« L’argent ne compte pas. C’est l’amour qui compte ». Ces paroles du regretté père Henri Souchon, ancien curé de la paroisse de l’Immaculée Conception, Diana et Karl Flore en ont fait leur leitmotiv. Responsables depuis sept ans du Dîner des clochards, projet mis sur pied il y a vingt-cinq ans par le prêtre, les Flore s’engagent aujourd’hui en couple et en famille, avec un groupe de volontaires, pour donner un peu d’amour aux laissés-pour-compte de la société. Le couple, qui compte quatre enfants, se débrouille pour que chaque dimanche, quelque 240 SDF reçoivent un repas chaud au Centre social Marie-Reine-de-la-Paix. Mais pas que cela. Là, on leur prête aussi une oreille. Pour aider en quelque sorte à panser leurs blessures émotionnelles.
Diana et Karl se découvrent la fibre sociale très tôt. Tous deux sont de la paroisse de l’Immaculée Conception dont est curé, à l’époque, le père Henri Souchon. « J’avais environ 14 ans et je faisais partie du groupe « 3/4 Filles ». On avait décidé de participer à un des dîners des clochards pour voir comment cela se déroulait. Et, ce jour-là, par coïncidence, une bagarre éclata et un clochard fut blessé. Comme personne ne lui prêtait secours, je lui ai tout naturellement prodigué des soins, ayant moi-même reçu une formation de premier secours par le St John Ambulance », se remémore Diana. Ce ne devait être que le début de tout son dévouement pour les clochards. Le curé, remarquant ses capacités, l’invite à venir au dîner des clochards chaque dimanche. Et, depuis, son soutien dominical ne s’est plus arrêté. De son côté, Karl, ancien enfant de choeur de la paroisse fait aussi partie du groupe « 3/4 Garçons ». Cernant en lui le sens de la responsabilité, le curé l’embarque également dans le Dîner des Clochards.
Il y a vingt-cinq ans, le père Souchon descend dans les rues de la capitale avec un groupe de jeunes. Ils commencent par offrir un pain chaud aux SDF. « Après, ils ont décidé de les caser. C’est là que ce repas dominical a eu lieu devant l’église de l’Immaculée Conception. Ensuite, pour la sécurité des jeunes bénévoles et des clochards, ils ont bougé vers le centre social. Au départ une cinquantaine, ils sont aujourd’hui quelque 240 », explique Diana Flore. Mais, tous ne sont pas clochards. Le centre social reçoit aussi toxicomanes, ex-détenus, prostituées et autres personnes sans toit ou rejetées par leur famille. « Ils ne viennent pas ici seulement pour recevoir de la nourriture. Il y a un groupe de jeunes qui se mettent à leur écoute, car durant la semaine, ils ont essuyé des regards de mépris par la société si ce n’est aucun regard… Là, on les écoute. Ils peuvent partager leurs souffrances », témoigne notre interlocutrice.
Son propre regard sur ces personnes ? « Souvent, la société pense qu’ils méritent la situation dans laquelle ils se trouvent. Mais, une bonne majorité sont là parce qu’ils n’ont pas reçu l’encouragement nécessaire. Peut-être faudrait-il des travailleurs sociaux pour aller vers eux – parce que c’est plus difficile dans l’autre sens quand ils sont découragés – et les accompagner pour les rebooster et leur trouver un emploi. Il y a beaucoup aussi qui ont un travail, mais n’ont pas de toit. S’ils dorment sous les ponts, ils se font plus facilement attaquer et se font voler leur argent. D’autres dépensent aussi leur argent dans l’alcool ».
Diana Flore s’est essayé à plusieurs tâches : « J’ai commencé par le rasage des clochards, ensuite je me suis mise à faire le thé, la cuisine et en parallèle, j’aidais à la préparation de la messe avec les « Mam san Baz ». Depuis cinq ans, je m’occupe du catering. Je dois m’assurer qui donne les repas pour quel dimanche. Il faut faire de sorte que j’aie 52 repas pour 52 dimanches de l’année. Depuis le départ du père Souchon, je m’occupe de trouver des sponsors. Nous avons des associations, clubs ou familles qui nous aident pour l’offre de rasoirs, riz, lait… ».
