Depuis douze ans, Drishtysingh Ramdonee collectionne littéralement les bourses d’études et les diplômes au Canada. Spécialiste dans le domaine des énergies renouvelables, il souhaite pouvoir mettre ses compétences au service de son pays, mais semble avoir de sérieuses difficultés à le faire. Il explique pourquoi dans le portrait réalisé cette semaine au domicile de ses parents.
Né et élevé à Vacoas par un père infirmier et une mère ménagère, Drishty est, de son propre aveu, un pur produit du système scolaire mauricien. « Dès le primaire, mon objectif était de devenir lauréat et j’ai fait le parcours nécessaire. J’ai étudié nuit et jour et j’ai pris les leçons particulières nécessaires pour avoir un bon classement au CPE, puis au collège St Esprit pour devenir lauréat et entamer des études de médecine. » Mais aux examens de la HSC en 2003, il se classe onzième dans la filière scientifique et n’est donc pas lauréat. « Cela m’a procuré un sentiment de défaite en dépit du fait que j’étais éligible pour une bourse d’études. » Il postule pour plusieurs bourses et, en attendant les réponses, oublie son échec en travaillant comme enseignant au niveau secondaire.
Deux ans plus tard, après avoir raté une bourse pour des études de médecine en Russie, il en décroche une autre dans le cadre du programme canadien des bourses de la francophonie. Il change de filière pour passer de la médecine à l’aéronautique en commençant par un diplôme en génie mécanique à l’université de Rimouski. C’est une petite ville située à plus de 600 km de Montréal, élue meilleure ville canadienne pour la qualité de la vie. Drishty termine major de sa promotion en 2009 et, à ce titre, décroche une deuxième bourse offerte par son université pour entreprendre un Master en aéronautique avec, comme spécialité, l’aérodynamique.
Il fait partie du comité qui définit les stratégies dans le domaine de l’éolien au Canada et est élu président de l’association des étudiants du Québec. Était-il aussi brillant que ça au Canada, le Drishty qui n’avait pu devenir lauréat à Maurice ? « Disons que j’ai une facilité certaine à étudier, mais également que ce sont les circonstances la vie et des rencontres – de bons amis, des enseignants prêts à aider – qui m’ont permis de réussir mon parcours. Et puis le système canadien aide et soutient ceux qui ont des idées, veulent aller plus loin. On soutient ceux qui veulent faire quelque chose, on prend le temps de les écouter, de tester leur valeur. »
En 2010, après avoir obtenu son Master, il demande et obtient une autre bourse pour son doctorat en génie aéronautique du Front Québécois de Recherche en Technologie. Peut-on dire qu’il est une bête de concours, un professionnel de l’obtention des bourses d’études ? « J’aime les concours. Je suis un produit du système éducatif mauricien. À Maurice, il faut réussir. Au Canada, il faut tenter de réussir, même si on ne réussit pas, et on va voir ailleurs. Je fais moins d’efforts pour étudier au Canada que je ne le faisais à Maurice. Là-bas, étudier est un plaisir intellectuel, pas une nécessité sociale absolue. À Maurice, il faut apprendre par coeur de longues heures. Au Canada, il faut surtout comprendre ce que l’on apprend. Ça, je l’ai appris la dernière année de mon premier diplôme, et je me suis lancé dans d’autres activités que les études. Je me suis engagé dans les mouvements étudiants qui ont fini par faire tomber le gouvernement du Québec. J’ai découvert alors qu’il y avait une vie en dehors des études, ce qui m’a encouragé à m’engager dans des projets communautaires et humanitaires dans certains pays d’Afrique. Mais je n’ai pas eu que des succès. J’ai eu des refus, des moments difficiles, surtout au niveau de l’émigration. Tout en obtenant des bourses, je ne pouvais pas régulariser ma situation et ai été souvent menacé de ne pas obtenir de visa pour rester au Canada. »
« Au Canada, à chaque fois que vous avez une idée, bonne ou mauvaise, les gens vous écoutent et vous conseillent en fonction. À Maurice, on ne vous répond même pas »
