Soobhiraj Bungsraz détient un record : il a eu le plus bref mandat de Chief Executive Officer (CEO) d’Air Mauritius. Nommé le 29 septembre 2010, il a été limogé 70 jours plus tard. Considérant son renvoi illégal et injustifié, il réclame Rs 50 millions de dommages et intérêts à Air Mauritius. C’est dans le cadre de la préparation de son dossier que Soobhiraj Bungsraz était à Maurice la semaine dernière. S’il a refusé de répondre à nos questions, ses proches ont accepté de nous fournir les éléments nécessaires pour brosser le portrait de cet ex-CEO d’Air Mauritius, décidément pas comme les autres.
Fils d’un petit planteur, Soobhiraj Bungsraz est né et a grandi à Flacq avec ses deux frères et sa soeur. Boursier du primaire, il entre au collège Royal de Port-Louis où il se fait remarquer comme un élève qui veut tout apprendre et tout comprendre. Fasciné par le monde de l’aviation, il décide, très jeune, de faire des études en ingénierie en Grande-Bretagne. L’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et l’augmentation subséquente des frais d’université va obliger Soobhiraj à revoir ses projets universitaires. C’est pour cette raison qu’il accepte, en 1982, une bourse d’études du gouvernement indien pour aller faire un BSc en sciences à l’université du Rajasthan. Il poursuit ses études à l’université du Punjab, où il obtient un BSc en ingénierie. Après quatre années passées en Inde, il fait un séjour en Grande-Bretagne, puis revient à Maurice en 1988 et envoie une demande d’emploi à l’Aviation Civile. Demande qui sera acceptée après de longs mois d’attente. « C’est là, dit un de ses frères, qu’il a commencé à comprendre qu’à Maurice, il ne suffit pas d’avoir uniquement des compétences professionnelles pour décrocher un poste. Ici, les contacts sont, dans certains cas, plus importants que les diplômes universitaires. »
Après six mois à l’Aviation Civile, insatisfait des conditions d’emploi et de l’environnement professionnel, Soobhiraj décide d’aller continuer ses études. Il parvient à convaincre son père de vendre un terrain pour lui permettre de financer des études aux États-Unis. C’est en allant compléter ses démarches à l’ambassade américaine qu’il se trompe de palier et entre, par le plus grand des hasards, à l’ambassade d’Australie et découvre les perspectives d’études tertiaires dans ce pays. Il fait une demande d’admission pour une université australienne. Trois semaines plus tard, alors qu’il avait oublié sa demande, il reçoit une réponse positive. Comme, à cette époque, le coût des études universitaires et celui de la vie sont moins élevés en Australie qu’aux États-Unis, Soobhiraj n’hésite pas une seconde et prend l’avion pour Melbourne.
Bien que moins onéreux qu’aux États-Unis, le coût de la vie et des frais de scolarité en Australie impose à Soobhiraj de travailler tout en étudiant. Au départ, il doit travailler à deux postes avant d’aller suivre ses cours. Puis il tombe sur une annonce pour un poste d’ingénieur dans une entreprise au sein de l’armée australienne. Sa candidature est acceptée, ce qui va lui permettre de mieux organiser son temps entre le travail et les études. « C’est à partir de ce moment qu’il a pu réaliser entièrement son unique passion dans la vie : étudier. Soobhiraj ne boit pas, ne fume pas, ne joue pas, ne va pas au cinéma. Tout ce qu’il aime c’est apprendre. Quand il était plus jeune, notre père disait de lui : « Li ena moutouk aprann dans so latet ». »
Dans les divers emplois qu’il va occuper, Soobhiraj va aussi découvrir les forces de l’entreprise australienne : l’esprit d’équipe, la responsabilité, la confiance et la solidarité. Après deux ans à Melbourne, Soobhiraj doit, en raison d’une restructuration au sein de son entreprise, quitter la province de Victoria pour celle du New South Wales, et va plus précisément à Newcastle, une petite ville pas très loin de Sydney. Tout en travaillant pour la défense, Soobhiraj va obtenir un diplôme en Management et deux Masters, en Business Administration et en Information Technology, à l’université de Newcastle. Il obtient également, probablement en raison de son parcours professionnel, le fameux titre de Permanent Resident dont rêvent des milliers d’immigrants à travers le monde. Tout en suivant parallèlement, et fidèle à son habitude, une multitude de cours et assistant à des séminaires sur des sujets divers et variés.
