Être née en 1926, ayant connu une enfance difficile avec trois soeurs et un frère aînés au sein d’une nombreuse famille, et vécu une adolescence assombrie par les années pénibles de la seconde guerre mondiale, cette femme courageuse a très tôt appris que la vie ne fait pas de cadeau à celle qui veut  se faire une place au soleil dans la société patriarcale de l’après-guerre. Les préjugés de toute sorte lui faisaient obstacle.
Très jeune, Julia se distingua par son intelligence et sa clairvoyance. Solidaire et généreuse, elle galvanisait amies et proches. Tantes et oncles, cousins et cousines avaient son affection. Sa mère, originaire de Chine, mariée à Wilfrid et confidente de sa belle-soeur anglo-indienne (née à Calcutta, où elle épousa Charles Gaston) – les deux commères partageant donc le patronyme Easton –, était le socle de la maisonnée au bas de la rue La Paix. Je revois encore cette allée étroite parsemée de tout l’attirail de la cuisine chinoise et des brèdes mises à sécher dans une de ces courettes si caractéristiques de Chinatown. Des effluves et arômes exotiques titillaient mes narines d’enfant quand ma grand-mère bisaïeule Amélie (née James) rendait visite à sa belle-soeur Mary. Tout le quartier exhalait les mêmes senteurs et sonorités : musique chinoise en sourdine entremêlée de mélodies indiennes, graves ou aigues. Véritable melting-pot où les cultures et religions de la Chine, de l’Inde, de l’Afrique et de l’Europe se toléraient aisément. Des exemples de bon voisinage et du vivre-ensemble à nous faire pâlir d’envie aujourd’hui!