Si vous le voyez à l’arrêt de l’université de Maurice attendant l’autobus, Rony Teeluck est un élève comme les autres. Mais dès qu’il arrive chez lui, à Mahébourg, cet étudiant en deuxième année de Finance and Law devient le garçon qui parle aux poissons. Voici son portrait.
Né à Mahébourg, Rony a grandi au rythme des marées et a eu pour espaces de jeu avec son frère aîné et sa soeur la plage et la mer. Petit, il allait à la pêche avec un voisin et capturait des petits cabots pour les mettre dans des bouteilles. Mais au contraire de la majorité des enfants pour qui cette envie de « maille poisson » ne dure que quelques jours, avant d’être remplacé par un autre jeu, celle de Rony persiste. Elle prend même des allures de passion. A tel point que ses parents finissent par lui offrir un petit bocal pour un anniversaire. Puis constatant que leur fils cadet est toujours intéressé par les poissons, ils lui offrent son premier aquarium à l’âge de dix ans. La mère de Rony, une ancienne enseignante en sténo-dactylo raconte. « Comme tous les gens qui habitent près de la mer, nous sommes près de la nature et aimons les animaux. Mon fils aîné et ma fille aiment aussi les poissons, mais pas comme Rony. C’est après avoir beaucoup hésité que nous lui avons offert ce petit aquarium, ça a été un des plus beaux cadeaux de sa vie. » A partir de ce cadeau, la passion de Rony pour les poissons devient officielle pour ses parents et amis. Pour les fêtes et les anniversaires, un seul cadeau lui est offert : de quoi améliorer son petit aquarium. Pour ce faire, il améliore aussi ses connaissances sur les poissons d’élevage, regarde les documentaires à la télévision, commence à économiser sur son argent de poche pour acheter des poissons. Dans le petit aquarium, les poissons « ordinaires » cèdent la place à des espèces plus sophistiquées, plus compliquées à faire grandir : des poissons d’élevage. « J’ai découvert sur Internet qu’il existait des centaines de sites spécialisés consacrés aux poissons d’élevage où l’on donne des conseils, des informations. J’ai alors commencé à acheter des poissons dans les aquariums, c’est comme ça que nous appelons les boutiques qui vendent les poissons d’élevage que l’on importe surtout des pays d’Asie comme la Thaïlande, le Vietnam, Singapour. Puis, j’ai découvert qu’il y avait aussi des gens à Maurice qui importaient des poissons pour faire de la reproduction des espèces prisées. » Au fur et à mesure Rony découvre que la vente de poissons d’élevage est un commerce qui se développe à Maurice. Au commencement, il n’y avait qu’une boutique à Mahébourg, aujourd’hui il en existe au moins trois et le nombre de boutiques s’est multiplié dans les grandes villes. Sans compter les poissons que l’on vend dans des sacs en plastiques sur les gares d’autobus ou le trottoir dans les villes. Chez les vendeurs de poissons aussi il y a des braconniers. Qui achète les poissons d’élevage à Maurice ? « Je crois que tous les Mauriciens aiment les poissons : c’est vivant, joli à voir. Mais ceux qui en achètent sont les passionnés, les collectionneurs comme moi, qui recherchent des espèces particulières, qui prennent du plaisir à élever les poissons. Certains restaurants ou grandes entreprises comme élément de décoration. Ceux qui aiment bien avoir un aquarium chez eux et ceux qui pratiquent le Feng shui. On m’a dit que cet art de vivre préconise l’utilisation de beaux poissons comme élément pour méditation et pour vaincre le stress. » Mais si, pour certains, les poissons aident l’homme à réfléchir, à méditer sur son destin, pour d’autres, ils ne sont qu’un objet de commerce, qu’une marchandise qui rapporte de l’argent. « Depuis quelque temps, certaines personnes importent des espèces rares et font de la reproduction. Je me demande si certains d’entre eux n’utilisent pas d’hormones pour faire grossir artificiellement les poissons afin de les vendre plus cher. »
« Un lien affectif se développe entre les poissons et celui qui les élève. Demandez à mes parents, ils confirmeront. Quand j’entre dans la pièce où se trouve l’aquarium les poissons ont une manière particulière de se comporter. »
Au fil du temps, Rony a appris à choisir les poissons qu’il achète, à les soigner, à les nourrir. « Je ne m’intéresse pas aux poissons chers, mais à ceux qui ont du caractère et de la personnalité. Je n’aime pas acheter les poissons déjà grossis, mais les tout-petits pour avoir le plaisir de les voir grandir, de les élever. » Mais peut-on vraiment élever un poisson, établir un lien avec lui, ou alors on se contente uniquement de le nourrir, de le faire grossir ? « Après quelque temps, le poisson s’habitue à celui qui l’aime et  le nourrit et il le montre. Il est plus attentif quand son « maître » entre dans la pièce. Il s’approche de la vitre. Il se laisse caresser. » Si on continue comme ça, on va finir par dire que le poisson d’élevage communique avec son « maître » !? « Je sais que cela étonne quand je dis ça, mais un lien se développe entre mes poissons et moi. » Allons donc, après l’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, serions-nous en présence du garçon qui parle aux poissons. « Je vous dis qu’un lien affectif se développe entre les poissons et celui qui les élève. Demandez à mes parents, ils confirmeront. Quand j’entre dans la pièce où se trouve l’aquarium, les poissons