À la surprise de ses parents et de ses collègues qui connaissent sa passion pour les études, Soobhiraj trouve également le temps de rencontrer une indienne établie en Australie, de l’épouser et de lui faire un enfant. Un de ses frères raconte : « À chaque fois qu’il venait à Maurice, on lui faisait rencontrer des jeunes filles. Mais il disait qu’il n’était pas intéressé et qu’il fallait qu’il termine ses études avant. Quand il nous a annoncé son mariage, je lui ai demandé pourquoi il avait changé d’avis. Il m’a répondu : « Mo finn fatige al manze dan fast food. Mo fam konn mari kwi manze e apre li dakor ki mo bizin kontinye etidye ». »
Son nouveau statut d’époux et de père pousse Soobhiraj à essayer de réaliser un des rêves de sa vie : revenir vivre à Maurice. Il démissionne de son emploi, loue sa maison et revient avec sa famille à Maurice en 2000. Il envoie son CV à Air Mauritius qui lui offre immédiatement un emploi. Il découvre rapidement que les conditions d’emploi sont loin d’être uniformes au niveau financier, et que les « contacts » ont parfois préséance sur les qualifications et il décide de soumettre sa démission. Quelques mois après son retour « définitif » à Maurice, la famille Bungsraz refait le trajet en sens inverse. « Il a été terriblement déçu par cet épisode de sa vie professionnelle dont il n’aime pas trop parler. Il est habitué à un système où il faut, à chaque étape, prouver ses compétences, montrer la progression et l’expérience acquises. Dans ce système, les promotions ne sont pas automatiques et on ne reste à un poste de responsabilité que si on peut deliver the goods. C’est à ce moment que Soobhiraj a vraiment compris qu’à Air Mauritius, les compétences et les diplômes ne suffisent pas. Il aurait pu être resté à Maurice pour faire autre chose, réaliser son projet d’implanter une branche d’une université australienne ici. Il a préféré partir et recommencer à zéro en Australie. »
Mais, heureusement pour Soobhiraj, au pays des kangourous les compétences et l’expérience professionnelles sont non seulement respectées mais recherchées, et il retrouve bien vite un emploi dans le secteur de la défense australienne. Il achète une nouvelle maison à Newcastle et avec sa femme, qui commence à travailler, et son fils, recommence une nouvelle vie et range son court séjour à Air Mauritius dans le dossier des mauvaises expériences à oublier.
Mais à Air Mauritius, on l’avait pas oublié. Après l’affaire du « hedging », le contrat du CEO Ujodah est renouvelé sur une base mensuelle pendant quelques mois avant qu’Air Mauritius ne le limoge. La chasse à un remplaçant est alors ouverte, et le CV de Soobhiraj Bungsraz refait surface et circule dans les hautes sphères de l’hôtel du gouvernement. Un conseiller prend contact avec lui et lui demande de venir rencontrer le Premier ministre pour discuter d’Air Mauritius. Flatté, il prend l’avion, débarque à l’hôtel du gouvernement et, à l’issue d’une longue séance de travail avec le Premier ministre, accepte la direction d’Air Mauritius. L’expérience précédente à MK ne lui avait-il pas suffi ? « La première fois, en tant que cadre, il avait du subir le système. Il pensait qu’en étant à la tête d’Air Mauritius, il allait pouvoir changer son fonctionnement et appliquer à la compagnie mauricienne les normes australiennes qui allaient lui permettre de se redresser et de décoller. On lui avait donné carte blanche. »
Pour être plus précis, il aurait plutôt fallu écrire : il a cru qu’il avait carte blanche. Soobhiraj Bungsraz ne savait pas qu’Air Mauritius est un état dans l’état, avec un style de management unique au monde. Que le CEO est souvent une marionnette dont les fils sont tirés depuis l’hôtel du gouvernement. Que MK est un lieu de pouvoir où ministres, députés, haut fonctionnaires et hommes d’affaires ont leur mot à dire, et où certains employés sont inamovibles quoi qu’ils puissent faire. Dernier exemple en date : un des cadres impliqués dans le renvoi injustifié de trois de ses anciens collègues, renvoi qui vient de coûter plus de Rs 10 millions à Air Mauritius, vient d’obtenir une promotion ! Dès le départ, les choses commencent mal pour le nouveau CEO. Le système ne le soutient pas, il le combat. Les peaux de bananes sont partout : des rumeurs sont lancées pour le ridiculiser, ses fameux emails – destinés à une circulation interne – et des lettres anonymes sont publiés. Le nouveau CEO voulait prendre le temps d’apprendre et de comprendre avant d’agir et de réagir. On ne lui a pas laissé ce loisir. Son contrat de trois ans a été annulé après 70 jours par le même conseil d’administration qui l’avait nommé. Après sa révocation, on lui interdit l’accès à son bureau et on lui réclame la clef de sa voiture en lui demandant de quitter les lieux. Une autre opération « lev paké allé ».
Depuis, Soobhiraj Bungsraz a recommencé une nouvelle vie – pour la troisième fois – en Australie, où il a retrouvé un emploi dans le secteur de la défense. Mais contrairement à la première mauvaise expérience à Air Mauritius, cette fois il réclame des comptes. Il poursuit Air Mauritius en cour et réclame Rs 50 millions pour une rupture de contrat qu’il estime avoir été « une décision unilatérale, injuste, illégale et arbitraire sans occasion de s’expliquer ou de se défendre ou de savoir pourquoi il était mis à la porte ».
Une autre affaire d’Air Mauritius à suivre…