C’est la troisième année de suite que le Dr Dean Roussouw effectue un séjour à Maurice à l’invitation de la Mauritius Institute of Directors. Diplômé en Théologie et docteur en Philosophie, ce citoyen sud-africain a enseigné dans plusieurs universités de son pays avant de se spécialiser dans le secteur du « Business Ethics and the Ethics of Corporate Government »en Suisse. Depuis, il a écrit plusieurs articles et livres et dirigé plusieurs enquêtes internationales sur le sujet, à fondé plusieurs associations et dirige l’Ethics Institute.
Comment passe-t-on de l’enseignement de la philosophie à celle de l’éthique du business ? « Ce n’est pas un changement radical dans la mesure où la philosophie comporte également l’étude et le respect des règles éthiques. L’éthique dans les affaires est un nouveau sujet d’enseignement, né dans le milieu des années soixante-dix aux Etats-Unis avec la découverte des premiers gros scandales dans le monde des affaires. A partir de là, la société va se sentir concernée, d’autant plus que les scandales dans le monde des affaires vont se multiplier en Europe et dans le reste du monde. » Le Dr Roussouw vient de coordonner une étude globale sur la situation de l’éthique et la bonne gouvernance dans le monde, divisé pour les besoins de cette enquête en six régions. Les Etats-Unis et l’Europe sont leaders dans la réflexion et la mise en place de règles éthiques dans le monde des affaires et les régions où ces concepts sont moins développés sont l’Asie centrale avec la Russie, suivie par l’Amérique du Sud. Les meilleurs sont les Etats-Unis et l’Europe, malgré le scandale des subprimes et les crises bancaires dans beaucoup de pays européens ? Si ce sont les meilleurs pays que font donc les pires ? « Il existe aux USA et en Europe de grands mouvements de protestation et de contestations qui obligent gouvernements et entreprises à faire attention. Les Etats-Unis et l’Europe sont beaucoup plus régulée qu’ailleurs et la demande pour plus de responsabilisation dans le monde des affaires est beaucoup plus forte que dans les autres régions du monde. » Mais quel que soit la région du monde, souligne le Dr Roussouw, les règles ne peuvent être appliquées sans que les dirigeants des entreprises ne s’investissent personnellement, en fassent un de leurs combats et donnent l’exemple. Est-ce que c’est de plus en plus le cas ? « A Ethics Institute, nous faisons des évaluations et des enquêtes pour les compagnies et avons le sentiment, qu’en général, les bonnes initiatives sont prises. Tout dépend du degré d’implication personnelle de la direction des entreprises. Tout part du conseil d’administration et du directeur pour descendre dans la hiérarchie de l’entreprise. Il faut que les employés soient, non seulement encouragés à pratiquer les règles d’éthique et de bonne gouvernance, mais surtout qu’ils aient la possibilité de dire leur désaccord si l’entreprise prend des décisions qui vont à l’encontre des règles. Et que si jamais ils le font, il faut qu’ils soient pris au sérieux, que des enquêtes soient menées et des décisions prises pour annuler les mauvaises. Il faut que cela soit communiqué au sein de l’entreprise. Un code d’éthique ne fonctionne pas sur papier, mais dans la réalité de l’entreprise. » Est-ce que cette belle philosophie que vous décrivez est appliquée dans la réalité par les entreprises africaines ? « Il faut se garder de généraliser, certaines le font, d’autres pas. Je fais surtout référence à l’Afrique du Sud et d’autres pays qui sont dans la même ligne, comme Maurice, le Kenya. « 
Peut-on dire qu’il existe un sens de l’éthique universel ou est-ce que chaque pays a le sien, qui dépend de ses particularités culturelles et religieuses, entre autres ? « De manière très générale, on peut dire que le sens de l’éthique est universel. Toutes les sociétés mettent l’emphase sur l’honnêteté, le respect des promesses et de la parole donnée. Mais si on regarde de plus près, les différences entre peuples apparaissent : par exemple ce qui est appelé cadeau dans certaines parties du monde est qualifié de « bribes » dans d’autres. Dans certains pays, offrir un cadeau est un signe de gratitude et ne pas en offrir à quelqu’un qui vous a rendu un service est considéré comme un manque de manière. Dans d’autre pays, ce même cadeau peut être perçu comme un tentative d’acheter ou de marchander une faveur. Des différences sont également notées en ce qu’il s’agit de dénoncer de mauvaises pratiques éthiques : dans certains pays le faire est un acte moral, dans d’autres, une trahison. » A partir de ce constat peut-on dire que nous disposons d’un code d’éthique et de bonne gouvernance universel avec plusieurs versions ou adaptations ? « On peut le dire. Toutes les sociétés prônent les valeurs que sont la liberté, l’indépendance, l’honnêteté, la loyauté. Mais l’ordre d’importance de ces valeurs n’est pas le même partout dans le monde pour diverses raisons. Mais avec la globalisation les choses sont amenées à changer. Et rapidement.  » Vous êtes Sud-Africain, est-ce que les valeurs d’éthique et de bonne gouvernance que vous prêchez ailleurs ont cours dans votre pays, à la satisfaction du spécialiste en éthique et bonne gouvernance que vous êtes ? « Au niveau de la forme toutes les structures existent ainsi que les politiques nécessaires. Mais, nous avons un gros problème en Afrique du Sud en ce qui concerne la corruption et nous allons dans la mauvaise direction. Selon le rapport annuel de Transparency International, au cours des cinq dernières années l’Afrique du Sud a régressé en passant de la 43 à la 63eme place. La presse sud-africaine est remplie d’histoires de membres de l’administration abusant de leur position, de politiques faisant des affaires avec le gouvernement et s’occupant plus de leurs intérêts que de celui des contribuables. Nous sommes dans cette situation en raison d’un manque de leadership dans ce domaine à la tête de l’Etat. Comme je vous l’ai déjà dit, les structures et les politiques ne servent pas à grand-chose si la direction — d’une entreprise, d’un pays — ne donne pas l’exemple. Si ce que le leader dit est en contradiction avec ce qu’il fait, la situation devient malsaine et personne ne le croit. Les gens s’attendent, avec raison, que le discours soit suivi des actes allant dans le même sens. L’action est plus importante que les discours. »
Vous venez régulièrement à Maurice à l’invitation de la Mauritius Institute of Directors pour animer des conférences et des cours de formation, quelle est votre évaluation de la situation éthique ici ? « Cela fait mon troisième voyage à Maurice. Je constate un engagement réel des directeurs d’entreprises mauriciennes pour l’éthique et la bonne gouvernance. Il existe ici un code qui sera bientôt révisé, ce qui indique le sérieux que les directeurs apportent à ce sujet. A Maurice, le code ne reste pas au niveau du discours, mais est mis en pratique, fait l’objet de discussions, de séminaire, de communications au sein des entreprises. Je suis ici pour faire de la formation à plusieurs niveaux, dont celui d’ethics managers officers pour les entreprises locales, ce qui est une indication du fait que les entreprises mauriciennes se rendent compte qu’il faut investir dans l’éthique et la bonne gouvernance pour mieux faire fonctionner leurs entreprises. De manière plus globale, les compagnies sont soucieuses de leur bonne réputation, qui est aujourd’hui une valeur essentielle dans le monde des affaires. Les consommateurs se fient, choisissent, recherchent les produits d’entreprises ayant une bonne réputation et pratiquent certaines valeurs. Des recherches ont établi que la bonne réputation est une des valeurs premières des entreprises, ce qui conduit celles-ci à adopter des règles éthiques. Il est établi que les compagnies dont la conduite laisse à désirer sur les questions de respect de valeurs et d’éthique prennent des risques dans ce monde de la communication où la bonne image joue un rôle fondamental. Les condamnations et les amendes pour corruption sont en train d’augmenter considérablement. De mauvaises pratiques prouvées peuvent pousser des consommateurs ou des employés à saisir la justice. Par ailleurs, les investisseurs choisissent les pays et les entreprises ayant une réputation et des pratiques éthiques établies. Ils n’étudient pas seulement les résultats financiers mais également la pratique de la bonne gouvernance et de l’éthique avant d’investir. En ce faisant, ils mettent leur argent dans des pays et des entreprises où les lois sont respectées, les risques de crash, de procès, de saisies et de fermetures pour mauvaise gouvernance sont réduites au minimum. » On ne pratique donc pas la bonne gouvernance uniquement pour le respect des valeurs mais surtout parce que la bonne gouvernance et le respect de l’éthique sont devenues des pratiques qui permettent de faire de meilleures affaires ? « C’est une manière un peu brutale de dire les choses, mais ce n’est pas totalement faux. » Finalement et pour toutes les raisons que vous avez évoquées, peut-on dire que l’éthique va finir par remporter la bataille contre la mauvaise gouvernance ? « Quand la société focalise son attention sur certaines valeurs, sur certaines problèmes, nous faisons des progrès. Je vous cite des exemples connus : l’esclavage, la position de la femme, le respect pour la faune, pour l’écologie et tout récemment, le problème du nucléaire. Quand la société s’empare de ces problèmes, on avance plus ou moins vite. L’éthique et la bonne gouvernance sont un combat de la même envergure : regardez le mouvement Occupy Wall Street qui aurait été inimaginable il y a seulement dix ans. Avant l’éthique était laissé aux individus, aujourd’hui elle est devenue un combat social, collectif, et les entreprises s’en sont rendues compte et agissent en conséquence. Je ne suis si naïf au point de croire qu’il n’y aura pas d’abus ou de viol des règlements, mais je suis persuadé qu’avec la vigilance de la société sur ces questions, avec l’information instantanée qui comporte aussi un important volet de dénonciation, les leaders politiques ou du monde des affaires sont obligés de faire attention et de respecter davantage les lois et règlements. C’est déjà ça de gagner. »