Daniel Cheong est un ingénieur spécialisé dans les télécommunications mobiles qui fait de la photo. C’est un homme des grandes villes qui utilise les logiciels pour photographier leurs ambiances. Portrait, avec photos, d’un spécialiste de la téléphonie mobile tombé, avec passion, dans la (re)création de l’image.
Daniel Cheong est le fils d’André, le propriétaire de Chez Ahniong, le seul restaurant de Port-Louis où l’on peut manger réunionnais. Fils d’un Mauricien et d’une Française, Daniel est élevé à Maurice et fait ses études primaires et secondaires au Lycée La Bourdonnais. Faisait-il déjà de la photo à l’époque ? « Comme tout le monde : c’est-à-dire, des photos de vacances que l’on garde en souvenir. » Après son Bac, Daniel entreprend des études d’ingénieur et se spécialise dans une technologie alors révolutionnaire : la télécommunication mobile. « Quand j’ai terminé mon master en Computer Technologies en 1987, l’internet était balbutiant et on planchait encore sur des prototypes de GSM. » Il travaille pendant cinq ans dans le secteur des télécommunications en France, participe à la mise en place du GSM en 1993 et, deux ans plus tard, décide de s’envoler pour les États-Unis. « À l’époque, la Silicon Valley était le coeur international de la technologie des communications, et c’était l’endroit où un type comme moi devait travailler. »
Il travaillera ainsi pendant cinq ans au sein de trois compagnies américaines, avant de recevoir une proposition d’embauche au Japon. « C’était aussi une des capitales de la technologie de pointe. Et puis, un ingénieur en télécoms comme moi ne peut pas refuser une proposition de la firme Nokia… » C’est le point de départ d’une longue collaboration avec l’entreprise alors pionnière dans la téléphonie mobile. Daniel va passer cinq ans au Japon, avant d’être transféré à Singapour pour trois ans, et ensuite à Dubaï, où il vit aujourd’hui. Et la photo dans cet itinéraire professionnel ? « J’ai toujours fait de la photo comme tout le monde, mais c’est quand j’ai été transféré à Singapour que je m’y suis intéressé sérieusement. Il faut dire que c’est à cette époque, en 1997, que les grands fabricants d’appareils photographiques ont commencé à démocratiser, à tous points de vue, les appareils photo numériques. Ils sont devenus plus pratiques et surtout moins cher. J’ai acheté mon premier reflex et j’ai commencé à photographier ce qu’il y avait autour de moi : la ville. Je suis un homme de la ville, des grands centres urbains. En dehors de mes 18 premières années à Maurice, j’ai vécu le reste de ma vie dans de grandes villes : Paris, de grandes villes américaines, Tokyo, Singapour, et aujourd’hui Dubaï. Cela a sans doute influencé ma vision des choses et explique le fait que beaucoup de mes photos ont pour sujet la ville surréelle. Un peu comme dans Blade Runner, le film de Ridley Scott que je ne lasse pas de revoir. »

Comment passe-t-on du stade de photographe amateur, même s’il utilise un matériel perfectionné, à celui du professionnel dont les photos sont achetées par des magazines internationaux ? « Par internet. C’est bien de faire des photos pour soi-même, pour ses parents et ses amis. Mais quand, comme moi, on veut faire autre chose que des photos de vacances, quand on veut aller plus loin, c’est mieux de les montrer à d’autres passionnés pour les partager, pour les faire commenter, pour s’améliorer. Montrer aux autres et regarder ce que font les autres. C’est sur internet que j’ai découvert la technique du soft processing, c’est-à-dire, utiliser la technologie, l’ordinateur et des logiciels comme Photoshop pour transformer une photo de base, ordinaire, en quelque chose d’autre. Le vrai déclic, en fait, s’est produit quand je me suis inscrit sur le site spécialisé Flickr, dont les membres sont des passionnés qui mettent leurs photos en ligne. Les miennes ont plu, elles ont été très regardées et commentées, et puis j’ai été contacté par une des plus grandes banques d’images au monde pour la vente de certaines de mes photos. »
