À la fin du mois de septembre, après des années de démarches infructueuses, de dossiers retournés, de conditions changeant à la onzième heure, l’Institut Charles Telfair a obtenu l’autorisation de décerner ses propres licences. Cette décision est une victoire pour Éric Charoux, le pédagogue entêté — dans tous les bons sens du terme —, dont voici le portrait.
Après avoir voulu être saint, puis prêtre et avoir juré de ne jamais remettre ses pieds dans un collège — en raison de ses mauvais rapports avec l’autorité représentée par certains enseignants —, Éric Charoux quitte Maurice pour l’Afrique du Sud, à la fin des années 1960. Après avoir tourné en rond en faisant de petits jobs pendant deux ans, il découvre « l’élément stabilisateur de son existence », son épouse Odyle.
Sur les conseils de cette dernière, il oublie son serment et entre à l’université pour étudier la psychologie et, quatre ans plus tard, sa licence en poche, il commence à travailler comme Human Ressource Manager dans les entreprises. Parallèlement, il fait son master en psychologie puis décide de faire un doctorat sur « la place des noirs au niveau du management dans les entreprises sud-africaines ». Un sujet de thèse qui fait tiquer dans un pays qui fonctionnait encore sous la régime de l’apartheid, mais qui obtient un certain succès.
Éric Charoux ouvre alors une boîte de consultant pour préparer les entreprises à accepter de nouveaux responsables noirs au sein de la nouvelle Afrique du Sud en train de se mettre en place avec la libération de Nelson Mandela. Mais la transition de l’apartheid vers la démocratie, l’application dans la réalité du slogan One man, one vote se passe dans un tel climat de violence que les Charoux décident de quitter l’Afrique du Sud. En 1998, Éric prend deux semaines de vacances pour venir réfléchir sur le destin de sa famille à Maurice.
« Le pays était encore dans la vague économique lancée par Anerood Jugnauth et il y avait une forte demande pour la formation professionnelle. J’ai rencontré les responsables de la firme De Chazal Du Mée pour discuter de l’établissement d’une école de formation ». Les négociations aboutissent et Éric devient partenaire du projet et est engagé comme consultant et sa famille s’installe à Maurice. « En attendant que le projet se mette en place, et comme ma femme s’embêtait à ne rien faire, on décide d’utiliser le centre de formation de DCDM, à Quatre-Bornes, pour donner des cours, et c’est ainsi qu’est ouvert la DCDM Business School en 1999. Au départ nous n’avions qu’un seul étage, mais quelques mois plus tard la DCDM Business of School occupait les six étages du bâtiment ».
Comment expliquer le rapide succès de la DCDM Business School ? « Nous sommes arrivés at the right time, at the right place à Maurice, où de profonds changements survenaient dans le monde éducatif, où les systèmes en place étaient en train de changer ainsi que la mentalité des gens. Avant il n’existait que deux grandes filières d’études : le classique et le moderne. Dorénavant, on pouvait tout mélanger, étudier à n’importe quel âge, obtenir un diplôme menant vers un job, faire d’autres études pour se perfectionner et éventuellement changer de filière. Le tout à Maurice, ce qui représente de sérieuses économies pour les élèves et leurs familles ».
En d’autres mots, c’est une véritable démocratisation des études tertiaires qui se met en place à Maurice. Dans un premier temps, la DCDM Business School travaille avec une université sud-africaine puis à, partir de 2004, avec la Curtin Univesity d’Australie, pour pouvoir sanctionner ses cours par des certificats et des diplômes. Le succès de l’école technique pousse naturellement Éric, Odyle et leurs partenaires à envisager l’étape supérieure : la création de la première université privée mauricienne. C’est à ce niveau qu’ils vont se rendre compte que chez certains décideurs mauriciens la mentalité n’avait pas encore changé.
Kadress Pillay, le ministre de l’Éducation de l’époque, s’oppose au projet, considérant que le secteur tertiaire est et doit rester le monopole du gouvernement. Il déclarera même que ce projet se fera « over his dead body ! » Heureusement pour les promoteurs de l’université privée, le ministre — et son gouvernement — sont battus aux élections générales de 2000 et Steeve Obeegadoo, le nouveau responsable de l’Éducation, relance le projet.
