Depuis juillet de l’année dernière, Bao Tantely Andrianiaina, ressortissant malgache, survit sans papiers et pratiquement sans moyens financiers, à Maurice. Après avoir dénoncé une fraude au visa, il se retrouve accusé de complicité et témoin dans cette affaire dans un procès dont les audiences sont sans cesse reportées. Portrait d’un homme pris dans une situation absurde que n’aurait pas renié l’écrivain Kafka.
Bao Tantely est né à Antananarivo il à trente-deux ans. Après son bac, il entreprend des études universitaires en commerce et marketing et fait un peu de droit. Bien qu’il n’aime pas parler de politique, surtout celle de son pays, Bao décrit ses années d’études comme étant la période d’avant, « quand à Madagascar tous les arbres qui sont aujourd’hui secs étaient verts et rapportaient encore ». Pendant ses études, il rencontre Cathy avec qui il se met en concubinage et qui lui donne une petite fille, qui a aujourd’hui 10 ans. Après ses études, Bao trouve du travail dans une agence de voyage, puis dans un call centre où Cathy travaillait déjà. L’ambition de Bao était de poursuivre sa formation professionnelle pour mieux gagner sa vie, épouser sa compagne et donner une vraie famille à sa petite fille. « J’ai toujours aimé les langues et j’avais commencé l’étude de l’anglais à Antannanarivo. Pour moi, maîtriser la langue anglaise, la langue du business, est un avantage dans l’avancement professionnel. » C’est pour cette raison qu’en 2011 il flashe sur une publicité publiée dans un journal malgache à l’occasion d’une foire commerciale. Un « institut » mauricien offre des cours pour des études d’anglais commercial menant à un certificat en neuf mois. « Le cours coûtait 1400 euros. C’est une somme importante certes, mais il était précisé dans la publicité que l’inscription à ce cours permettait à l’élève de travailler pendant vingt heures par semaines. Avec mes économies et cette possibilité de travail, le cours était exactement ce que je voulais faire. Le travail en « part time » allait me permettre de vivre à Maurice. Nous en avons discuté, ma compagne et moi, et je me suis inscrit, ma candidature a été acceptée et je suis venu à Maurice. » Bao arrive à Maurice en septembre 2011, trouve une chambre en colocation mais est déçu par le niveau du cours. « Je m’attendais à un cours pour maîtriser le « business english », c’était plutôt un cours préparatoire pour débutants en anglais. Mais comme j’avais payé le cours d’avance, j’ai dû m’en contenter et le faire jusqu’au bout. » Bao décroche un petit boulot dans un secteur qu’il connaît bien : les call centres. Celui qui le recrute emploie également plusieurs étudiants malgaches, payés Rs 7000 pour vingt heures de travail par semaine, ce qui permet à l’étudiant de payer sa nourriture et son loyer. Dans ce call centre, qui a depuis fermé ses portes, Bao fait la connaissance d’un Mauricien qui répond au prénom d’A. Il explique qu’il est un policier qui travaille dans le call centre à temps partiel. « J’ai été un peu étonné qu’un policier puisse travailler à temps partiel dans un autre secteur, mais je ma suis dit que c’était peut-être la coutume à Maurice. D’autant plus que je l’ai vu quelques fois venir au bureau avec l’uniforme et les insignes de policier. A. est devenu une relation de travail à qui j’ai expliqué ma situation à Madagascar et lui ai annoncé que ma femme et ma fille allaient venir me rejoindre pour la période de Pâques 2012 pour quinze jours, la durée du visa. Quand il a appris ça, A. m’a dit qu’en tant que policier il avait des contacts dans l’administration et qu’il pouvait faire prolonger la durée du visa de ma femme et de ma fille. J’ai refusé cette proposition. » Puis la compagne et la fille de Bao arrivent et les retrouvailles sont chaleureuses à tel point que quand A. revient à la charge pour proposer