“Donn to lame, pran mo lame, lame dan lame… Anou batir nasion morisien” Qui n’a jamais entendu ou fredonné cet air patriotique ? Mais que connaît-on en dehors de ces paroles inspirantes, écrites par les Gowry Brothers à l’aube de l’indépendance ? Maurice se remettait alors des bagarres raciales.
Du haut de ses 77 ans, Chandu Gowry nous conte l’histoire de son hymne.
“Sak sante ena enn zistwar pou rakonte.” La sienne a pansé les plaies d’une génération. Lame dan lame, écrit il y a 44 ans, est un poème d’espoir qui a contribué à l’unification de tout un peuple durant l’un des plus grands malaises sociaux ayant frappé le pays. Maurice se remettait alors des blessures sanglantes infligées par les bagarres raciales de la fin des années 60.
Du haut de ses 77 ans, Chandu Gowry n’a rien oublié. Figées à l’entrée de sa demeure à Quinze Cantons, quelques photos relatent les instants de gloire qu’il a connus. Au-delà de cet hymne, il a aussi été un des précurseurs d’un style musical mélangeant séga et musique orientale. Un concept étrange pour certains, mais symbolique d’un mariage de différentes cultures.
Gamat
Les yeux rivés sur la photo du duo Gowry fièrement suspendue au mur, Chandu se laisse transporter par la nostalgie des années soixante. “Sa lepok-la ti ena zis lamizik film, pa ti ena lamizik koma asterla.” Lui, son frère et cinq ou six amis débutent leur carrière musicale en animant des fêtes culturelles, des gamat, où ils reprennent surtout des extraits de bandes originales de films en hindi.
Alors qu’il évoque les joies des répétitions au collège Solférino à Vacoas, un bref moment de tristesse se lit sur son visage. “Zordi, res zis mwa ek mo frer.” Mais Chandu préfère se rappeler du succès des Gowry Brothers. Ces derniers étaient notamment appréciés pour leur humour et parce qu’ils remettaient au goût du jour de vieilles chansons issues de la tradition orale. “Nou fer vie vinn nef.”
À force de se produire dans chaque fête de la localité, le groupe reçoit des encouragements de grandes personnalités de l’époque. C’est ainsi que la troupe Gowry décide de créer son propre style de musique.
Rencontre
Issu des camps sucriers, le bhojpuri a longtemps été considéré comme une langue vulgaire. “Dimounn dan lavil pa ti abitie. Zot ti pe trouv sa grosie”, souligne Chandu, que l’on sent révolté par cette perception. Il estime que le bhojpuri mérite une place importante au sein de notre nation arc-en-ciel. “Sante angle, franse, hindi e kreol ena. Me kifer bhojpuri pena ?” interroge le chanteur.
Parmi les personnalités qui entourent le groupe à l’époque se trouve Preeduth Mewasing, propriétaire du collège Solférino, et qui, plus tard, sera élu député du Parti travailliste. Partageant la vision des frères Gowry, il les présente à Ganga Sreekisson, un joueur de dholok et de tabla qui écrivait en bhojpuri. Après de nombreux jours de répétitions, les Gowry Brothers proposent un genre musical nouveau et jusqu’alors jamais entendu : du séga avec des paroles en bhojpuri.
Confrontation
Ils ont l’occasion de présenter leur nouvelle création le jour de Divali. La première sortie en public se fait sur la plate-forme du Parti travailliste, lors d’un meeting du député Bickramsingh Ramlallah à Goodlands. “Nou ti inpe per tansion gagn bate. Dimounn ti kapav trouv nou bann sante tro vilger”, confie Chandu. L’angoisse éprouvée sur le moment le fait aujourd’hui sourire. Car leur prestation se révèle un succès : au lieu du bate redouté, ils ont droit à un grand bat lame. Le public, séduit, en redemande. Cette curieuse sonorité orientale sur des rythmes familiers ne laisse pas indifférent.
