En dépit de son titre et de son importance sociale, religieuse et politique à Maurice, « Castes in Mauritius », le premier livre d’Atma Doolooa n’avait pas provoqué à sa sortie de polémique médiatique. Cinq ans après, l’auteur propose « The dirty indian », un second livre qui traite également, quoique de manière moins directe, du système des castes. Portrait d’un auteur qui, et c’est le moins qu’on puisse dire, écrit avec pas mal de provocations, sur des sujets de société dont on évite de parler publiquement
Né à Flacq dans une famille dont le père exerce le métier de sirdar, Atma Doolooa n’est pas un des meilleurs élèves à l’école et au collège. Après ses études secondaires, il travaille dans une taverne appartenant à son père à Lallmatie pendant quelques temps. Puis, un jour, il décide à ne pas passer sa vie « à laver des verres et à servir des grogs dans une taverne ». Il décide d’aller « prendre » un degré en Inde, comme l’avaient déjà fait plusieurs de ses amis d’enfance de Flacq, dont un certain Anil Baichoo. « Comme beaucoup de Mauriciens à l’époque, je croyais qu’on pouvait facilement acheter des diplômes universitaires en Inde, mais ce n’était pas le cas. C’est pour cette raison que j’ai passé deux ans à compléter mon HSC afin de pouvoir être admis dans une université pour faire un BA. Je voulais avoir un diplôme universitaire. » Après cinq ans passés en Inde, il revient à Maurice, au début des années 80, avec son BA. Un diplôme qui ne vas pas lui servir à trouver du travail dans un pays en pleine crise économique mais tout juste à augmenter les rangs de ceux que l’on appelle alors les gradués-chômeurs. Ils devront entamer une grève de la faim pour que le gouvernement de l’époque leur donne du travail dans la fonction publique. Bien que connaissant personnellement sir Seewoosagur Ramgoolam et venant d’une famille traditionnellement travailliste, Atma Doolooa rejoint les rangs du MMM et participe à la mobilisation générale qui va mener aux soixante zéros de 1982. Il demeurera dans le giron du MMM dont il sera le candidat malheureux à deux élections générales. Il fera parti des nominés MMM/MSM plusieurs fois dans sa vie professionnelle et occupera les fonctions de dirigeant de la Development Works Corporation, de la State Trading Corporation et fut membre de la Local Government Service Commission avant d’être nommé Adviser d’un ministre.
Après avoir occupé ces fonctions politiques, Atma Doolooa s’est recyclé dans le fast food en ouvrant un snack à Flacq avant de se découvrir une passion pour l’écriture. En 2007 il publie « Castes in Mauritius, the future of Indians and Hinduism », une étude et une série de réflexions sur le système des castes et son importance dans la vie des Mauriciens d’origine indienne. Qu’est-ce qui a poussé l’ancien homme politique à se lancer dans une étude sociologique sur un sujet dit délicat ou carrément ultra sensible ? « Même si les responsables politiques refusent de l’admettre publiquement, le système des castes, tel qu’il existe à Maurice, est l’une de leurs principales préoccupations et ils le respectent scrupuleusement. Ce système faussé est également le fondement de la communauté dite majoritaire, donc de la société mauricienne. Je fais partie des chamars, la caste de ceux qui, à l’origine, travaillaient la peau des bêtes et que l’on range à tort, à Maurice, dans l’appellation ti nations. Comme tous les Mauriciens d’origine indienne, surtout ceux des castes dites inférieures, je subis ce système injuste qui nous humilie, nous range dans une souscatégorie sous la domination des castes supposément supérieures. » C’est pendant son long séjour en Inde qu’Atma Doolooa va         découvrir celui qui va devenir son guru. « Pendant mes études, je me suis intéressé à la vie et à l’oeuvre du Dr Saheb Ambedkar, brillant politicien, véritable freedom fighter qui représenta les intouchables lors des réunions pour l’obtention de l’indépendance et participa à la rédaction de la Constitution indienne. A partir de son oeuvre et de son action, j’ai commencé à réfléchir et à lire sur ce sujet et à revendiquer, avec fierté, mon appartenance à la communauté des chamars. J’ai même organisé en 2003 la célébration du 112 anniversaire de la naissance du Dr Ambedkar à Maurice avec de prestigieux invités venant de l’Inde. » Pourquoi avoir pris autant de temps pour publier ce livre ? « Parce qu’au départ, je ne disposais pas suffisamment d’éléments et que je n’avais pas le temps d’aller faire des recherches en Inde. Depuis que j’ai découvert internet grâce à mon frère, qui m’a offert un ordinateur, je compile les informations qui m’intéressent, je fais des dossiers sur les sujets qui me passionnent. » C’est ainsi qu’est né « Castes of Mauritius ». Premier livre d’Atma Doolooa qui, malgré son sujet, a obtenu peu d’écho à Maurice où près de la moitié de la population observe, pratiquement religieusement, le système des castes. « L’ouvrage n’a pas eu de succès pour des raisons évidentes : ce livre remet en question beaucoup de choses sur les castes indiennes, ne serait-ce que leurs noms. J’ai écrit, par exemple, que les vaish et les ravived n’existent pas. Je pense que le livre a été lu mais qu’on ne veut pas en parler, à cause du sujet polémique, mais vrai. « 
« Savez-vous, par exemple, qu’il y a des castes dites supérieures à Maurice qui sont classifiées parmi les lowest castes par une commission spécialisée en Inde ? »
