romans d’aventures pour les jeunes et des romans-photos pour les jeunes filles et les dames. A la maison, nous avions aussi des boîtes sous le lit avec des ouvrages que nous relisions pendant les grandes vacances, dont des classiques comme Le Bossu, L’île au Trésor,  Lagardère, Les Trois mousquetaires”. C’est lors de ses études secondaires au collège Bhujoharry qu’Alain découvre la littérature anglaise et française, ainsi que le théâtre et la poésie en kreol avec les pièces de Dev Virahsawmy et de Henry Favori. En 1983, après avoir espéré devenir enseignant, il est recruté comme infirmier dans le service civil. “C’était l’époque du chômage et obtenir ce poste permanent a été une grande satisfaction pour toute ma famille. En entrant à l’hôpital, je me suis intéressé au syndicalisme, au niveau de la base, mais celui de la direction, ce qui n’est pas la même chose”, tient-il à souligner. C’est dans le magazine du syndicat des infirmiers qu’il publie son premier poème. “Je ne me rappelle pas du titre de ce poète, qui m’a été inspiré par un bébé dont je devais m’occuper à l’hôpital, mais les premiers vers sont toujours dans ma mémoire : “To le monde pa pli grand ki to ber  / Mé dans to lizié énan sufrans liniver.” 
Pourquoi Alain Fanchon a-t-il choisi d’écrire en kreol, parce qu’il se sent proche des objectifs politiques de Lalit et de Ledikasyon pu Travayer? “Je n’ai pas choisi d’écrire en kreol, cela s’est imposé naturellement. Je suis plus intéressé et impliqué dans la défense et le développement du kreol que des objectifs politiques de Lalit et de LPT. Je suis aux côté de ceux qui se battent pour que le kreol soit reconnue à sa juste valeur: celle de la langue maternelle de la majorité des Mauriciens. En ce qui concerne la politique, je suis plus dans la mouvance de la gauche en général, mais ne suis membre d’aucun parti politique.” Et le métier d’infirmier dans tout ça ? “C’est un métier passionnant et prenant, mais difficile aussi, puisque nous avons affaire à des êtres humains en grande détresse et il faut savoir les comprendre, les écouter. Au départ, j’ai travaillé dans des dispensaires, puis j’ai fait un séjour à l’hôpital civil avant de finir ma carrière à l’hôpital Brown Sequard.” Est-ce que, comme on l’entend souvent sur les radios, le personnel des hôpitaux traite moins bien les patients qu’autrefois ? “Je ne dis pas qu’il n’y a pas de failles dans le système et que le personnel est parfait. Mais je rappelle que nous soignons des dizaines de milliers de malades par jour. Le système n’est pas parfait, mais il existe et soulage et il soigne. Je rappelle que c’est un métier difficile, que nous avons affaire à des êtres humains. Il y a des erreurs et il faut qu’elles soient corrigées, mais les dénonciations à tort et à travers et pas toujours vérifiées dans les médias ont conduit le personnel à une certaine méfiance. Aujourd’hui, le personnel médical hésite à montrer son humanité aux malades de peur que cela soit mal interprété et surtout dénoncé à tort et à travers sur les radios privées, sans vérification.” Parallèlement à son travail d’infirmier, Alain Fanchon s’est engagé dans le social et a fait partie de la branche locale de l’ONG internationale Atelier Quart Monde spécialisé dans la lutte contre la grande misère. 
