L’agence de publicité P & P Link a célébré, la semaine dernière, ses vingt ans d’existence. Cette petite boîte créée par une jeune femme de 23 ans et pesant 30 kilos fait, aujourd’hui partie du gratin des agences de publicité locales avec une ouverture sur le monde. Résumé de la success story d’une entreprise à travers le portrait de sa propriétaire.
àla fin de son passage au Queen Elizabeth College, fin des années 1980, Pria Tacoor, fascinée par la biologie, choisit d’aller étudier l’agro-alimentaire au niveau tertiaire. Mais entre la proclamation des résultats du HSC et la rentrée universitaire, elle décroche un job temporaire d’hôtesse à Air Mauritius. La collégienne plus ou moins sage découvre alors le monde et ses multiples possibilités et commence à se demander si la mise en boîte des petits pois et autres légumes est un bon plan de carrière. Lors d’un séjour à Londres, sa cousine Veena Brizmohun — la future Madame Navin Ramgoolam — lui donne une brochure sur un tout nouveau métier : «Advertising and marketing research». La lecture de la brochure apprend à Pria que la publicitén’est plus la réclame d’autrefois, mais un métier structuré qui est enseigné au niveau universitaire. Séduite, elle décide d’aller étudier cette matière, au grand soulagement de ses parents qui ne voyaient pas d’un bon oeil leur fille rentrer à des heures indues et effectuer plusieurs séjours par mois hors de leur domicile et du pays. Si faire l’hôtesse lui avait fait découvrir que le monde ne se limitait pas à une île, le séjour de quatre ans de Pria à l’université du Natal, en Afrique du Sud, va lui fairedécouvrir le sens politique de la vie. Elle arrive en Afrique du Sud, alors que ce pays est en train de vivre les dernières années de l’Apartheid. La Mauricienne découvre une société où le racisme est institutionnalisé et où les places sont réservées à tous les niveaux. Aussi bien dans les bus, les restaurants, à la plage que dans les toilettes publiques. Elle rejoint les étudiants qui manifestent pour réclamer la fin de l’Apartheid et la libération de Nelson Mandela, encore emprisonné à Robben Island.«Jesuis tombée en plein dans cette période unique de l’histoire. Si j’étais allée étudier ailleurs, en Europe comme c’était prévu au départ, j’aurais été une tout autre personne. Ces années décisives pour l’Afrique du Sud l’ont également été pour moi, par laformation de mon caractère. Elles m’ont appris à voir confiance en moi, à devenir une battante et à acquérir la détermination qui m’habite aujourd’hui. »
Rentrée à Maurice en 1993 avec son diplôme en poche, Pria ne pense qu’à une chose : ouvrir son agence de pub. «Je n’ai même pas pensé à aller chercher un job chez les agences. Je m’étais dit que n’ayant rien, je pouvais tout entreprendre, que tout pouvait être possible au niveau professionnel.»Elle ouvre une agence de market research, s’affilie à une agence sud-africaine et décroche ses deux premiers gros contrats : Coca Cola et la Hong Kong Bank. Par la suite, elle s’associe avec un imprimeur, qui voulait faire de la publicité, et crée P & P Link. Neuf mois plus tard, elle rachètera les parts de son associé en contractant un emprunt bancaire et commence à voler de ses propres ailes. Elle décide d’obtenir la représentation à Maurice d’une des grandes agences de pub internationales installées en Afrique du Sud. Pour y parvenir, elle prendrendez-vous avec les patrons de ces agences et commence une tournée sud-africaine. Le patron de Satchi et Satchi est bluffé par son toupet. «J’avais 23 ans, je pesais 30 kilos, je venais de quitter l’université, je venais d’ouvrir mon agence et je venais lui demander de représenter sa firme à Maurice. C’est mon toupet — ou mon inconscience — qui a fait la différence, il me le dira après. J’étais dans la période où il fallait avoir du toupet pour pouvoir avancer dans la vie. C’est une qualité qui se perd aufur et à mesure qu’on vieillit, parce qu’on a peur, parce qu’on connaît les gens, parce qu’on a des responsabilités, parce qu’il faut faire attention.»P & P Link commence à avoir des contrats et des clients, ses premiers travaux sont remarqués et l’agence se fait une petite réputation après trois ans d’existence. «àce moment-là, il fallait continuer à travailler pour garder la réputation acquise, la faire grandir, investir dans la qualité, recruter les bons créatifs, continuer au même rythme. Nous avons pris cinq ans pour nous faire reconnaître dans le secteur de la publicité et des affaires.»Comment se sont passées les premières années de P & P Link? «Nous n’avons fait que travailler. Je savais qu’il fallait sacrifier sa vie personnelle pendant cinq à dix ans pour pouvoir faire carrière, travailler sans relâche pour réussir. Pendant les dix premières années, j’ai travaillé tous les jours jusqu’à minuit passé pour faire marcher ma boîte, je n’avais pas d’autres priorités. Alors que les femmes de mon âge se mariaient, faisaient des enfants, moi je travaillais. J’avais l’envie de réussir et je me suis totalement investie dans mon travail. J’étais la dernière petite agence et il fallait que je fasse mieux que les autres pour me faire un nom. Je devais faire deux fois plus que les autres.» 
