Elle est Canadienne, a des yeux verts et parle avec la conviction de ceux qui pensent avoir une mission à accomplir. Elle, c’est Florence Boivin-Roumestan, une juriste engagée avec son mari dans le travail social en Afrique depuis une quinzaine d’années. Elle se trouve actuellement à Maurice où elle veut partager son expérience dans la lutte contre le trafic humain. Voici son portrait.
Originaire du Québec, Florence Boivin-Roumestan a longtemps travaillé comme juriste dans le cabinet de son mari, avocat, docteur en droit et enseignant à l’université de Montréal. Tout en travaillant comme consultante pour de grandes compagnies nord-américaines, le cabinet des époux Roumestan s’est également occupé d’un autre type de clientèle. « On se bat contre les injustices, les inégalités et les irrégularités des plus vulnérables, des sans voix qui n’ont pas de droits partout sur la planète ».
Petit à petit, le couple d’avocat se constitue, en parallèle, une clientèle d’émigrés et de réfugiés africains au Canada qui ne savent pas quels sont leurs droits et comment faire pour naviguer dans le labyrinthe des lois et règlements dont ils n’ont jamais entendu parler mais qu’il faut néanmoins respecter. Au fur et à mesure, l’idée de créer une fondation pour venir en aide aux réfugiés s’impose.
Justice and Right est créée en 1988 dans l’État du New Brunswick mais opère surtout au Québec. Puis en 2000, elle cède la place à Justice and Equity et le couple Roumestan décide d’aller s’installer en Afrique pour continuer le combat contre les inégalités.
Pourquoi l’Afrique ? N’y a-t-il plus de combat contre les inégalités à mener au Canada ? « Les inégalités existent partout, même dans les supposés grands pays comme le Canada. Mais mon mari est d’origine africaine. Il est né en Algérie, a grandi au Maroc avant de venir s’installer au Canada. Il a toujours eu envie de revenir vivre sur son continent et offrir son expérience acquise au Canada. Nos enfants avaient grandi, nous avions eu un bon parcours professionnel et voulions faire autre chose. C’était comme un appel nous invitant à aller en Afrique, où je me sens comme chez moi. Nous avons décidé d’aller faire du capacity building en Afrique, plus particulièrement dans le domaine de la justice ».
En 2001, la famille Roumestan quitte le monde organisé de la Belle Province canadienne pour aller vivre en Afrique, dans la région plus que désorganisée des grands lacs. Pourquoi cette région en particulier ? « Dans notre cabinet d’avocats au Canada, nous avions des clients qui venaient de la région des grands lacs. C’étaient des réfugiés, des gens qui avaient vécu des situations abominables et qui avaient pu se réfugier au Canada. Nous avons décidé d’aller aider sur place ceux qui ne pouvaient pas fuir leurs pays ».
La région des grands lacs en Afrique est une zone où se trouve un certain nombre de pays dont les noms évoquent la guerre civile, les « dirigeants » non élus qui ne veulent pas quitter le pouvoir, les coups d’État militaires à répétition, des millions de civils en exode. Ces pays sont le Rwanda, le Burundi, le Congo et l’est du Soudan. « Des pays à peine sortis de la guerre ou encore en état de guerre, des pays qui essayent tant bien que mal de se reconstruire et qui portent encore les traces des conflits. Nous avons commencé au Rwanda et puis sommes allés dans les pays voisins ».
Pour faire quoi comme travail ? « La fondation Justice and Equity s’occupe de lutter contre les inégalités et les inéquités. On a beaucoup travaillé dans la gender-based violence, parce que dans la région des grands lacs, dans les pays en guerre, une des armes les plus utilisées était/est le viol des femmes et des enfants pour punir leurs pères, leurs frères et leurs maris d’appartenir au camp adverse. Nous avons mené campagne pour venir en aide aux victimes — parfois des enfants — pour dénoncer cette violence abominable. Pour alerter l’opinion locale, régionale et internationale ».
Ce travail a-t-il donné des résultats positifs ? « Oui, mais beaucoup reste encore à faire. C’est loin d’être fini puisque nous parlons de vastes territoires où survivent des centaines de milliers de personnes qui ont été obligées de fuir les zones de combat, parfois leurs pays. Par rapport à l’immensité de la tâche, les résultats peuvent paraître dérisoires, mais c’est un pas dans la bonne direction. Il faut continuer ».
