Depuis la fin de la semaine, le monde de la politique mauricienne compte une nouvelle venue dans ses rangs. Il s’agit de la doctoresse Radhika Jagatsingh-Beehuspoteea qui vient d’adhérer au Mouvement Mauricien Social Démocrate (MMSD). Portrait d’une fille d’un leader travailliste et épouse d’un membre du MMM qui choisit d’entrer dans un « petit » parti.
Fille de feu sir Kher Jagatsing, un des lieutenants de sir Seewoosagur Ramgoolam, Radhika a fait ses études primaires et secondaires au couvent de Lorette de Quatre-Bornes. Toute petite, elle rêve de devenir médecin et choisit d’étudier les matières voulues pour le faire. Alors que la tradition voulait que les filles de notables hindous aillent faire leurs études universitaires en Grand-Bretagne, Radhika choisit, par hasard, de les faire en France. « Je suis allée accompagner une copine qui allait faire ses inscriptions pour une université française. La préposée m’a donné un formulaire que j’ai rempli et au moment de choisir l’université, sur les conseils de ma copine, j’ai choisi Strasbourg. Ma candidature a été acceptée et je me suis retrouvée en France. » Au cours de sa première année de médecine, Radhika fait la connaissance de Dan Beehuspoteea, un autre étudiant mauricien. C’est le coup de foudre. « Au départ, tout nous séparait : j’étais une fille de la ville et lui un garçon de la campagne, j’étais la fille d’un dirigeant du Parti travailliste et lui ne jurait que par le MMM. Nous avons su accepter nos différences et construire notre vie ensemble. A la fin de nos six années d’études de médecine générale, nous sommes rentrés à Maurice pour nous marier. » Rentré en France, le jeune couple se spécialise, lui comme opticien, elle comme pédiatre, avec un accent sur la réanimation et le néonatal, les soins à donner aux prématurés. Quand ils terminent leurs études respectives en 1995, les Beehuspoteea sont parents de trois enfants et doivent prendre une décision pour leur avenir familial et professionnel. « Nous avons eu des propositions pour des postes de responsabilité dans plusieurs établissements hospitaliers en France. Mais nous voulions rentrer à Maurice, car nous voulions que nos enfants grandissent dans notre pays. Nous voulions aussi mettre notre expérience professionnelle au service du pays. Nous sommes rentrés. » Radhika découvre alors que le monde médical mauricien est à des années lumières de celui dans lequel elle avait évolué, en France. Elle entre dans le service public où on laisse entendre qu’elle doit plus son admission au fait qu’elle soit la fille d’un ex-membre du PTr, qui est alors au gouvernement qu’à ses capacités professionnelles. « Au départ, on a dit que c’était la fille de Jagatsing, qu’on allait lui donner un poste sans qu’elle ait besoin de travailler. J’ai démontré par mon travail que je n’étais pas seulement la fille d’un haut dignitaire du PTr mais un médecin compétent qui sait se battre pour pratiquer son métier comme il le faut. » Elle va se battre pour créer la section Neonatal à Candos. En dépit des difficultés, elle parvient à en faire un succès qui conduit à l’ouverture d’une deuxième, à l’hôpital du Nord. Mais après des années de lutte quotidienne, elle décide de quitter le public pour le privé. « A un moment, je me suis rendue compte que je ne pouvais pas me battre toute seule contre le système en place. Je suis retournée dans le privé ou j’ai pu contribuer à la création d’une unité de néonatal. »
« J’ai démontré par mon travail que je n’étais pas seulement la fille d’un haut dignitaire du PTr, mais un médecin compétent qui sait se battre pour pratiquer son métier comme il le faut. »
Mais si on a plus de moyens dans le privé et que les patients sont mieux traités, le mind set médecins/patients est le même. « Les premiers disent, les autres écoutent, obéissent. Les Mauriciens ont une éducation qui ne les pousse pas à poser des questions, à interpeller pour comprendre mais surtout à accepter des réponses sans les questions, à obéir. Surtout si c’est réponses viennent de médecins que l’on considère comme des demi-dieux. Cela fait quinze ans que je suis revenue et le mindset est le même, on parle beaucoup — et certains médecins savent très bien parler —, mais les actes ne suivent pas. Poser des questions aux médecins et aux infirmiers ne veut pas dire les agresser, mais dialoguer pour pouvoir comprendre le pourquoi d’un traitement et aider le malade à mieux s’en sortir. » Il n’y a pas que les relations médecins et patients qui doivent être revues selon Radhika, mais également celles entre les médecins et les infirmiers. « A Maurice, on ne donne pas aux infirmiers leur dû au niveau des salaires mais surtout au niveau des relations professionnelles avec les médecins. Ailleurs, ils sont les collaborateurs, des partenaires des médecins. Ici, ils ne sont que des assistants. Parfois, avec tout ce que cela peut comporter d’attitude condescendante, méprisante. C’est pour cette raison que nos infirmiers, qui sont excellents, vont ailleurs où ils sont très recherchés. » Elle s’élève aussi contre le fait que