Comment fait-on pour réussir dans le monde de la pub locale ? «Il faut savoir se démarquer des autres, produire un travail créatif différent qui fait mouche, qui intéresse d’autres clients pour augmenter notre portefeuille.Il fallait savoir convaincre les clients d’aller en direction de la création, de sortir des sentiers rebattus de la publicité. Il faut savoir créer un lien de confiance pour que le client accepte d’aller au-delà de ce qu’il fait généralement, pour accepter plus de créativité. Il faut éviter la routine et croire que l’on est arrivé, car il faut, à chaque fois, recommencer et aller plus loin encore. Plus on fait des pubs récompensées, plus il faut dépasser le niveau atteint.»Parlons de ces « awards » qui donnent lieu à des soirées faussement glamour où tout est mis en scène de manière exagérée, même les hurlements de joie saluant chaque prix décerné : «La pub est un monde à part, qui fait parfois des storms in a tea cupautour des récompenses, c’est vrai. Mais ces récompenses-là comptent dans le métier à l’international. Nous travaillons extrêmement dur, nous aimons ce qui est beau et la récompense et nous aimons la célébration de la récompense du résultat de nos efforts. Il n’y a pas de mal à ça. Les publicitaires sont des artistes qui ont besoin de reconnaissance.»Est-ce que le fait d’être une femme directrice d’agence est un plus dans ce métier ? «Oui. Une femme est psychologiquement plus fine, elle a une intelligence émotionnelle qui existe à un degré moindre chez les hommes. Nous avons l’intuition qui nous permet de discuter, de négocier et de convaincre autrement. Nous avons un ego mois démesuré que les hommes. Je suis capable d’accepter de perdre en sachant que j’ai raison, mais en sachant aussi commentje vais revenir sur le sujet plus tard, avec d’autres arguments, pour l’emporter. Cela étant, le fait d’être une femme facilite sans doute les prises de rendez-vous, mais ne fait pas obtenir un budget. Quand il s’agit de débourser de l’argent, le client ne voit plus si c’est un homme ou une femme qui est devant lui, il voit l’argent qu’il va dépenser et il veut un travail efficace.»
Vingt ans après l’ouverture de P & P link, est-ce que Pria Tacoor est satisfaite de son parcours? «Et comment ! Je m’étais fixée comme objectif de créer une agence, de la faire arriver au niveau des meilleures de l’île et de faire des économies pour pouvoir acheter un terrain afin de construire notre bureau. J’ai atteint ces objectifs et, en plus, P & P Link vient d’obtenir un prix d’excellence à La Réunion, décerné par un jury européen, ce qui est un magnifique cadeau d’anniversaire. Mais, et il faut le redire, pour arriver à ça, il a fallu travailler tous les jours jusqu’au milieu de la nuit. Nous, on continue quand une personne dite raisonnable arrête de travailler. On devient bon parce qu’on passe un nombre incalculable d’heures à essayer d’aller plus loin, à se dépasser soi-même.» Où sera P & P Link dans vingt ans, quand l’agence fêtera ses quarante ans? «Nou pou touzour ennti kouto ki koup gro ziromon. Nous allons rester une agence moyenne pour préserver notre identité et notre capacité de création. Nous allons continuer à nous faire plaisir en travaillant pour satisfaire nos clients et un jour nous finirons par obtenir un Lion au Festival mondial de la pub à Cannes.»Arrivons à la dernière question, celle qui peut fâcher. Est-il vrai que la patronne de la boîte est autoritaire, un peu dictatoriale sur les bords ? «Je ne suis pas dictatoriale, au contraire. Je fais en sorte que chaque département de l’entreprise soit dirigé par quelqu’un de bien meilleur que moi. Mon style de management est de prendre les meilleurs pour conjuguer les talents. Ma spécialité, c’est de donner à chacun des employés de la boîte la possibilité de donner le meilleur de ce qu’il a en lui, pour sa satisfaction personnelle et le bénéfice de nos clients.»