Un comité est mis en place pour étudier le projet et rédiger l’acte, qui sera proposé et voté par le Parlement, mettant en place le cadre légal permettant la création de la première université privée mauricienne. Et puis arrivent les élections de 2005, avec un autre changement de gouvernement et la mise en place du projet n’est plus une priorité pour le ministère de l’Éducation. Mais Éric Charoux continue à consolider les structures de la nouvelle entité éducative. En 2007, avec seize partenaires, il lance le Charles Telfair Institute, qui fait l’acquisition d’un terrain à Moka, où sera construit un véritable campus. Il devient, en décembre 2008, le premier institut privé du tertiaire autorisé à décerner ses certificats et diplômes, dans le cadre d’une association avec la Curtin Unuiversity, mais pas des licences.
Commence alors le combat pour que le CTI, qui passe du stade d’institution mauricienne associée à une université étrangère à celui d’institution mauricienne indépendante autorisée à octroyer ses licences et à devenir, à terme, la première université privée de la république mauricienne. Ces démarches vont durer des années. Des dossiers complets sont constitués puis modifiés pour répondre aux multiples demandes des autorités locales, c’est-à-dire la Tertiary Education Authority.
Entre-temps, cette autorité a octroyé des permis d’opérer à d’autres institutions du tertiaire travaillant en association avec des universités étrangères. Avec, très souvent, de grandes polémiques sur les conditions qui lient certaines universités étrangères à leurs supposées « branches locales » et la validité des diplômes émis. Certains scandales ont atteint une telle ampleur que le contrat du directeur de la TEC est désormais renouvelé par intervalle de trois mois. Par ailleurs, le ministre de l’Education Tertiaire — qui a des intérêts dans une de ces institutions ! — semble plus intéressé à multiplier le nombre de « campus » qu’à vérifier la qualité des cours qu’ils vont donner. Il semble avoir une prédilection pour procéder aux poses de premières pierres, qui ne sont suivies d’aucune autre.
Pendant ce temps, le CTI continue à se développer, multiplie les cours, augmente le nombre de ses élèves et sa direction continue à demander l’autorisation de pouvoir décerner ses propres licences. Les demandes de précisions et de changement de programme suivent les dossiers déposés et en septembre 2007, un International Scrutiny Panel effectue une tournée à Maurice et après avoir étudié le dossier CTI, donne un avis favorable. Mais l’autorisation n’est toujours pas donnée par la TEC et d’autres rapports et d’autres visites d’experts suivront, avec les frais que cela implique. Le dossier CTI continue « à tourner en rond » jusqu’à ce que le 17 septembre dernier, le conseil d’administration de la TEC décide — enfin ! — d’accorder au CTI l’autorisation qu’il demande depuis des années : celle de décerner ses propres licences.
C’est donc au terme d’un long parcours du combattant qu’Eric et Odyle Charoux et leurs partenaires sont enfin parvenus à atteindre un de leurs objectifs majeurs. Si l’homme qui, à l’âge de dix huit ans, ne voulait « plus remettre les pieds dans une école ou un collège » est satisfait, il déclare que cette victoire n’est qu’une étape du parcours entamé il y a seize ans pour que le CTI devienne la première université privée de Maurice. Pour ce faire, dit-il, il faudra redoubler d’efforts et commencer à travailler sur les sujets de licence — en sus du Bachelor Management and Leadership, déjà en cours — qui seront offerts aux Mauriciens. En veillant à ne pas concurrencer ceux qui sont proposés et donnent droit à des diplômes décernés par le partenaire australien, Curtin University.
La suite de l’aventure de Telfair, Éric Charoux l’envisage à travers le respect de quatre conditions qu’il nous détaille pour conclure son portrait. « Un institut d’éducation tertiaire ne se résume pas à un bâtiment, aussi bien fait qu’il puisse être. Il fonctionne selon une philosophie et un programme avec des enseignants motivés pour s’occuper des élèves et leur donner la meilleure éducation qui soit. Il y a ensuite le concept de la taille de l’institution. Nous ne voulons pas que l’Institut Charles Telfair devienne une usine à apprendre avec 15 ou 20 000 étudiants dans des structures impersonnelles, mais reste une institution à taille humaine avec un grand maximum de 2 000 étudiants. Nous voulons également continuer à être une institution mauricienne qui contribue à la formation des formateurs pour les besoins du pays. Et puis j’aimerais souligner que l’Institut Charles Telfair est là pour durer et ne pratique pas la politique du quick in et du quick out, mais veut offrir une éducation meilleure, de plus en plus sophistiquée, centrée sur Maurice mais ouverte sur le monde avec accent sur le customer service ».