Revenons à la poésie et surtout à Ti Bato Papye, poème qui est aujourd’hui traduit en 55 langues dans un livre que viennent de lancer LPT et l’agence Immédia. Quelle est l’histoire de ce court poème ? En 1987, LPT organise son premier concours littéraire en kreol et Alain Fanchon envoie Ti Bato Papye, un poème écrit en une heure. “Ce poème me ramène à mon enfance, quand il pleuvait et que je faisais des petits bateaux en papier pour les faire naviguer dans le courant du canal de ma rue. C’est un jeu auquel pratiquement tous les enfants — en tout cas ceux de mon époque — ont joué. Il fallait juste un petit bout de papier, une carte d’autobus et une allumette et la pluie. Le poème décrit toute l’émotion ressentie en voyant ce petit bout de papier descendre le courant du canal. Mais plus que l’émotion retrouvée, il y a, à la fin du poème, l’espoir d’un avenir meilleur lié à un petit bout de papier tout à la fois fragile et solide pour continuer à flotter. Je pense que tous ceux qui ont lu le poème ont retrouvé leur enfance et les rêves qu’ils avaient.” C’est sans doute le cas du jury du concours qui offre un prix d’encouragement à Alain Fanchon avec des commentaires très encourageants dont l’auteur tiendra compte. La vie du poème ne s’arrêtera pas à sa publication dans un recueil édité par LPT, en 1989, et à d’autres publications dans des revues et autres compilations en kreol. Par ailleurs, LPT utilise le poème comme matériel pédagogique pour son cours d’alphabétisation et la course du petit bateau continue. Cette année, LPT s’associe avec l’agence Immédia pour célébrer le 46ème anniversaire de l’Indépendance en publiant le poème d’Alain Fanchon en quarante-six traductions. Au départ, LPT voulait publier le poème traduit en quarante-six langues et demande à des personnes de faire la traduction. Mais il y a eu plus que 46 traductions et finalement le livre en compte aujourd’hui 55 plus une version en braille à l’intention des malvoyants et en langue des signes pour les malentendants. Un poème mauricien publié en 55 langues : Ti bato papye finn sorti dan canal pou al dans grand dilo ! Est-ce que le poète est fier du succès de son poème ? “C’est une question que l’on me pose souvent depuis que le livre est sorti. Je ne suis pas fier, mais heureux, pas pour moi, mais pour le poème. Il a trouvé sa vitesse, continue à voguer et trouve d’autres lecteurs. Je suis heureux d’avoir pu partager ce que j’ai vécu et ressenti avec d’autres au lieu de le garder pour moi. Je vis avec les autres, qui m’ont aidé à bâtir ma compréhension, ma vision de la vie. Ma propre vie s’est enrichie de celles des autres, des gens que j’ai côtoyés, de ceux avec qui j’ai travaillé, des malades que j’ai soignés.” C’est dans le but de continuer à partager qu’Alain Fanchon a pris une retraite anticipée de l’hôpital pour se consacrer davantage au social et pour écrire un roman qui parlera de ses expériences. Un roman qui est très attendu par ses jeunes neveux et voisins à qui il essaye de transmettre son amour de la lecture. Comment travaille le poète qui est en train de devenir écrivain ? “Pour un poème, il y a d’abord une image dans la tête qu’il faut traduire en mots, en mots justes, pour que le lecteur puisse la recréer à son tour et partager l’émotion ressentie par celui qui écrit. L’écriture c’est plus pour moi un jet que des phrases longuement mûries, travaillées et retravaillées. Pour moi le poème doit être quelque chose qui jaillit, s’impose de lui-même. Ce n’est pas un long et lent travail sur les mots. Deux ou trois jours après l’avoir écrit, je reprends le texte, je fais des petites corrections mineures et puis c’est fini. C’est un peu la même chose pour le roman. Pour moi, écrire est une chose importante. Quand on écrit, on fait sortir de soi quelque chose de son vécu, de ce que l’on ressent au plus profond de soi pour le communiquer, le partager avec les autres. Nous faisons partie de la même humanité et partager avec les autres ou recevoir d’eux nous enrichit.” A condition d’avoir des gens pour lire ce qui est écrit et publié à Maurice ! “C’est vrai qu’on lit de moins en moins à Maurice où la culture de la lecture disparaît. Mais il y a des signes encourageants, malgré tout. Comme le fait que Ti bato papye continue à vivre des années après avoir écrit. Comme le fait que mes petits neveux sont impatients de lire le roman que je suis en train d’écrire.”