Tout en étudiant pour son doctorat, Drishty continue à varier ses activités tout en profitant de la vie d’étudiant. Il publie une cinquantaine d’articles scientifiques, dépose deux brevets, organise un colloque, participe, comme consultant, à des projets humanitaires ou environnementaux dans plusieurs pays d’Afrique. « Avec deux de mes meilleurs amis, nous avons également monté un laboratoire pour les énergies renouvelables et nous avons eu beaucoup de peine à concrétiser le projet. Plus tard nous avons crée un groupe, l’avons enrichi avec d’autres expertises, toujours dans le domaine des énergies renouvelables. C’est ce groupe qui vient de remporter le projet de l’année de Forces AVENIR, un prestigieux concours canadien, dans la catégorie « Projets Science et Applications Technologiques ». »
Par ailleurs, Drishty vient de terminer son doctorat et de décrocher un emploi à Sept-Îles, une petite ville située dans une des plus importantes zones minières du Canada, dans l’estuaire du St Laurent. Il travaille désormais dans le domaine minier. « Au mois de juin, j’ai été engagé comme chercheur en chef à l’Institut Technologique de Maintenance Industrielle, un centre de recherches en maintenance dans une compagnie minière. En octobre, j’ai été nommé directeur scientifique et opérationnel de cet institut. »
N’est-ce pas compliqué pour un étudiant plutôt à gauche et de tendance écolo de travailler pour une compagnie minière ? « Bien que je vive dans une région qui a vu la naissance du mouvement Greenpeace, je ne suis pas un gauchiste écolo pur et dur. Il faut un compromis entre l’économie et la protection de l’environnement pour le développement. Je ne peux pas dire que l’industrie minière fait peu de pollution, mais je dois reconnaître que des efforts sérieux sont faits pour mesurer les impacts environnementaux et trouver des solutions pratiques. Il existe au Canada, surtout au Québec, une grande ouverture sur cette question, et le débat sur la protection de l’environnement est permanent. Là-bas, à chaque fois que vous avez une idée, bonne ou mauvaise, les gens vous écoutent et vous conseillent en fonction. Ici, on ne vous répond même pas. » Que signifie cette petite remarque aigre ? « J’ai commencé ma maîtrise en énergie renouvelable à la même époque qu’on lançait le concept Maurice Île Durable, ici. J’ai écrit, j’ai proposé mes services comme consultant, gratuitement, j’ai rencontré beaucoup de personnes, mais je n’ai pas reçu de réponse. Et je trouve que c’est dommage. Avec des amis anglais, j’ai développé un logiciel qui peut établir la carte éolienne de Maurice en trois dimensions… J’ai proposé de mettre ce logiciel à disposition. J’attends toujours une réponse. »
En dépit du silence des autorités dites responsables, Drishty ne s’est pas découragé et s’est adressé à la société civile. « À travers une de mes tantes, j’ai rencontré les membres du Rotary Club de Phoenix, qui travaillaient sur la construction d’une classe supplémentaire pour une école de Flacq, surpeuplée. Je leur ai proposé d’ajouter une dimension énergie renouvelable à leur projet en utilisant une idée de M. Arjun Suddoo, du National Research Council. Il m’avait proposé une idée de kit de panneaux solaires pour maisons individuelles. Notre laboratoire de recherches en énergie éolienne a réalisé le kit qui a eu un énorme succès dans certaines régions du Canada. Le laboratoire a repris l’idée et l’a adapté pour le projet du Rotary de Phoenix. Nous avons fait construire, à partir de containers adaptés, un module, une salle de classe équipée d’éolienne et de panneaux solaires qui lui assurer son indépendance énergétique. » Cette classe écologique arrivera à Maurice au début de janvier et sera inaugurée en l’absence de Drishty, qui repart le sept du même mois pour reprendre son emploi à Sept-Îles. En attendant de revenir pour de bon à Maurice, car c’est un de ses objectifs. « Dans l’immédiat, je vais continuer ma carrière au Canada, mais dans le moyen terme, j’aimerais retourner à Maurice, même si je sais que je n’aurai pas ici les mêmes conditions professionnelles. Tout est à faire dans le domaine du développement durable, mon secteur de compétences, que j’aimerais pouvoir mettre au service de mon pays. Et je ne suis pas le seul Mauricien diplômé avec une solide expérience du terrain qui le pense et le dit. Nous sommes prêt à revenir, il suffit qu’on nous donne les moyens d’utiliser ce que nous avons appris à l’étranger. J’ai encore une fois laissé mon CV, j’espère qu’il finira par intéresser quelqu’un à l’île Maurice ! »