Qui finance les activités de Justice and Equity ? « Nous ne recevons aucune aide. C’est notre propre argent qui est utilisé pour faire marcher la fondation, ce qui nous permet de garder notre indépendance. Nous ne fonctionnons pas comme une ONG disons classique. Comme il y a beaucoup d’avocats qui font plus du business qu’autre chose, il y a ONG et ONG. En Afrique, certaines semblent exister juste pour toucher l’argent de fonds envoyés par les organisations internationales. Ce n’est pas le cas de Justice and Equity. On a toujours travaillé avec des volontaires et on a fait un travail beaucoup plus consistant que les belles organisations ayant pignon sur rue ».
Depuis quelques années, Justice and Equity s’est spécialisée dans un combat en particulier. « Les objectifs de la fondation sont d’essayer de faire diminuer les injustices subies par les personnes les plus vulnérables. Au fur et à mesure, nous nous sommes spécialisés dans la lutte contre le trafic humain. C’est la traite des humains, l’esclavage des temps modernes, et cela existe dans le monde entier. Cette traite comprend le trafic humain sexuel, celui du travail, celui des organes. Cette industrie clandestine a toujours existé et au fil des ans s’est développée. Et souvent, les mafieux de la drogue sont les mêmes que ceux du trafic humain, avec le trafic d’armes. Ce sont des réseaux internationaux énormes. Le trafic est là depuis longtemps mais c’est maintenant qu’on est en train de découvrir son ampleur et de le combattre. Avant, on ne s’en occupait pas, mais maintenant l’alerte a été donnée et le combat commence à s’organiser. Les organisations internationales sérieuses pensent qu’il existe au moins trente millions de personnes — enfants et adultes — qui vivent en esclavage à travers le monde. Le bénéfice qui en est tiré se chiffre en dizaines de milliards de dollars chaque année. Le trafic augmente d’année en année et celui de la prostitution forcée est en train de se développer rapidement. On dit souvent que la prostitution est le plus vieux métier au monde. Ce n’est pas exact, la prostitution est la plus vieille exploitation de l’homme par l’homme au monde. En Afrique, on a aussi les réseaux de prostitution forcé des enfants. La demande pour la prostitution est tellement énorme que des réseaux, notamment de pornographie infantile, se sont développés sur internet. Cela fait quatre ans qu’on parle sérieusement du trafic humain, qu’on publie des articles, qu’on fait des émissions. Les armes pour lutter : les médias, les ONG, tous les êtres humains qui doivent se sentir concernés. Il faut en parler, dénoncer, faire prendre conscience de l’ampleur du fléau. La prise de conscience commence à se faire ».
C’est dans le cadre de ce combat que Florence Boivin-Roumestan se trouve depuis quelques jours à Maurice et affirme que le trafic humain est pratiqué dans l’île. « Savez-vous quelle est la définition du terme trafic humain ? Obliger quelqu’un à faire quelque chose qu’il ne veut pas en utilisant toutes sortes de moyens dont la violence. Depuis quelque temps, on lit dans la presse locale des articles sur des jeunes filles obligées de se prostituer, sur des travailleurs étrangers maltraités, mal payés, exploités. Cela fait partie du trafic humain que nous dénonçons. Il existe malheureusement chez tous les êtres humains une tendance méchante à exploiter son voisin, surtout quand il est plus faible. Il existe des réseaux d’exploitation à Maurice sur une petite échelle, ce qui est déjà inacceptable. L’esclavage du travail est plus développé avec tous ces migrants qui travaillent dans le textile. Il existe dans ce secteur des situations qui sont indignes de l’image de Maurice et de ses habitants. Il existe du tourisme sexuel à Maurice, c’est obligatoire avec le nombre d’arrivées annuelles. On sait que les réseaux sont alimentés par des filles « amenées » de Madagascar et de Rodrigues pas seulement pour les touristes mais également pour la « consommation » locale ».
Comme elle l’a fait en Afrique, Florence Boivin-Roumestan veut mettre l’expérience de Justice and Equity à la disposition des Mauriciens. Pour atteindre cet objectif, elle a déjà eu des rencontres avec les autorités du pays, les ONG et des volontaires qui veulent participer au combat. « J’ai été invitée par l’ONG DIS-MOI, qui lutte pour les droits de l’homme, pour participer à un grand atelier de travail qui aura lieu le 27 octobre. Cet atelier regroupera les représentants des institutions publiques, dont la police, plus certaines associations concernées par ce combat. Tout le monde doit se mobiliser pour se débarrasser de ce crime pas assez connu mais qui se développe de plus en plus dans le monde ».
Ceux qui veulent en savoir plus sur Justice and Equity et son programme « Déracinons le trafic humain » peuvent se connecter sur justice.equity@yahoo.co.