A été publié à compte d’auteur en 2012 Croquis anciens, une compilation de récits et de short-short stories de Max Job. À la veille de la parution de la suite de récits intitulée Autres croquis, nous sommes allés à sa rencontre. Voici donc le portrait d’un auteur de récits qui est par ailleurs passionné de danse de salon.
Max Job est né en 1925, dans le Ward IV, quartier mythique de Port-Louis que ses habitants devenus des écrivains et des personnalités n’arrêtent pas de chanter. Son père, un petit propriétaire, meurt alors qu’il était bébé et sa mère, institutrice, disparaît alors que Max n’avait que quatre ans. « J’ai été élevé par ma grand-mère, qui était une femme formidable qui appliquait dans la vie les préceptes de sa religion. J’ai grandi dans le Ward IV, pas loin de l’église Immaculée, où toutes les communautés se côtoyaient dans la coexistence pacifique et l’harmonie. Nous étions des colonisés de l’Angleterre qui, avant l’indépendance, vivaient comme des Mauriciens à part entière. À cette époque, on tirait le diable par la queue, mais on vivait bien, sachant apprécier tous les petits plaisirs de la vie. »
Max fréquente l’école du quartier avant de poursuivre ses études secondaires au collège Royal de Port-Louis. « J’ai eu, au primaire et au secondaire, des enseignants extraordinaires, sans diplômes ronflants, mais cultivés dans tous les domaines et surtout avec le désir de transmettre à leurs élèves ce qu’ils avaient appris pour les pousser à aller plus loin encore. Au primaire, il y avait un livre qui avait pour titre Lisons. Il était fait de récits intéressants, de pages des grands auteurs, de sujets variés. Des textes avec du vocabulaire, pas les histoires de Rémi et Marie. Ce livres et d’autres comme la grammaire de Claude Auger ou les traductions de Bernon ont aidé à la formation des jeunes de l’époque. Les enseignants étaient des gens qui façonnaient et orientaient leurs élèves. Mais à l’époque, il n’y avait pas que les enseignants qui étaient cultivés, les gens ordinaires avaient, eux aussi, de la culture J’ai entendu des artisans de mon quartier parler un français parfait et pouvaient réprimander les jeunes, qui acceptaient leurs critiques, sur un mot, une prononciation. »
Après ses études secondaires, Max est engagé dans un petit collège pour faire le métier qui lui convient le mieux : enseigner. Mais deux ans plus tard, il quitte le professorat pour entrer dans le service civil. « Devenir fonctionnaire était le but que tous recherchaient et qui était considéré comme une loterie. On avait droit à la sécurité d’emploi, à des promotions, à une pension à la retraite et surtout à six mois de congés payés à l’étranger ! Devenir fonctionnaire était le rêve de tous les Mauriciens ayant fait des études. »
Tout en étant fonctionnaire, Max Job lit, dessine, fait de la culture physique et, comme tous les jeunes de l’époque, va au cinéma. « Il y avait quatre salles de cinéma dans le quartier et j’ai vu des milliers de films en matinée enfantine, en matinée tout court et en soirée. Il y avait alors trois films à l’affiche et j’ai particulièrement aimé Alec Guinness pour sa diction, Fernandel, Jean Gabin, Gérard Philippe, Yul Brynner, Charlton Heston dans Les Dix Commandements ».
La politique faisait-elle partie des passions de Max Jacob ? « Pas du tout. Je cause- cause politique comme tout le monde, mais je n’y comprends pas grand-chose et, franchement, je ne m’y intéresse pas. J’étais automatiquement, comme tous les gens de ma famille et mes amis, dans le camp de ceux qui étaient contre l’indépendance pour une association avec l’Angleterre et l’Europe. Mais je n’étais pas engagé tout en suivant les événements. »
Par contre, la danse fait partie des choses qui intéressent le jeune fonctionnaire. « À Port-Louis, à l’époque pour séduire les filles, qui étaient toutes jolies, il fallait savoir danser. Alors, les garçons apprenaient, faisaient des répétitions pour les soirées. Je dis danser en respectant les pas et la cadence, pas juste bouge-bougé ou sauté-pilé comme aujourd’hui.. Il y a avait de grands danseurs que l’on admirait dans les mariages comme les frères Pouzet. Je les admirais sans pouvoir, sans oser aller sur la piste quand ils dansaient. »
Pendant un temps, Max est tenté par l’émigration en Europe mais ne donne pas suite à son idée pour ne pas abandonner sa grand-mère qui l’avait élevé. Il fonde une famille, a un fils et une fille et commence à profiter des vacances payées en allant en France et en Angleterre. C’est lors d’un de ces voyages qu’il va vraiment découvrir une des grandes passions de sa vie : la danse de salon.