l’on ne donne pas aux jeunes médecins les moyens d’aller se spécialiser et se perfectionner à l’étranger alors ces facilités existent, mais sont la chasse gardée des anciens. Ce qui fait que Maurice est en décalage par rapport au développement de la médecine, surtout dans le secteur public. Mais il y a également des maux sociaux qui affectent la société mauricienne, en commençant par le CPE. « En tant que pédiatre, je vois le massacre que constitue le CPE, pas uniquement pour les enfants mais pour les parents aussi. Ils sont aussi stressés que leurs enfants. Jusqu’à quand on va continuer avec ce système. On fait tout ça pour aboutir à quoi ? A des enfants qui vont continuer à obéir au lieu de poser des questions, de raisonner pour essayer de comprendre de stresser à chaque examen ? C’est ça l’île Maurice de l’avenir ? » C’est pour essayer de changer les choses, tout au moins d’en parler que Radhiaka a décidé de se lancer en politique. « Je me lance pour que je puisse contribuer à faire de Maurice un pays où mes enfants reviendront vivre et travailler après leurs études universitaires. J’ai essayé de me battre au sein du secteur public jusqu’à ce qu’on me fasse comprendre qu’il valait mieux que je m’en aille. Dans le privé, je me suis rendu compte que je suis arrivée à un stade où je ne peux pas faire changer les choses. Pour ce faire, à Maurice, il faut passer par la politique. J’entre en politique active, car je veux essayer de changer le système, de faire prendre conscience de ce crime qu’est le CPE qui nous fabrique des robots juste bons pour obéir, que le système de santé public doit être améliorée. Il faut que je dise tout cela haut et fort. « 
« Je vais avoir à démontrer qu’en politique, je ne suis pas que la fille de mon père mais une femme qui a des idées, des convictions et des ambitions pour son pays. »
Mais pourquoi avoir choisi un petit parti, le Mouvement Mauricien Social Démocrate que dirige Eric Guimbeau, pour faire de la politique active ? « J’ai bien observé le monde politique mauricien. Je crois que l’on peut plus se faire entendre dans les petits partis que dans les grands. Dans les grands, comme en CPE, on suit le mouvement, on suit les consignes, on applique la politique décidée. Dans les petits partis on peut discuter, se faire plus facilement entendre et avancer ses idées. Au MMSD, on ne va pas me dire de ne pas aborder un thème qui n’est pas politiquement correct ou qui ne correspond pas à la ligne du parti. De toutes les manières, est-ce que les grands partis ont fait quoi que ce soit au cours des quinze dernières années contre le CPE ? Ils n’ont fait que perpétuer et consolider le système tout en le critiquant de loin. Les grandes idées ne passent pas par les grands partis, ils ont trop d’intérêts à préserver, de lobbies. Le CPE, les droits des femmes, l’avortement, rien n’a bougé et ce sont les grands partis qui sont au pouvoir. » C’est un avantage en politique d’être la fille de Kher Jagatsing ? « Ce serait même un handicap. On pense que je suis une parachutée en raison du nom de mon père. J’ai démontré que j’étais un bon médecin. Je vais avoir à démontrer qu’en politique, je ne suis pas que la fille de mon père, mais une femme qui a des idées, des convictions et des ambitions pour son pays. » Et que pense Dan Beehuspoteea, membre du MMM, de l’adhésion de son épouse au MMSD ? « Mon mari a toujours été un partisan du MMM et il a gardé ses convictions. Mais si nous avons pu faire des études de médecine ensemble et nous spécialiser dans deux banches différentes de la médecine sans problèmes, il n’y a aucune raison pour que nous ne puissions pas faire de la politique active chacun dans un parti. » La politique mauricienne étant ce qu’elle est, certains ne vont pas manquer de dire qu’en ralliant le parti d’Eric Guimbeau, la fille de Jagatsingh trahit l’idéal de son père. « Je ne veux pas entrer dans le débat communaliste que sousentend cette question, bien que je sais qu’il existe malheureusement. Pour moi, les choses sont simples : je suis une Mauricienne qui a choisi de rejoindre un parti dont le leader est un autre Mauricien. Point à la ligne ! Je rejoins un parti pour tenter de sensibiliser les Mauriciens aux grandes questions de société. Je n’ai pas la prétention de tout changer du jour au lendemain en entrant en politique, j’ai celle d’essayer de faire évoluer les mentalités, de convaincre qu’on peut améliorer la vie des Mauriciens, qu’ils doivent apprendre à réfléchir pour faire changer les choses, prendre leur destin en mains. » Connaissant les réalités politiques mauriciennes et le fait que tout en les critiquant les électeurs finissent par les appliquer, est-ce que l’entreprise de Radhika Jagatsing Beehuspoteea n’est pas vouée à l’échec. « J’espère sincèrement que vous avez tort. Mais quoi qu’il en soit, il faut un idéal pour avancer dans la vie. Si les Mauriciens décident de continuer dans la même voie électoraliste, j’aurais au moins essayé de faire quelque chose. Je considère ne pas avoir le droit moral de ne pas essayer de faire changer les choses. »