de faire prolonger la durée des visas afin que la compagne et la fille repartent à Madagascar à la fin des cours en juillet, Bao accepte. « J’ai donné les passeports de ma femme et de ma fille à A. qui nous a fait remplir et signer des documents à l’en-tête du bureau du Passport and Immigration Office (PIO). Je pensais que c’était un ami qui me rendait un service, je me suis rapidement rendu compte que le « service » était payant. » Le « policier », par ailleurs agent de call centre, contacte Bao par téléphone pour lui dire que le « service » consistant à prolonger le visa a une prix : Rs 50 000. Mais en tant qu' »ami » de Bao il va lui faire une réduction de Rs 10 000. « Je ne voulais pas payer au départ, mais comme les passeports étaient avec lui, j’ai fini par céder. » Après paiement pour le service rendu, A. retourne les passeports qui comprennent deux stickers collés sur une page affirmant que le visa est désormais d’une durée de deux ans. Après le paiement A. disparaît du call centre et devient injoignable au téléphone. « J’ai commencé à avoir des doutes sur l’authenticité du visa de deux ans. Puis quand A. a disparu, j’ai décidé d’en avoir le coeur net et d’aller au Passport ans Immigration Office pour vérifier l’authenticité des documents. J’y suis allé le 2 juillet 2012 et les officiers m’ont confirmé que les visas étaient des faux. »
Le cauchemar de Bao Tantely Andrianiaina, citoyen malgache venu apprendre le « business english » à Maurice commence ce jour-là. Le PIO l’envoie avec sa compagne au CCID où les passeports sont saisis et Bao fait une déclaration pour raconter son histoire. Suite à cette déposition, la police ouvre une enquête et arrête A. et trouve chez lui du matériel technique prouvant l’existence d’un trafic de faux visas. Le lendemain Bao le reconnaît formellement lors d’une parade d’identification et pense que cette affaire est terminée. Le jour suivant, il est convoqué au CCID où il est arrêté et accusé provisoirement de « complicity to commit a forgery ». Affolée, sa compagne se met à la recherche d’un avocat et en trouve un qui lui réclame Rs 50 000 d’avance pour s’occuper de l’affaire. Ne disposant pas de cette somme, Bao se passe d’avocat et se retrouve en cour ou il est libéré après avoir payé une caution de Rs 10 000, somme avancée par sa logeuse qui se présente également comme sa garante. Les policiers disent à Bao que c’est une procédure normale et que tout sera fini dans une quinzaine de jours. Même que l’affaire a été renvoyée au 21 novembre pour commencer en cour. Entre-temps, un autre problème se pose : les passeports de la compagne et de la fille de Bao ayant été saisis, elles n’ont plus de documents pour quitter Maurice et rentrer à Madagascar. Bao et sa compagne vont passer tout le mois de juillet à faire l’aller-retour entre le POI, le CCID et l’ambassade de Madagascar à Maurice pour obtenir des documents de voyage. Il faudra que le ministère des Affaires étrangères mauricien intervienne au niveau diplomatique pour que la compagne et la fille de Bao obtiennent un document et quittent Maurice en début d’août. « Quand elles sont parties, j’ai poussé un ouf de soulagement et je me suis dit que je n’avais que quelques semaines encore à passer à Maurice. Quand je suis allé voir les policiers qui m’avaient dit que les choses allaient être réglées dans deux semaines au pis aller, ils m’ont dit qu’il fallait en fait attendre jusqu’au 21 novembre, date à laquelle l’affaire allait être prise en cour. Au jour-dit, l’affaire est renvoyée au 8 mai 2013, pour être prise sur le fond. Je suis retourné à la police où on m’a dit qu’il fallait suivre les procédures mais que les choses allaient se régler et que j’allais pouvoir fêter Noël en famille à Madagascar. Presque un an après, je suis toujours là. » Comment faites-vous pour survivre financièrement ? « C’est la question que tout le monde me pose. Je survis grâce à l’argent que ma compagne —qui doit travailler pour trois — m’envoie et je fais des petits boulots informatiques pour des Malgaches qui travaillent à Maurice. C’est tout ce que je peux faire parce que je n’ai ni passeport, ni permis de travail. »
