C’est en devenant barman que Nitin Gopaul a pu réaliser son rêve : aller à la découverte du monde. Portrait d’un barman qui profite de ses moments de liberté sur les navires de croisières pour parfaire ses connaissances géographiques.
Fils unique, Nitin Gopaul, qui a aujourd’hui 33 ans, est né à Vacoas. Son père était garagiste, sa mère femme au foyer et la famille déménage pour Quatre-Bornes où Nitin fait ses études primaires à l’école Baichoo Madhoo et secondaires à l’Islamic College de Belle-Rose. Alors qu’il fait son School Certificate, il obtient un summer job au Sugar Beach et découvre l’hôtellerie. « J’ai toujours été attiré par les voyages et je voulais devenir steward à bord d’un avion pour réaliser ce rêve. Quand je suis entré dans l’hôtellerie, j’ai découvert un monde qui me convenait et un travail qui me permettait de voyager à travers la rencontre avec les clients. » Du coup, Nitin décide de faire de son summer job un travail permanent et quitte le collège pour faire son HSC comme candidat privé, tout en continuant à travailler.
« Je suis entré au Sugar Beach comme trainee bar waiter, j’ai travaillé dur et gravi les échelons. Deux ans plus tard, j’étais barman après avoir fait quelque temps comme assistant. » Quelles sont les qualités essentielles pour devenir un barman : apprécier l’alcool ? « Pas du tout. Il faut surtout avoir une bonne connaissance des alcools et des mélanges que l’on peut faire. Il ne faut pas aimer boire pour être barman, mais savoir faire boire ses clients. Un bon barman n’est jamais saoul. Personnellement, je bois très peu et je ne fume pas. »
Après avoir été nommé barman au Sugar Beach, Nitin travaille dans les différents hôtels du groupe Sun, puis prend emploi comme bar supervisor au Sofitel, avant de passer à Maradiva pour finir au Maritim où il entre comme bar supervisor pour finir comme bar manager. « Après onze ans à tourner dans les bars mauriciens, l’idée de voyager, qui était toujours là, est devenue plus forte. Depuis quelque temps, on recrutait des Mauriciens pour travailler sur des navires de croisières. Plusieurs de mes amis s’étaient fait engager et disait que c’était top. J’ai beaucoup hésité avant d’entreprendre des démarches. Puis je me suis dit que si je ne le faisais pas maintenant, je ne le ferais jamais et j’ai pris contact avec une agence. »
« C’est un travail dur, mais intéressant qu’il vaut mieux faire quand on est jeunes et surtout quand on n’a pas d’attaches familiales. »
Le 20 mai 2012 Nitin embarque sur son premier bateau en Italie. « C’était un choc, le début d’une nouvelle vie. C’était mon premier long voyage en avion puisque je n’étais allé qu’à Rodrigues et à La Réunion avant ça. J’avais été engagé par la compagnie du Ponant, une compagnie française qui possédait cinq navires de croisières. J’ai commencé sur L’Austral, un navire qui avait un équipage de 140 membres pour 280 à 300 passagers et qui effectuait des croisières d’une semaine de Venise au Monténégro en passant par la Croatie. Il y avait sept Mauriciens dans l’équipage et je partageais ma cabine avec trois compatriotes. C’était une autre manière de vivre. La première fois quand le navire a pris la mer, je me suis senti drôle, tout bougeait, j’ai voulu m’agripper aux cloisons pour garder l’équilibre, puis je me suis habitué. Puis quand, pour la première fois, on a eu des grosses vagues, j’ai eu une petite envie de quitter le bateau et de rentrer à Maurice. Mais nous étions en pleine mer et ce n’était pas possible. »
Au cours des trois premiers mois, Nitin fait le trajet Venise-Monténégro, puis embarque pour d’autres croisières qui le mènent dans les îles grecques, turques et dans différents ports européens. Puis il embarque pour son premier long voyage : Venise et l’Antarctique en passant par l’Amérique du Sud. « Nous avons fait l’Italie et l’Espagne avant d’aller à Ushuaïa en passant par le Brésil, le Chili, l’Uruguay et l’Argentine. C’était une croisière de trois mois avec des changements de passagers environ tous les dix jours dans les villes escales. J’arrivais dans des pays dont les noms étaient dans mon livre de géographie. C’était magnifique, le temps était beau, j’étais en train de vivre mon rêve d’enfance. Mais après Ushuaïa, le temps s’est gâté, surtout quand nous avons emprunté le détroit de Drake, qui sépare la pointe de l’Amérique du Sud et le continent Antarctique. C’est là que j’ai eu mon premier mal de mer. Nous avons eu des vagues entre quatre et quinze mètres. Le bateau plonge littéralement dans les vagues et on a le sentiment parfois d’entrer dans la mer, parfois d’être entourés par une muraille d’eau. La vague qui m’a rendu malade était haute de dix-sept mètres. J’étais au sixième étage du bateau dans un bar entièrement vitré et les vagues déferlaient sur nous. Je suis tombé malade, mais j’ai dû assurer mon service. Dans l’Antarctique, nous sommes tombés dans un autre monde calme et immaculé avec des icebergs, des masses de glace, des manchots et des oiseaux qui viennent élever leurs petits. Une équipe de naturalistes qui expliquait la vie dans ces régions, c’était fabuleux. »