Le sujet de « Castes in Mauritius » est effectivement on ne peut plus polémique dans la mesure où son auteur remet en question le lignage des ancêtres des Mauriciens d’origine indienne. « Je parle de vérités historiques prouvées, publiques. Pas de celles que l’on enferme dans certaines archives. Tous les laboureurs engagés ont eu le même traitement depuis les ports d’embarquement en Inde. Quand ces laboureurs sont arrivés ici où sont-ils allés habiter sinon dans les huttes des esclaves libérés qu’ils aient été maraz, vaish ou chamars. Ils étaient égaux et faisaient le même travail. Les différences sont venues bien après et ont fait oublier la réalité historique pour établir un nouveau système de valeurs artificielles. Alors que l’on ne vienne pas parler de pureté de la caste à Maurice. Au départ, il y avait plus d’hommes que de femmes dans la communauté des laboureurs engagés et on a dû faire venir des femmes pour éviter les problèmes. Qui va croire aujourd’hui que les agents recruteurs sont allés chercher des femmes dans des châteaux et dans des couvents pour venir satisfaire les laboureurs engagés ? » Etes-vous en train de dire qu’il est possible que certains laboureurs engagés aient changé de caste par la suite ? Que certains qui se disent aujourd’hui appartenir aux castes dites supérieures étaient des chamars ? « C’est tout à fait possible dans la mesure où les laboureurs étaient tous égaux quand ils sont arrivés à Maurice et ce n’est que plus tard que les divisions de castes ont été pratiquées. » Comment peut-on expliquer le fait que ce système inventé il y a des siècles continue à être perpétué aujourd’hui ?  « Tout à fait et je ne suis pas le seul à le penser. Et c’est pour cette raison que mon premier livre a été entouré par autant de discrétion. Savez-vous, par exemple, qu’il y a des castes dites supérieures à Maurice qui sont classifiées parmi les lowest castes par une commission spécialisée en Inde ? A Maurice, l’éducation était réservée aux dites hautes castes, ce qui explique pas mal de choses. Le fait que le pouvoir et la religion étaient contrôlés par ces castes explique que l’on ait perpétuer le système. Et la politique n’a fait que consolider le système puisqu’il n’existe qu’à travers lui. Regardez comment les leaders constituent les listes des candidats, regardez sur quelle base le PM nomme les gens au PMO et à la tête des corps paraétatiques. »
Comment peut-on expliquer le fait que ce système inventé il y a des siècles continue à être perpétué aujourd’hui ? « C’est le poids de l’histoire des traditions. Les Hindous en général ont intégré mentalement ce système et pensent qu’ils ne peuvent vivre en dehors. Et pourtant, c’est en raison de ce système que plus de la moitié de la population indienne vit dans la misère, alors que le pays est considéré comme une des grandes puissances mondiales. Vous savez « hinduism is a complex subjet. The more you learn, the less you know. »
« Les castes supérieures ou dites telles nous ont tellement écrasés que nous avions honte d’affirmer que nous sommes des chamars et laissions dire que nous sommes des ti nations. »
Le fait que son premier livre n’ait pas eu un grand écho médiatique n’a pas découragé Atma Doolooa qui vient de publier « The dirty Indian ». « C’est une histoire qu’il ne faut pas uniquement lire au premier degré. Elle est symbolique et il faut savoir chercher les symboles. C’est l’histoire de quelques personnages qui passent par une série de situations que j’ai puisées dans les informations que je compile sur internet et qui mettent en exergue le système des castes. » Dans la mesure où vous admettez que l’hindou de Maurice, de l’Inde ou d’ailleurs ne peut vivre hors de ce système, on peut se demander à quoi servent vos livres ? « Ce n’est pas parce que le combat est difficile qu’il ne faut pas le mener. Si c’était le cas, Gandhi aurait passé sa vie dans un ashram et le Dr Ambedkar aurait continué ses brillantes études. Tous les enfants naissent de la même manière, donc ils sont tous égaux. Ils sont portés de la même manière dans le ventre de leur mère pendant neuf mois. C’est la société qui, dès leur naissance, les divise, les place dans des catégories. Cela au nom d’une prétendue supériorité. Je crois que les hommes sont nés égaux et je veux que demain de mes enfants et mes petits-enfants puissent dire que j’ai fait mon devoir et rendu public les informations que je détiens. Mon devoir est de contribuer, à mon humble niveau, à changer le système. Et il est en train de changer. J’ai une nièce qui est avocate à Londres, qui a épousé un Anglais, et qui dit, avec fierté, qu’elle est une chamar de Maurice. C’est un immense pas en avant. Les castes supérieures ou dites telles nous ont tellement écrasés que nous avions honte d’affirmer que nous sommes des chamars et laissions dire que nous sommes des ti nations. Comment peut-on, au 21ème siècle, parler au sein d’une même population de petites et de grandes nations. Cette fierté d’appartenir à la caste des chamars commence à venir, très lentement je dois l’admettre. Le problème est que nous subissons encore mentalement le système castéiste et que beaucoup l’acceptent comme la vérité suprême. Aujourd’hui, en Inde et je l’espère à Maurice, les chamars sont en train de se réveiller, de revendiquer leurs droits et surtout de commencer à s’organiser pour les obtenir. Mes livres sont ma contribution à ce combat. »