Forte d’un degré en Social Work de l’Université de Maurice, Diana est apte à prodiguer des conseils aux personnes en difficulté. « Il y a travailleur social et travailleur social professionnel. J’ai reçu une formation en psychologie et en counselling ». Elle se dit reconnaissante envers le NGO Trust Fund qui a financé sa formation et le père Souchon qui l’a encouragée en ce sens. Quand on demande à Diana ce que les oeuvres sociales représentent pour elle, elle cherche sa réponse, preuve qu’elle le fait tout naturellement sans s’être déjà posé la question. Si pour son époux, Karl, faire du social, « c’est un peu vivre mon évangile d’autant que j’aime les relations humaines », Diana, après réflexion, dit sentir avoir des choses à donner et « pourquoi pas le faire ? Il y a des gens qui ne peuvent le faire. J’ai peut-être reçu un don. Je me sens bien dans ce domaine », dit-elle avec humilité.
Alors que nous vivons dans une société de plus en plus mercantile, les Flore ont décidé de s’engager non seulement en couple, mais aussi en famille. En effet, c’est flanqués de leurs quatre fils dont le benjamin n’a que cinq mois qu’ils s’en vont tendre leurs mains aux SDF. « C’est par choix que nous les emmenons avec nous. Bien sûr, le social n’est pas donné à tous, mais s’ils peuvent poursuivre dans cette voie, pourquoi pas ? » Pour Karl, qui, en dehors de son aide sociale, travaille chez Mathieu Opticien, « nous avons appris de ces personnes la simplicité de vivre. On n’a pas besoin de grand-chose pour être heureux dans la vie. Ce sont des personnes qui ne vous connaissent pas pour votre argent, mais pour votre amitié et ça c’est plus authentique ! »
Le père de quatre enfants dit toutefois vouloir passer dans quelques années le relais aux plus jeunes pour avoir un peu de temps pour sa famille. « Les jeunes ont parfois de nouvelles idées ».
Les Flore disent avoir beaucoup appris de l’ancien curé de l’Immaculée Conception. « Il lançait des projets, peu importe s’il avait les finances ou pas. Il les trouvait toujours. Cela m’a aidée dans mon travail », confie Diana. À titre d’exemple, dans une des écoles ZEP où elle travaille en tant qu’ICT Support Officer, elle raconte être parvenue à aider une des élèves. « On m’a fait part qu’une fille ne voyait pas bien et moi, quand j’entends ce genre de problèmes, je ne peux rester sans rien faire. J’ai pris un rendez-vous avec un opticien et ce n’est qu’après que je me suis demandé comment j’allais régler la facture… J’ai appelé un ami tout en lui expliquant qu’il s’agissait d’une fille très intelligente dont le père est en taule et la mère a cinq enfants à sa charge. Il m’a dit OK et il est venu payer la facture… ». Elle remercie ainsi ceux qui apportent ce type de soutien, dont la cinquantaine de compagnies, familles, groupes et individus assurant la distribution des repas du Dîner des Clochards.
Le rêve de Diana Flore aujourd’hui pour ces délaissés de la société : leur trouver un abri permanent. « Un jour, le père Souchon m’avait demandé ce que je pensais d’un lieu de résidence permanent pour ces derniers. Je lui ai répondu qu’à la maison, en hiver, quand sous ma couette, j’ai froid, je pense à ces personnes qui, sous les ponts ou dans la rue, se couvrent avec une pièce de carton. À une époque, avec l’aide du père Souchon, on avait fait une demande pour l’obtention d’un bâtiment devant les abriter. Le ministère de la Sécurité sociale nous avait donné un bâtiment à Roche-Bois pouvant recevoir une centaine de personnes. Le problème était que, outre le bâtiment, il faut encore Rs 3 millions annuellement pour les services de gardiennage, de nettoyage, etc. Ensuite, il faudrait un repas chaud chaque soir au dîner et un petit-déjeuner le matin sans compter des produits d’hygiène… Finalement, le bâtiment est allé à une autre association ». La trentenaire dit espérer malgré tout qu’un jour ce projet puisse se concrétiser. « Il faudrait aller de l’avant avec cette idée. On espère avoir des sponsors pour nous aider ».