En janvier de cette année, fatigué d’attendre, Bao prend contact avec DIS-MOI, une ong s’occupant de la défense des droits humains. « J’ai vu son directeur à qui j’ai raconté toute l’affaire dans les moindres détails. Le directeur a pris contact avec l’ambassade de Madagascar à Maurice qui semblait ne pas être au courant de mon existence et de mon cas. Et pourtant, j’avais pratiquement passé un mois à l’ambassade pour obtenir un document de voyage pour ma compagne et notre fille en juillet 2012. Et ils disaient ne pas connaître mon dossier ! Après l’intervention de l’ong, un représentant de l’ambassade malgache m’a contacté au mois de mars et m’a demandé d’aller voir un avocat mauricien qui allait s’occuper de mon dossier et me représenter pour l’affaire. » Entre-temps, Bao fait la connaissance d’un membre d’un club service, puis d’une amicale, ensuite d’un mouvement de l’église à laquelle il appartient. Tous ses interlocuteurs se disent profondément révoltés qu’il soit privé de ses droits élémentaires, promettent de l’aider, puis après quelques rencontres et coups de téléphone disparaissent ou ne répondent plus au téléphone. Le 14 avril, Bao finit par obtenir un rendez-vous avec un membre de l’ambassade qui lui donne le numéro de l’avocat censé s’occuper de son dossier. « Je n’ai vu cet avocat qu’une fois seulement. Il m’a dit qu’il allait s’occuper personnellement de mon dossier qui passait en cour le 8 mai mais, par la suite, je n’ai eu affaire qu’à ses assistants. L’avocat était toujours pris dans des réunions très importantes, mais comme il s’occupait personnellement de moi, les assistants n’avaient pas mon dossier. Le 7 mai, la veille de la comparution en cour, l’assistant m’a informé que le beau-frère de l’avocat étant malade il ne pouvait pas être présent en cour et on m’a donné une lettre pour demander… un renvoi de l’affaire. Quand je me suis présenté en cour, avant que je ne produise la lettre, on ma dit que l’affaire avait été déjà reportée au 11 septembre. Quand je suis retourné au cabinet de l’avocat son assistant m’a dit qu’on allait bien s’occuper de moi, qu’on va faire le nécessaire. Il m’as dit : Pour ce genre de cas, normalement on demande Rs 50 000, mais vu que vous n’avez pas les moyens, on va faire ça pour vous à Rs 15 000. Je lui ai répondu que je ne vais pas payer parce que je ne peux pas payer et en plus c’était l’ambassade qui m’a envoyé le voir. Depuis, je n’ai aucune nouvelle de l’avocat qui est censé s’occuper personnellement de mon dossier. « 
Depuis pratiquement un an, Bao Tantely Andrianiaina attend que commence le procès dans lequel il est censé être témoin de la poursuite tout en étant provisoirement accusé de « complicity to commit a forgery » commence. Depuis un an sans passeport, sans moyens d’existence, il est ballotté entre le CCID, l’ambassade de Madagascar, un avocat censé s’occuper de lui mais qu’il n’arrive jamais à rencontrer. « Je patiente depuis juillet de l’année dernière, je ne fais que ça et rien ne se passe. Je vis dans un pays étranger, je suis loin de ma famille, je n’ai pas de ressources, je ne peux pas travailler et j’attends depuis l’année dernière un procès qui n’est même pas commencé. Je pensais avoir fait mon devoir de citoyen en allant dénoncer une fraude au visa et je me retrouve aujourd’hui non seulement accusé mais prisonnier à Maurice. Depuis un an, je vis un cauchemar éveillé. Je suis fatigué, stressé et je ne veux qu’une chose : rentrer dans mon pays revoir ma fille et ma compagne. »