« J’étais à Londres quand je suis passé devant le cours de danse de Victor Sylvester, un des maîtres de la danse de salon dont les disques se vendaient par milliers. Je suis entré et je me suis inscrit, et on m’a envoyé dans la classe des débutants. Quand j’ai vu les débutants sur la piste, j’ai failli prendre mes jambes à mon cou, mais le professeur, qui avait travaillé avec Victor Sylvester, est venu me parler. Il m’a proposé des prendre des leçons particulières, et c’est que là j’ai compris ce que danser voulait vraiment dire et j’ai passé tout mon séjour de deux ans en Angleterre à suivre des cours de danse de salon ».
Revenu à Maurice, Max Job essaye d’intéresser ses amis à la danse de salon, sans grand succès. « Ils me disaient : on n’a pas besoin de passer des heures à apprendre à danser. Ils ne savaient pas que la danse est un tout dont font partie la grâce, l’étiquette, la technique, le port du corps, entre autres. Puis, comme j’avais un emplacement libre, j’ai mis une annonce dans le journal pour des cours de danse. J’ai eu tellement de demandes que j’ai dû prendre une grande salle pour accommoder tout le monde. »
Tout en donnant des cours de danse, Max continue son travail de fonctionnaire jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. « J’avais été fonctionnaire pendant vingt ans et j’étais devenu chef de section dans un ministère. Mais je m’ennuyais, je perdais mon temps, je n’aimais pas ce travail et j’étais en train de perdre mon énergie. J’ai donc décidé de retire avant l’âge de la retraite pour aller faire du busines. Je suis devenu importateur de machineries et de matières premières pour les usines de la zone franche. Au grand dam de mes proches, qui ne comprenaient pas comment on pouvait quitter le service civil. Démissionner avant la retraite et la pension était un crime. Tout le monde me l’a dit. On a même soupçonné que j’avais fait une fraude et que j’étais parti pour ne pas avoir d’ennuis, ce qui était totalement faux. J’ai travaillé comme un fou, j’ai connu une période de vache enragée, mais après les choses se sont améliorées et j’ai bien gagné ma vie en étant satisfait de ce que je faisais. »
Et comment est-ce que le fonctionnaire qui a pris une retraite prématurée pour faire du business, le danseur passionné, décide d’écrire un livre ? « En 1997, j’ai dû subir une grave opération qui m’a valu une très longue convalescence. Comme je ne savais quoi faire, je suis allé mettre de l’ordre dans mes affaires et j’ai retrouvé des écrits et des gribouillages qui remontaient à au moins cinquante ans et que j’avais rangés dans des boîtes à chaussures que j’avais mis de côté. J’écrivais n’importe quoi, sur ce que je voyais, sur ce que je lisais, sur les sujets qui m’intéressaient, les films que je voyais. Je dessinais aussi depuis l’âge de quatorze ans. Mes écrits étaient dans un grand classeur sur lequel j’avais écrit « à brûler après ma mort. » Comme j’étais encore vivant après mon opération, j’ai décidé d’en choisir quelques écrits pour faire un petit livre. J’ai tout fait par moi-même et j’ai dû attendre que les personnes qui voulaient m’aider soient libres pour taper le texte à la machine, le corriger, le collationner, le recorriger, le mettre sur ordinateur. Tout cela a pris beaucoup de temps. À tel point qu’il fut un temps où je ne voulais plus voir le manuscrit et je voulais même le mettre au feu. Le livre est finalement sorti en 2012. Je l’ai fait parce que je voulais laisser quelque chose, contribuer à faire connaître un peu du passé de Maurice, des histoires locales, quelques pages sur l’histoire mondiale. »
Est-ce qu’il y aura donc une suite à Croquis anciens ? « Oui. Le texte est déjà prêt et comportera 20 pages sur la langue kreol qui est, à mon avis, maltraitée. Quelques histoires amusantes avec un brin d’humour, quelques croquis un peu philosophiques et des faits divers. » Pourquoi le passionné de danse n’a-t-il pas inclus un texte sur ce sujet dans son livre ? « Je ne sais pas. Et portant, j’ai écrit un texte sur l’histoire de la danse de salon à Maurice. Peut-être que je préfère plus danser que parler de la danse. »
Finalement, Max Job continue-t-il à pratiquer la danse de salon ? « Non, malheureusement. Je ne peux plus danser depuis trois ans à cause d’un problème à la cheville gauche. Mais je vous avoue que, comme l’autre jour, quand j’ai entendu à la radio The last Waltz d’Englebert Humperdinck, je me suis mis debout, j’ai redressé mon corps, me suis mis en position et, tout seul, j’ai esquissé les pas de cette valse lente qui est ma danse préférée. Ce fut un moment de grâce que seule la danse de salon peut procurer. »