La seule chose qui distingue Samuel Laval des jeunes de son âge dans la rue, c’est qu’au lieu de se promener avec un sac tendance, il se déplace avec son étui de saxo ténor. Timide de nature, il ne sait que faire de ses mains et prend du temps pour répondre aux questions. Mais dès qu’il a son saxo en mains, tout change, son corps se redresse, ses mains volent sur les touches de l’instrument de musique, sa bouche prend possession du bec. Samuel devient alors ce jeune musicien de jazz remarqué, dont voici le portrait.
Samuel est né il y a vingt et un ans dans une famille dont le père jouait autrefois du clavier et de la guitare dans un orchestre. Mais au cours de son enfance, Samuel ne manifeste pas un intérêt excessif pour la musique, qu’il écoute, sans plus. C’est vers la fin des études primaires qu’il découvre l’instrument qui va devenir sa passion et lui ouvrir les portes de la musique : la flûte à bec. Après ses études primaires à l’école de Roches Brunes, il intègre le collège Patten pour le secondaire, mais ne parvient pas à s’intéresser aux études. « Je ne crois pas que j’étais un mauvais élève, mais les études ne m’intéressaient pas. Comme je suis timide en plus, cela n’a pas arrangé les choses. »
À treize ans, son père accepte de le laisser quitter le collège à condition qu’il aille suivre des cours au Conservatoire François-Mittérand. « Il se rendait compte que je m’épanouissais plus dans la musique que dans les études. » Samuel essaye plusieurs instruments de musique avant de découvrir le saxophone. « Je me suis tout de suite senti à l’aise, je savais que c’était l’instrument que je devais jouer. Je ne connaissais rien de la musique et encore moins du jazz. Tout ce que je connaissais de la musique jouée au saxo, c’était Kenny G. Même si ça me fait rire aujourd’hui, c’est Kenny G qui m’a poussé à faire du saxo. »
Après un an d’études, Samuel décide de quitter le Conservatoire. Pour quelle raison ? « J’étais impatient de jouer et je pensais, à tort, que l’étude de la théorie et de la technique me faisait perdre du temps. J’avais l’impression que les cours, l’encadrement m’empêchaient d’aller plus vite. Je ne voulais qu’une chose : jouer de la musique. » Sur les conseils de son père, il s’inscrit à l’Atelier Mozart où il va rester deux ans. « Dans ma manière très particulière de voir les choses à l’époque, l’Atelier Mozart était mieux que le Conservatoire. On faisait plus de la musique pratique que la théorie, c’est ce que je recherchais. J’étais content, mais après avoir trouvé mon instrument, j’étais à la recherche de la musique que je voulais faire avec. »
Samuel se fait une petite réputation dans le monde de la musique et quand il quitte l’Atelier, il commence à jouer dans les hôtels où les groupes se forment en fonction des contrats obtenus. « Je suis rapidement devenu musicien à plein temps dans les hôtels et j’ai tourné pour jouer toutes sortes de styles, depuis le disco jusqu’aux rythmes sud-américains, sans oublier les classiques de la variété avec un saxo comme New York, New York ou My Way. »
Ce n’est pas désagréable pour un musicien de jouer devant un public qui mange, boit, parle et n’écoute l’orchestre que d’une oreille, comme un bruit de fond sonore ? « Pour moi, l’important c’était de pouvoir faire de la musique, d’en jouer le plus possible, de pratiquer pour m’améliorer. J’étais un débutant, un bon débutant, paraît-il, et j’ai joué avec tous les musiciens qui tournent. Au début, ce n’était pas bien payé et puis ça s’est amélioré. J’ai beaucoup appris sur le tas parce que les musiciens des hôtels sont bons. Ils peuvent passer d’un style à un autre en quelques secondes, à la demande, ce qui oblige à une grande souplesse musicale. »
« Nous sommes allés manger après le concert et j’étais sur une espèce de nuage : je venais de jouer avec les meilleurs musiciens de jazz de Maurice et Ernest Wiehe m’avait félicité ! »
C’est au cours d’une de ces soirées que Samuel va faire une rencontre déterminante. « Il y avait dans le groupe le trompettiste Philippe Thomas et nous avons joué ensemble. À la fin de la soirée, il m’a dit que ce que je faisais n’était pas mal, il m’a même dit que je jouais bien. Nous avons discuté et il m’a dit que je devrais venir à l’hôtel Tamarin pour rencontrer Ernest Wiehe. J’ai cru qu’il avait dit ça comme ça, juste pour faire plaisir au jeune débutant que j’étais. Je connaissais Ernest Wiehe à travers des vidéos et une ou deux cassettes qui appartenaient à mon père. Je savais qui il était mais je ne l’avais jamais écouté en live et je n’étais jamais allé à Tamarin. »
