La journée internationale des infirmiers est célébrée ce dimanche 12 mai. Nous avons saisi l’occasion pour aller à la rencontre de Bagooaduth Kalloa, Charge Nurse dans les hôpitaux publics et surtout président de la Nursing Association, le plus important syndicat regroupant les infirmiers mauriciens. Son parcours résume la carrière type d’un infirmier, et ses discours ses préoccupations majeures.
Originaire de Piton, Bagooaduth Kallooa est entré dans la carrière d’infirmier depuis 1984. « Mon ambition était de devenir médecin mais mes parents n’avaient pas les moyens de financer mes études. J’ai été chômeur, puis enseignant dans le secondaire, avant d’entrer à la Nursing School. J’ai passé trois ans à apprendre le métier avec un salaire de Rs 300 par mois. » Après l’obtention de son diplôme en 1987, il est nommé Nursing Officer et posté à l’hôpital du Nord, où il va travailler dans plusieurs départements avant d’être muté à l’hôpital de Flacq il y a dix ans.
En vingt-six ans de carrière, Bagooaduth Kallooa n’a obtenu qu’une promotion sur une échelle qui compte sept grades. « Je dois travailler encore dix ans pour espérer avoir une promotion et devenir Supervisor. Mais je dois m’estimer chanceux parce qu’il y a des infirmiers qui, après trente ans de service, n’ont jamais été promus, tout en touchant les increments. Toute une vie de travail au même poste, c’est une profonde injustice qui est cause de frustration et de démotivation. Il y a des postes vacants, on pourrait donner des promotions supplémentaires mais il y a un manque de volonté du management du ministère de la Santé. Cette situation existe depuis des années et n’a pas évolué en dépit des protestations et dénonciations syndicales. »
C’est une des raisons qui ont poussé Bagooaduth Kalloa à s’investir au sein de la Nursing Association dont il est actuellement le président. « Le meilleur médicament pour un malade hospitalisé est la présence d’un infirmier, mais le système de santé local ne reconnaît pas son importance. Tout est centré autour des médecins. Nous sommes entrés dans un système dominé par la profession médicale. Tous les décideurs du ministère sont des médecins en dehors d’un seul directeur de nursing dont la voix n’arrive pas à se faire entendre dans ce concert de docteurs. Tous les avantages et bénéfices sont centrés autour des médecins alors que tous les grades de personnel soignant sont d’importance égale dans un hôpital ou un dispensaire. Le système ne peut pas fonctionner grâce à une petite poignée de décideurs mais dans le consensus qui englobe tous les acteurs. »
Selon le président de la Nursing Association, tout découle d’un problème de gestion. Le ministère de la Santé est un des plus importants du pays mais il est décentralisé en cinq régions plus Rodrigues, chacune avec une administration séparée. « Cette décentralisation aurait dû assurer une meilleure administration mais ce n’est pas le cas. À chaque fois qu’un problème se pose, le ministère le renvoie à une région et rien n’est réglé. Résultat : le système au lieu de s’améliorer est en train de se dégrader, les régions et les ministères se renvoyant les responsabilités et certains règlements étant imposés au personnel sans consultation, mais surtout sans logique. Désormais, au ministère de la Santé, une journée de casual leave est calculée par l’administration à huit heures de travail. Mais un infirmier ne travaille pas selon les horaires d’un fonctionnaire. Un night shift, par exemple, commente à 17 hr pour se terminer le lendemain matin à 8 hr, ce qui fait 14 heures de travail, et quand on prend un casual, il ne doit pas dépasser huit heures. Donc, pour bénéficier d’un jour de casual leave, l’infirmier doit en fait prendre deux jours de congé ! »
Mais est-ce que le syndicat ne fait pas entendre sa voix auprès du management ? « Le management écoute, dit comprendre les problèmes dans les réunions mais ne prend pas de décision et laisse pourrir la situation. C’est la même chose pour le PRB. Il donne l’impression de comprendre les arguments des syndicats mais en fait suit les conseils du management. C’est ce qui explique le nombre de cas de protestations après la publication des rapports du PRB. L’employeur sort si souvent gagnant que les employés se posent parfois des questions sur les objectifs du PRB. »
 » Il y a des infirmiers qui après trente ans de service n’ont jamais été promus »
3 500 infirmiers travaillent dans le service de santé publique et 3 000 sont membres de la Nursing Association, qui existe depuis 1955 et a été très forte au cours des années 1970 et 80. Après il y a eu des tiraillements, une scission et un autre syndicat a été créée, la Nurses Union. Très récemment, un autre syndicat a été crée, la Senior Nurses Association. Selon Bagooaduth Kallooa, ce dernier syndicat fait surtout de la division au sein de la profession, ce qui fait le jeu du management, qui ne respecte pas les représentants des infirmiers, surtout quand ceux-ci dénoncent le système.