L’accueil chaleureux rencontré à Goodlands pousse le groupe à continuer. En 1966, les Gowry Brothers enregistrent leur premier 45 tours chez Damoo. Il a pour titre Papa Mama agooa keleke. L’aventure se poursuit avec un premier passage à la radio, suivi de plusieurs prestations à travers l’île.
Mais le véritable tour de force du groupe se manifeste à l’aube de l’indépendance. L’année où le morceau culte “Lame dan lame” voit le jour.
Lame dan lame
1968, année trouble dans l’histoire de notre pays. Le regard de Chandu s’assombrit. “Dimounn krwar ti fer sante la pou lindepandans, me nou ti fer sa kont bagar rasial.” À la veille de l’indépendance, l’éthnicisation à outrance d’une politique malsaine donne naissance à la grande bagarre raciale de janvier 1968. “Bagar violan. Kan ou pase aswar Pon La Rivier Tanie, ou kapav trouv 4,5 lekor anba inn zete. Ti ena couvre-feu 6-er aswar e nou ti nepli kapav zwenn pou fer repetision.” Les conflits entre divers groupuscules dégénèrent et des gens sont tués, ce qui nécessite l’intervention des troupes britanniques.
Malgré ces moments pénibles à vivre, la détermination des Gowry Brothers ne faiblit pas. Ils sont approchés par Preeduth Mewasing pour sensibiliser les Mauriciens au sens d’appartenance à la patrie. Ils n’imaginent alors pas l’ampleur que va prendre la chanson qu’on leur demande d’écrire. Qui part d’un geste quotidien : “Kan nou inn reuni enn plas, nou zwenn, nou donn lame. Nounn fer sa enn joke e nounn panse : E ! Kapav fer enn sega avek sa.” Pour Chandu, ce geste prend ensuite une dimension patriotique : il est temps de mettre un terme aux imbécillités qui rongent le pays. Main dans la main, ils doivent aider à rebâtir la nation mauricienne.
La nouvelle chanson des Gowry Brothers ne tarde pas à se faire entendre un peu partout. Ils sont invités à enregistrer le titre à la télévision, en présence de Sir John Rennie. Le morceau sert de message d’apaisement. “Tou le zour, sak 20 minit, Lame dan lame ti pe zwe lor radio.” Et c’est sur cet air que l’île Maurice vivra son accession à l’indépendance.
Sur cet hymne de gamat qui interpelle encore quatre décennies plus tard, se cache le patriotisme enfoui dans le coeur des Mauriciens, peu importe leur appartenance. “Ki to indou, ki to mizilman, ki to sinwa, ki to kretyin, ki to kreol, ki to enn blan… Tou seki finn ne dan sa pei-la bizin mars lame dan lame”.
Traces
Après avoir réalisé une dizaine d’albums, Chandu, qui est toujours resté fidèle à sa ville natale (son frère Bahal s’est envolé pour l’Angleterre) est fier de l’évolution du bhojpuri à Maurice, mais souligne que “boukou dimounn nepli sant bhojpuri avek lamour osi aster. Zot plis fer sa pou laglwar ena enn album lor zot nom”.
Il déplore que les traces des bagarres raciales se fassent malheureusement encore ressentir. “Zordi, ziska dan ou prop kominote ena divizion.” Des actes de vandalisme récents impliquant quelques fanatiques religieux dans son paisible “canton” le ramènent à 1968. Mais Chandu est confiant que ces errements cesseront un jour. Le temps que des gènes corrompus, passés de génération en génération, disparaissent.
Entre-temps, il poursuit sa passion pour la musique et travaille actuellement sur un nouvel album en bhojpuri dans la veine du sega tipik. Il veut ramener le bhojpuri à ses racines, dans un emballage de voix et de percussions. C’est sa façon à lui de garder espoir, de revenir à ce temps simple où cette langue des champs faisait jaillir le patriotisme ancré en soi. Le bhojpuri est désormais tout ce qu’il lui reste. Son dernier espoir pour entraîner cette nation arc-en-ciel dans un vrai gamat patriotique.