Son quotidien est fait de formules chimiques. Mais, Rattan Gujadhur, qui détient un MBA et un PhD en chimie, jongle aussi avec les lettres. Celui qui a découvert le ‘Copper I Phosphine catalyst’ durant la préparation de son doctorat à la University of Massachussets Amherst, vient de publier un recueil de poèmes intitulé : ‘Dark Blue Mauritius’ aux éditions Osman. Sa démarche a été motivée par la bonne cause : les fonds récoltés des ventes seront versés à une organisation militant en faveur des Syriens. Entretemps, il n’oublie pas ses premières amours, la chimie. Pour ce Mauricien résidant à San Francisco, « il y a un vrai potentiel pour que les Chemical Research Organisations (CRO) grandissent à Maurice. Je suis aujourd’hui disposé à les représenter aux États-Unis ». Selon Rattan Gujadhur, il existe « un vrai potentiel à Maurice pour créer des startups dans le domaine pharmaceutique ».
En 1989, après ses années au collège, Rattan Gujadhur quitte le pays et prépare un BSc en chimie en Grande-Bretagne. En 1993, il décide de remettre le cap sur son pays natal. Il prend de l’emploi à la compagnie Shell Mauritius où il vit de bonnes expériences. Mais, lors d’une rencontre, on lui conseille de poursuivre ses études pour mieux réussir dans sa carrière. Il décroche une bourse pour un PhD en chimie à la University of Massachussets Amherst (États-Unis). « En principe, cela prend sept ans. Mais, durant la deuxième année, j’ai fait une découverte qui est maintenant brevetée : le ‘Copper I Phosphine Catalyst’, ce qui m’a ouvert une grande porte sur l’utilisation de ce catalyseur pour faire des couplages entre contenus organiques ». Suite à cette découverte, en 2003, soit en l’espace de cinq ans, il décroche son PhD. Il effectue ensuite des stages industriels, toujours aux États-Unis, soit à Boeringer Ingelheim et à Synthon Chiragenics.
En 2007, il rejoint la compagnie Gilead Sciences, « le numéro 1 dans le développement des traitements contre le VIH/Sida et l’hépatite C. J’étais le ‘outsourcing lead’ pour le Harvoni, un traitement très connu à travers le monde contre l’hépatite C ». Lors de son séjour à Maurice, l’an dernier, Rattan Gujadhur a eu l’occasion d’avoir des échanges avec la présidente de la République, Ameenah Gurib-Fakim, qui milite pour la reconnaissance de la pharmacopée africaine dans le monde. « On a discuté des moyens de rendre ce médicament accessible à Maurice. Du côté de Gilead Sciences, il existe des efforts pour fournir le ‘Harvoni’ en Afrique. Pour les pays en voie de développement, les prix peuvent être très accessibles. Le ‘outsourcing’ où j’étais le responsable, avait affaire avec plusieurs pays, dont le Japon et la Chine, l’Europe et l’Amérique latine. La vente du Harvoni s’élève à environ 10 milliards de dollars par an, ce qui représente un succès phénoménal ! ».
Aujourd’hui, ce sont « des visionnaires pharmaceutiques à Maurice qui m’ont approché pour éventuellement représenter le secteur aux États-Unis. Il y a un potentiel à Maurice pour le développement de startups dans le domaine pharmaceutique. On a tout le côté phytochimie avec l’accès aux plantes des Mascareignes, de Madagascar etc. On peut étudier ces plantes qui peuvent s’avérer être des remèdes contre des maladies. Des études doivent être mises en place dans ce contexte », estime Rattan Gujadhur. En sus de cela, « il y a un vrai potentiel pour que les CRO (Chemical Research Organisations) grandissent à Maurice. Moi, je voudrais les représenter aux États-Unis. Maurice peut jouer un rôle au niveau des études cliniques qui sont ‘outsourced’ depuis les États-Unis. Un exemple : Maurice est un des pays avec le plus fort taux de diabète dans le monde. Si une compagnie aux États-Unis veut étudier des médicaments contre le diabète, Maurice pourrait être le lieu idéal ».
Pour le scientifique mauricien résidant en Californie, « si on veut être plus spécialisé dans le domaine de l’outsourcing à Maurice, il y a toute une compétence au niveau du project management qui est très importante à avoir. Gilead Sciences est très connu pour ce type de ‘managerial skills’ ».
Après avoir vécu 21 ans hors de Maurice, quel regard jette-t-il sur le pays ? « Chaque fois que je viens à Maurice, je suis surpris de voir que les jeunes sont très différents de moi quand j’avais leur âge. Ils sont très sûrs d’eux et communiquent bien. J’ai l’espoir que plein de bonnes choses émergeront. Mais, de l’autre côté, je vois aussi des points négatifs comme le manque d’activités culturelles ».
La littérature comme spiritualité
Jongler entre la chimie et les lettres, on pourrait presque dire que Rattan Gujadhur a opéré une alchimie. Mais, lui, n’y voit rien de bien sorcier. « J’ai toujours aimé la littérature et j’ai beaucoup d’amis écrivains comme Yusuf Kadel ou Umar Timol. Je lis beaucoup pendant mes heures perdues. Par ailleurs, quand on a quitté son pays depuis 21 ans, même si on a connu du succès dans sa carrière, il reste toujours un grand vide. Vous vous retrouvez dans une culture qui n’est pas la vôtre. Aux États-Unis, l’accent est mis sur le travail et le succès. Pour moi, la littérature est très connectée à la spiritualité. C’est une forme de spiritualité à mes yeux. Certaines oeuvres vous ramènent vraiment vers votre être intérieur. Lire me permet de me reconnecter à mon ‘moi’ ». Écrire est pour notre interlocuteur « un moyen de faire le pont entre sa vie d’autrefois dans son pays natal et sa migration économique ». D’ailleurs, explique-t-il dans la préface : « As much as we distance ourself from our origins, it seems to catch up, insisting that it is very present and never to be forgotten ».
Parmi ses sources d’inspiration, certains événements ou souvenirs d’enfance qui font remonter en lui des émotions fortes et qui l’amènent à s’interroger. « Par exemple, quand il y a eu l’accident de Sorèze, j’étais en Californie. Cela m’a bouleversé. La vie ordinaire des gens qui prennent le bus pour aller travailler et qui ne regagnent pas leur maison. Je m’interroge ». Ainsi écrit-il : « I will not come back tonight mother. I have dreams I want to grow my business (…) Dreams, and thoughts in the rush hour air. And, suddenly, the driver shouts ‘push back all, frin finn arete’ ».
Pour Rattan Gujadhur, écrire constitue un moyen de réfléchir, une thérapie. L’indifférence des Américains par rapport à ce qui se passe en Syrie l’interpelle par ailleurs. « Je me trouvais un jour dans un bar où à l’écran, on passait des images sur la Syrie. Mais, la distance qui sépare les Syriens des Américains et la zone de confort dans laquelle se trouvent ces derniers font qu’ils ne ressentent pas cette tragédie qui se joue chez ce peuple. Mais, en tant que Mauriciens, nous sommes plus à même de la ressentir de par notre multi-culturalité. Je m’interroge beaucoup sur la violence dans la société ».  D’où son effort pour venir en aide aux Syriens à travers la publication de son livre ‘Dark Blue Mauritius’. L’auteur, qui a déjà publié des poèmes dans ‘Point Barre’, ne compte pas s’arrêter là. Il travaille déjà sur l’écriture d’un recueil de nouvelles qu’il espère pouvoir publier en septembre prochain aux États-Unis.