Grâce à la passion de son directeur Cyril Michel, l’hôtel Tamarin était devenu le temple du jazz où tous les jeudis musiciens et amateurs se rencontraient dans le cadre mémorable. « Un jeudi, je me suis décidé et j’y suis allé avec mon Yamaha sous les bras. Philippe avait parlé de moi à Ernest Wiehe puisque quand on a été présenté il m’a demandé « c’est toi le petit Samuel ? » et dit qu’il m’attendait depuis longtemps. Il m’a demandé de m’asseoir et prévenu que, plus tard dans la soirée, j’allais jouer avec le groupe. C’était les meilleurs professionnels du jazz de Maurice. Il y avait à la trompette Philippe Thomas, Noël Jean au piano, Jameen Auckbarally à la batterie, Kersley Pytambar à la contrebasse et Ernest Wiehe au saxo. À un moment Ernest m’a demandé de venir rejoindre le groupe. Je crois bien que je tremblais comme une feuille quand j’ai joué avec lui et ses musiciens un blues. J’ai essayé de jouer mieux que d’habitude, de ne pas faire d’erreurs, mais je ne pouvais les éviter. Après le morceau Ernest m’a félicité et demandé de continuer à jouer avec le groupe. Nous sommes allés manger après le concert et j’étais sur une espèce de nuage : je venais de jouer avec les meilleurs musiciens de jazz de Maurice et Ernest Wiehé m’avait félicité. »
Ce n’était que le début de cette soirée exceptionnelle dans la vie de Samuel Laval. « Ensuite, pendant le dîner, Ernest m’a dit qu’il avait un cadeau pour moi. Il m’a donné un Selmer maxi, un des meilleurs saxophones, qu’il avait commandé mais qui ne lui plaisait pas. J’ai eu à peine le temps de lui dire merci qu’il m’a dit que ma manière de jouer lui plaisait et il m’a appris qu’il avait déjà parlé à Cyril Michel et les musiciens et que je faisais désormais partie du groupe qui jouait au Tamarin le jeudi soir. Quand je suis rentré chez moi et que j’ai dit à mon père : « j’ai joué avec Ernest Wiehe, il m’a dit que je jouais bien, il m’a donné un saxo et je vais jouer avec son groupe », il m’a regardé comme si j’étais malade. Comme moi, il a pris un peu de temps pour réaliser ce qui venait de se passer : je venais de faire un pas dans la cour des grands du jazz mauricien. Je n’arrête pas de me dire que j’ai eu une chance extraordinaire d’avoir été accepté dans ce milieu, moi le petit débutant qui ne sait même pas lire la musique. J’ai tout arrêté pour ne jouer qu’à Tamarin. »
« Ernest Wiehe a pris du temps pour me faire rentrer dans la tête qu’un musicien, un vrai musicien, ne doit pas se contenter de seulement jouer, même s’il est doué »
Ernest Wiehe va prendre le débutant sous sa houlette et lui faire comprendre que la musique ça s’apprend et que le don doit être enrichi par l’étude. « Ernest Wiehe a pris du temps pour me faire rentrer dans la tête qu’un musicien, un vrai musicien, ne doit pas se contenter de seulement jouer, même s’il est doué. Pour mieux jouer, pour aller plus loin, il faut qu’il apprenne comment il fait pour jouer, il faut savoir comment il produit les sons pour mieux les maîtriser. C’est bien de jouer de mémoire, mais c’est mieux de le faire avec une partition. La musique c’est mon univers, c’est la chose qui me convient le plus dans la vie. C’est le bon train pour la bonne destination et grâce aux uns et aux autres, j’ai eu une place dedans. Pour moi, la destination ou les gares ne m’intéressent pas. Ce qui est important c’est d’être dans le train et de faire de la musique avec les autres passagers. Ernest a eu un peu de mal pour me faire comprendre que pour rester dans le train et aller jusqu’au bout du voyage il faut apprendre à jouer, à maîtriser le jeu pour pouvoir mieux donner à la musique. »
Les conseils et leçons d’Ernest Wiehe améliorent le jeu de Samuel pour le plus grand bonheur des amateurs qui se pressent le jeudi soir à Tamarin. Un soir, Nicolas Folmer, trompettiste français et enseignant de musique, passe au Tamarin, l’entend jouer et lui propose un stage à Paris. Samuel Laval accepte mais ce sont ses amis qui le poussent à partir. Il passe trois mois en France, suit le stage, joue dans les boîtes, aime bien la musique mais se sent dépaysé. « Je n’étais pas bien adapté, j’avais l’impression que tout allait trop vite, peut-être parce que je n’étais pas préparé. C’était l’hiver en plus. Il y a eu plein d’amis mauriciens dont le frère de Philippe Thomas et Lindley Marte qui étaient là. J’étais entre de bonnes mains mais j’ai préféré rentrer pour retrouver la bande du jeudi soir. »
De retour à Maurice, Samuel continue à jouer et commence à mettre en pratique les enseignements d’Ernest Wiehe, emporté entre temps par une maladie. « Depuis que j’ai connu Ernest, je ne fais que de la musique. Avant, j’étais tellement heureux dans la musique, en la jouant, que cela ne m’intéressait pas d’apprendre. Aujourd’hui, je le regrette, je comprends l’importance de la formation théorique et technique. Je vais retourner au Conservatoire car j’ai fini par comprendre qu’il faut que je sois mieux armé musicalement pour être encore meilleur. Donc, je vais étudier le piano et sans doute le solfège pour pouvoir lire les partitions et peut-être essayer d’aller faire des études à l’étranger. Je me rends compte aujourd’hui que j’ai appris la musique dans le désordre. »
En attendant, Samuel continue à jouer avec le quintette de Tamarin. « Je fais de mon mieux pour essayer d’être à la hauteur. Je suis toujours le benjamin, le petit dernier. Ils sont très loin devant, mais je les suis, c’est dur mais je les suis. J’ai encore beaucoup de chemin à parcourir mais je sais, surtout grâce à Ernest Wiehe, que je suis sur la bonne voie et que je dois m’accrocher. »