ont une manière particulière de se comporter. C’est visible. Je vous donne un exemple : une fois je suis allé en week end chez des parents et j’ai été absent trois jours. Quand je suis revenu, ils se sont approchés de la vitre et m’ont fait la gueule. Ils n’étaient pas contents. J’ai un autre exemple à vous citer : j’ai une cousine qui n’aime pas les poissons et passe son temps à me dire que je perds mon temps à les élever. Quand elle vient chez moi et passe devant l’aquarium, les poissons ont un comportement agressif. » En parlant d’agressivité, est-ce que les poissons d’élevage ne le sont pas plus que les autres ? « L’agressivité des poissons dépend de la manière dont ils ont été élevés. Ceux qui ont été habitués à vivre dans un aquarium n’aiment pas partager leur espace. Quand on met d’autres poissons avec eux, ils se battent pour défendre leur territoire et peuvent même tuer pour cela. Mais si on leur donne suffisamment d’espace même les agressifs cohabitent. » Et quand les poissons sont malades à quel docteur fait-on appel ? « A l’étranger, il y a des vétérinaires spécialisés dans le traitement des poissons. Ce n’est pas le cas à Maurice. Alors on va demander conseil au vendeur ou on se fie à sa propre expérience pour le soigner. Mais il faut surtout nettoyer régulièrement l’aquarium, changer un quart de son eau une fois par semaine et surtout ne pas donner trop à manger aux poissons. » Que mangent donc ces petits poissons colorées qui peuplent les aquariums. « On vend de la nourriture préparées spécialement. Quand j’ai du temps, j’en prépare moi-même mais c’est compliqué. Il faut mélanger des poissons, des fruits de mer, des légumes, des protéines les cuire, puis les déshydrater. C’est assez compliqué, surtout quand on a des devoirs à faire ou des examens à préparer. »
« Je n’envisage pas de sortir avec une fille qui ne partagerait pas ma passion pour les poissons. »
En raison des impératifs de la vie scolaire, Rony a été obligé de mettre sa passion de côté l’année de son HSC. « J’avais trop de devoirs et de leçons et je n’avais pas le temps de m’occuper de mes poissons. Mes parents ont exigé que j’arrête de m’en occuper. Cela me prend quand même une heure le matin, une heure le soir, au moins, sans compter le nettoyage de l’aquarium. J’ai arrêté pendant un an pour préparer et composer mon HSC et après, quand j’ai eu mes résultats et mon admission à l’université, j’ai recommencé. » On pourrait même dire de plus belle, puisque c’est depuis qu’il est à l’université que son père lui a offert un aquarium d’une mètre 80 de long. « Ma mère ne voulait pas à cause de mes études à l’université. Nous en avons beaucoup parlé, pendant des mois, puis elle s’est laissée convaincre par mon père. Lui aussi aime les poissons. » Depuis deux ans, Rony étudie le cursus Finance and Law à l’université de Maurice. Comment expliquer qu’il n’ait pas choisi des études, et plus tard, une profession plus en phase avec sa passion. Biologiste marin par exemple ? La réponse prouve que même s’il a souvent les yeux dans l’eau de son aquarium, Rony a le sens des réalités. »Je ne pourrais pas être biologiste marin, parce que je ne supporte pas la vue du sang. Il m’est arrivé de perdre connaissance en voyant une blessure. Par ailleurs, je veux faire des études qui mènent à un job. J’ai beaucoup de copains qui ont fait des études scientifiques qui sont au chômage, par contre tous ceux qui ont étudié la finance sont très demandés. J’ai choisi Finance and Law pour pouvoir plus tard faire des études d’actuaire. Il y en a très peu à Maurice. Je veux faire un métier qui me donne le temps de vivre. Je ne veux pas faire comme mon père qui se tue au travail entre l’enseignement et le commerce qu’il tient après l’école. » Mais les études d’actuaire, ça prend plusieurs années. Quid de la passion pour les poissons. « Si je peux continuer comme maintenant, c’est-à-dire aller à l’université tout en continuant à m’occuper des poissons, ça va. Sinon, je vais arrêter l’élevage pour me consacrer à mes études, je l’ai déjà fait pour mon HSC. Mais une fois les études terminées, je vais recommencer de plus belle. Et dans de meilleures conditions. » Est-ce qu’en dehors de ses poissons, Rony à d’autres passions ? « Mais bien sûr, j’adore jouer au football, faire de la culture physique, surfer sur le net, pêcher en mer, regarder des documentaires à la télévision. Je suis un garçon comme les autres avec une passion en plus. Une passion à laquelle je peux me livrer totalement. » Et la politique ? « Alors là, pas du tout. Je lis un journal, j’écoute la télévision et je suis la politique de très loin. On parle tout le temps de la même chose, des mêmes personnes. Je préfère m’occuper à des découvertes technologiques, à des problèmes d’écologie que de politique. Je préfère passer du temps avec mes poissons que de m’intéresser à la politique. Surtout ces temps-ci. » Et les filles dans tout ça ? Et si jamais Rony, qui aura vingt ans dans quelques jours, tombait sur une fille qui n’aime pas les poissons ? « Je n’envisage pas de sortir avec une fille qui ne partagerait pas ma passion pour les poissons. Qui ne ressentirait pas la sérénité extraordinaire que l’on éprouve à voir évoluer dans l’eau des Oscars, des Green Terror, des Flowerhorn, des Silver dollar, des Pacu, des Tinfoil Barb, des Tilapia, des Berry et des Koi. »