Peut-on encore parler d’art pour des photos faites à partir de caméras et de logiciels performants ? Est-ce que, dans cette manière de pratiquer la photographie, l’art ne disparaît pas au profit de la technologie ? Protestation. « Mais il reste quand même quelque chose d’essentiel : le regard du photographe. C’est comme une recette de cuisine : on peut suivre les indications, utiliser les meilleurs ustensiles… Mais le cuisinier qui le veut peut modifier la recette connue et en faire quelque chose de personnel. Aujourd’hui, l’art, qui est le résultat combiné de la sensibilité, de l’émotion et du talent de l’artiste, passe par la technologie bien maîtrisée. Je sais que certains puristes mettent de côté ceux qui, comme moi, utilisent les toutes dernières technologies, pour dire que nous sommes plus des techniciens que des artistes. On dit même que nous sommes plus des laborantins que des photographes. Ce n’est pas vrai. Nous utilisons les outils de notre temps. Comme les artistes, que nous sommes, nous transmettons à travers notre travail une émotion en utilisant les technologies disponibles. Nous n’altérons pas la réalité. S’il y a un détritus, quelque chose qui dépare, je l’enlève, j’arrondis les angles, je modifie les couleurs, la perspective. Quand je photographie quelque chose, je veux le transformer, le rendre plus beau qu’il ne l’est en réalité. »
Le terme « déformer la réalité » ne serait-il alors pas plus juste ? « Cela dépend de l’inspiration du photographe. Moi, je transforme la réalité. Je ne prétends pas faire du photo journalisme, capturer l’instant qui passe, mais autre chose : une composition magnifiée. Je suis passionné par la géométrie, et quand je fais une photo, je cherche la force, les lignes, les courbes, une pureté des textures que j’obtiens grâce aux logiciels. Les capteurs de la caméra ne peuvent pas capter tout ce que l’oeil humain perçoit. Il y aura toujours dans une photo des zones d’ombres ou surexposées Avec la technologie, je photographie la même scène à différentes vitesses et ouvertures, puis, par le biais de logiciels, je vais recombiner ces photos, améliorer les couleurs et les contrastes pour en faire une bonne photo. »
Quelle est la définition d’une « bonne photo » selon Daniel Cheong ? « C’est une image qui n’est pas plate : il faut des ombres et de la lumière pour donner du relief, et une composition des éléments qui font un tout, comme dans les règles de la peinture que la photo a reprises. Mais cela étant, la photo et la peinture ne sont pas la même chose : ce que le peintre retranscrit, c’est une émotion qui passe par ses yeux, alors que moi, je travaille sur une image enregistrée par un capteur photographique. La caméra et le logiciel ne sont que des instruments. C’est le photographe qui crée l’image. C’est très technique, c’est sûr, mais c’est moi qui vais peindre la lumière sur la photo. C’est moi, et pas le logiciel, qui choisis de souligner ici et de ne pas le faire là-bas, de jouer avec la lumière et la composition pour en faire quelque chose de particulier. »
Peut-on parler d’un « style Daniel Cheong » ? « Ce serait prétentieux. Il serait plus juste de parler d’une technique que d’un style. Le style est connu : il s’agit du High Dynamic Range (HDR), ou alors du Digital Blending. Je prends du temps pour choisir un sujet. Je suis très scientifique dans mon approche : je me renseigne sur les conditions climatiques, l’ensoleillement, l’horaire des marées… Quand j’arrive sur un site, j’ai déjà le cliché final dans ma tête. Je cherche donc les éléments nécessaires pour obtenir le résultat. J’aime faire de longues expositions qui me donnent la matière idéale pour travailler. Je peux passer des heures à refaire la même photo, plus de 200 parfois, pour trouver la bonne lumière. Je prends plusieurs photos de la même scène à différentes vitesses, et ensuite je les « blende » avec Photoshop et je retravaille le résultat jusqu’à ce que je sois satisfait. C’est-à-dire, proposer une photographie visuellement attractive qui pousse les gens qui la regardent à faire « Wow ! ». Bien que je ne sois pas un artiste dans le sens classique du terme, je suis satisfait de pouvoir toucher les émotions des gens de par mon travail. »
La satisfaction de Daniel est partagée par les adhérents du site Flickr qui sont quelques milliers à visiter sa galerie virtuelle. Nos lecteurs intéressés à découvrir le travail de Daniel Cheong, le blending photographer, sont invités à cliquer sur http://www.flickr.com/photos/danielcheong.
Bonne visite virtuelle.