Quelles sont les horaires de travail à bord d’un navire de croisière ? « Elles sont de 11 à 13 heures avec des pauses entre. On se repose entre les heures de travail ou lors des escales si on préfère se reposer plutôt que d’aller visiter le port d’escale. Sur un navire de croisière, le bar ne désemplit jamais. Le client n’a pas d’autre endroit où aller et vous êtes là aussi longtemps qu’il y a des clients. On a plus de contacts avec les clients qu’à terre. » Pour le pourboire ? « Pas uniquement, le pourboire vient après. Un barman doit aussi savoir écouter, poser les questions, participer à la conversation tout en restant discret et donner son avis uniquement quand on le lui demande. »
Est-ce que ce travail est bien payé ? « Au départ mon salaire mensuel était de $ 900 (?Rs 27 000) logé, nourri et blanchi. Avec les tips on peut arriver jusqu’à $1 200. C’est pratiquement le même salaire que je touchais à Maurice comme bar manager, avec cette différence que j’étais sur un bateau qui allait à la découverte du monde. Le travail est plus fatiguant sur un navire qu’à terre, mais il est plus excitant si on aime l’aventure, si on veut voir du pays, même rapidement. »
Comment fait-on pour tenir le coup avec ces longues heures de travail ? « On prend des vitamines pour tenir le coup, il faut une endurance plus que la normale. Il faut apprendre à se reposer. C’est un travail dur, mais intéressant qu’il vaut mieux faire quand on est jeunes et surtout quand on n’a pas d’attaches familiales. Il vaut mieux essayer de trouver une copine dans l’équipage. On n’a pas de vie en dehors du travail malgré les pauses et les escales. J’avais une fiancée mais nous avons dû rompre parce qu’on ne peut maintenir une relation sans se parler ou s’écrire. Or, sur un navire, les communications téléphoniques ne passent pas toujours bien et parfois un mail peut prendre quelques heures pour être envoyé. Quand on arrive à terre, on a envie de marcher, de courir, de profiter de la terre, pas de téléphoner ou d’envoyer un mail. Ce n’est pas un job fait pour les couples ou les fiancés. On revient avec de l’argent mais on perd en vie affective. Ce sont deux mondes différents qui n’arrivent pas à communiquer ou qui communiquent mal. Vaut mieux trouver quelqu’un à bord, qui comprend ce monde-là. C’est très particulier. Il vaut partir quand on est jeunes et refaire sa vie à terre après. »
Le premier contrat de Nitin est renouvelé, et après un mois de vacances à Maurice en 2013, il signe un deuxième contrat pour faire l’ouverture d’un nouveau navire de croisière, Le Soléal. « Le navire était en construction. Le commandant, son assistant et deux membres de l’équipage étaient sur place huit mois avant pour suivre la construction du navire à Ancona, en Italie. Nous sommes arrivés un mois en avance pour le meubler, le nettoyer à la perfection. C’était un navire de croisières six étoiles, qui faisait une croisière qui m’a permis de découvrir l’Arctique, les pôle Nord et Sud. Nous avons fait l’Europe puis l’Islande pour aller au large du Groenland, où nous sommes restés plus d’un mois. Là nous avons découvert la banquise avec ses loups, ses ours blancs en faisant la grand passage du nord à l’ouest. Nous avons traversé des mers de glace, en utilisant parfois des brise-glace pour pouvoir avancer. Les passagers — qui avaient payé leur place à partir de 6 000 euros — se battaient pour faire les meilleures photos, avoir les meilleures angles et se plaignaient parfois de ne pas voir les baleines ou les ours dans une bonne lumière ! »
C’est après ce fabuleux voyage dans le grand Nord et en rentrant vers l’Europe en passant par l’Asie que Nitin fera son accident. « Nous avions fait Hong-Kong, Singapour et avions quitté Danang pour aller à Ho Chi Ming, au Vietnam, quand nous avons commencé à ressentir les vents de Haiyan, le plus puissant cyclone de l’histoire, qui a ravagé les Philippines en novembre dernier. Je suis monté sur le pont du bateau pour aider à démonter tout ce qui se trouvait dehors. Une vague m’a fait tomber et j’ai heurté un pylône et  me suis cassé le poignet. Je n’ai pas eu le temps d’aller voir le médecin, j’ai bandé ma main, qui me faisait mal, et j’ai continué à travailler. J’ai eu des soins préliminaires avec le médecin de bord et quand nous avons fait escale en Malaisie, j’ai pu aller faire faire une radio dans une clinique où on m’a mis une petite plaque et une prothèse et j’ai continué à travailler. Quand on est sur un navire, on travaille, et si on ne peut pas, on est rapatriés. Cela fait partie du contrat de travail. J’ai terminé mon travail avec une main dans une prothèse le 12 décembre et je suis rentré à Maurice. »
L’escale médicale va-t-elle se transformer en un retour définitif sur la terre ferme pour Nitin ? « Je ne sais pas trop ce que je veux faire. Si j’ai un poste stable ici, je vais prendre une longue escale. Mais quand je passe à Port-Louis et que je vois la mer, je sens quelque chose qui bouge en moi. Je me revois le soir, sur le pont, sans rien autour de moi que la mer, qui fait croire que la terre est ronde. Seul sous les étoiles, I am the king of the world, et c’est mari top ! »