« On ne peut pas faire construire une salle de trente- six lits avec une seule salle de bains, comme c’est le cas pour les nouvelles salles de l’hôpital de Flacq. À Jeetoo, par exemple, il faut passer près des toilettes pour entrer dans les salles. Si les infirmiers étaient consultés, cela aurait permis d’éviter certaines erreurs grossières aux décideurs. Une salle médicale de trente-six malades devrait avoir un minimum de quatre infirmiers plus un Charge Nurse pour bien fonctionner. Ce n’est pas le cas dans tous les hôpitaux. À Brown-Séquard, par exemple, il n’y a qu’ un infirmier dans une salle quel que soit le nombre de malades. C’est une mesure administrative que nous ne comprenons pas. Pour nous, un malade psychiatrique est un malade qui a sans besoin de plus d’attention que les autres, pas un objet que l’on a disposé dans une débarras. Comme ces enfants handicapés que l’on a envoyé à Brown-Séquard où on les a « oubliés » pendant un an ! Un malade n’est pas une commodité, mais un être humain digne de respect. Le système ne donne pas le traitement voulu aux malades en dépit de l’argent dépensé dans le budget. Quand certains malades disent qu’ils sont maltraités par le service de santé publique, quand ils dénoncent des manquements, ils n’ont pas tout a fait tort. »
Et quand des malades dénoncent les mauvais traitements infligés par des infirmiers ? Quand ils dénoncent le langage utilisé, les insultes, le manque d’humanité, le fait que des malades ne soient pas lavés pendant des heures ou ne sont pas accompagnés pour aller aux toilettes ? « Comme dans toutes les professions, il y a parmi les infirmiers des gens qui ne font pas bien leur travail ou le font carrément mal. Je ne le nie pas, mais ils ne représentent qu’une minorité et je dis avec fierté que la majorité des infirmiers font bien leur travail, donnent le maximum d’eux-mêmes et ce, dans le contexte difficile qui existe actuellement au sein de la santé publique. C’est une minorité qui crée cette mauvaise image des infirmiers. »
 Et que fait le syndicat pour trouver une solution a ce problème ? « En tant que syndicat responsable, nous assumons nos responsabilités et investissons massivement dans des cours de formation continue et bien souvent, dans ce domaine, nous faisons le travail du ministère. Nous donnons des cours de formation et de leadership, en « customer care », entre autres, pour nos membres en collaboration avec le Conseil international des infirmiers, basé a Genève. Nous ne nous battons pas uniquement pour des augmentations de salaires mais pour une amélioration du système. Nous donnons à nos membres des formations pour qu’ils puissent progresser dans leur travail et améliorer le service et le traitement des malades. »
 » On considère les infirmiers comme étant juste bons à suivre les prescriptions des médecins ! »
Que faut-il souhaiter aux infirmiers pour leur journée internationale célébrée ce dimanche 12 mai ? « Les infirmiers font un travail noble et doivent continuer à oeuvrer dans cette direction, donner des soins et le maximum d’eux-mêmes pour le bien des malades. Nous ne devons pas nous limiter à notre quotidien personnel et professionnel mais aller au-delà pour aider à construire notre pays. Et nous en avons les possibilités. Nous pouvons être, de par notre métier et notre expérience, de bons conseils sur un certains nombre de sujets concernant les malades. Notre proximité avec les malades pendant le temps de leur hospitalisation nous permet d’établir une relation de confiance. Nous sommes bien placés pour comprendre les malades, le contexte dans lequel ils vivent, comment ils sont tombés malades, ce qui va se passer quand ils vont rentrer chez eux. Cette expérience n’est malheureusement pas sollicitée par les décideurs, ils nous considèrent comme ceux qui ne sont bons qu’à suivre les prescriptions des médecins. Il est essentiel que le budget de la santé soit cost effective, soit utilisé pour donner un bon service médical aux Mauriciens et que les grandes maladies comme le diabète, les maladies non transmissibles, les maladies cardio-vasculaires diminuent au lieu d’augmenter comme c’est le cas ? Est-ce qu’il n’est pas l’heure de revoir pourquoi les campagnes et les politiques ne fonctionnent pas. Est-ce que ce ne sont pas les questions qui devraient préoccuper le management du ministère de la Santé au lieu de prendre des mesures sur la durée en heures d’un casual leave ? »
Terminons par une question un peu plus personnelle. Bagooaduth Kallooa en est à son deuxième mandat de président de la Nursing Association. C’est un poste à vie pour lui ? « Pas du tout. Je crois dans le renouveau et dans le fait qu’on peut faire du bon travail au sein d’un syndicat, même si on n’est pas président ou membre du comité exécutif. Je ne fais pas partie des présidents qui gardent leur fauteuil jusqu’à la retraite et même au-delà. Une de nos formations a pour titre leadership for change et qui prépare la relève au sein de la profession, mais aussi au sein de la direction du syndicat qui, je le souligne, comprend une majorité de femmes, puisque nos membres sont à 55% des infirmières. À la Nursing Association, nous ne faisons pas de discours sur l’égalité homme/femme, nous la pratiquons. »