S’il avait vécu, Serge Constantin aurait eu cent ans jeudi dernier, le 18 mai 2017. Pour célébrer le centenaire de la naissance de celui qui fut le premier scénographe et un des peintres, graveurs et sculpteurs mauriciens les plus talentueux, ses enfants, Rachel et David, ont organisé une série de manifestations, dont le détail est publié plus bas. En avant-première de ces célébrations, nous proposons un portrait de celui qui pendant plus de cinquante ans a régné en maître absolu sur le théâtre de Rose-Hill et qui a profondément influencé l’évolution des arts plastiques à Maurice. Un portrait qui doit beaucoup à l’excellente biographie, très documentée, de Serge Constantin par Bernard Lehembre, qui paraîtra prochainement.*
Marie Gustave Serge Constantin est né le 18 mai 1917 à Port-Louis, non loin des Casernes centrales. Son père était boulanger, sa mère femme au foyer et il avait un frère et une soeur. Si sa petite enfance se passe sans histoire, ce n’est pas le cas de son adolescence. Après 1925, et suite à la baisse du prix du sucre sur le marché mondial qui provoque une crise économique à Maurice, son père perd son travail et la famille va vivre chichement. A la mort de leurs parents, quelques années plus tard, les enfants Constantin sont recueillis par des parents qui les traitent différemment de leurs propres enfants. Serge poursuit quand même ses études secondaires au collège St Stanislas à Rose-Hill, et quand il les termine, en dépit du fait qu’il se sent attiré par les arts, il doit, pour gagner sa vie, travailler dans une étude de notaire. En même temps il prend des cours de peinture avec Gabriel Gillet, peintre et caricaturiste qui deviendra le conservateur du théâtre de Port-Louis et, plus tard, avec Xavier le Juge de Segrais, peintre reconnu, qui deviendra son mentor. En 1942, à la surprise générale, Serge Constantin, qui a toujours été petit, maigre et chétif au point où on l’avait surnommé « moustic-linglot » est engagé dans l’East Africa Forces de l’armée britannique dont un bataillon est installé à Maurice. La jeune recrue sera postée à la batterie de la Pointe-du-Diable dans le sud-est pour protéger l’île d’une éventuelle invasion navale des forces ennemies. Serge Constantin quittera ensuite l’armée où il a appris à devenir endurant, à bien tremper son caractère et à commander avec le grade de sous-officier.
Il reprend son emploi de clerc de notaire et commene alors à fréquenter le milieu artistique mauricien à l’invitation du peintre Hervé Masson qui organisait des réunions chez lui avec Malcom de Chazal, Marcel Cabon, René Noyau, Madeleine Mamet, entre autres. Serge Constantin fait partie des artistes mauriciens, inspirés par les mouvements qui traversent l’art en Europe qui veulent faire de l’expérimentation, de la recherche et de l’innovation et qui veulent se distinguer des paysagistes locaux adulés par la bonne société mauricienne. La première exposition à laquelle participe Serge Constantin eut lieu en 1947 à Curepipe, qui était alors la capitale culturelle de l’île. C’est une exposition de groupe au milieu de la laquelle son tableau ne retint pas particulièrement l’attention, ce qui ne fut pas le cas des suivantes, dont celle de la semaine de l’Art en 1950. Entre-temps, le jeune peintre allait changer de métier en se faisant engager comme dessinateur dans le nouveau cabinet d’architecte fondé par Marcel Lagesse et Max Boullé. Ce dernier, qui était également décorateur du théâtre du Plaza décide, en 1949, de démissionner pour se consacrer à son cabinet d’architecte. Georges André Decotter, qui deviendra plus tard le secrétaire de la ville de Beau-Bassin/Rose-Hill, jouera un rôle important dans le développement culturel de la ville et sera un témoin privilégié de l’évolution artistique de Serge Constantin ; il soutient sa candidature qui estretenue.
Le mythique atelier installé dans le   grenier du Plaza
Serge Constantin commence son nouveau métier par la première tournée d’une troupe française à Maurice après la Seconde Guerre mondiale avec un répertoire d’oeuvres lyriques et de comédies à succès très prisées par le public mauricien. Il ne s’agit pas de créer des décors, mais de copier ceux dessinés à Paris pour chaque pièce et le jeune décorateur mauricien tire son épingle du jeu avec brio. Malgré les succès rencontrés au Plaza, Serge Constantin voulait aller poursuivre ses études à l’étranger, en Europe. Il demanda et obtint une bourse du British Council pour un cours d’une année à la Central School of Arts and Crafts de Londres. En août 1951, au terme d’un voyage de trois mois en bateau, il se retrouve à Londres où il va littéralement se gaver de spectacles, de visites de musées et de lieux historiques, bref profiter au maximum de cette vie intellectuelle et artistique dont il rêvait depuis des années. L’étudiant mauricien se révéla si brillant que sa bourse fut étendue pour deux années. Il entreprit également des voyages de découverte artistiques en France, en Allemagne et en Italie tout en continuant à peindre. De retour à Maurice en novembre 1954, Serge Constantin se plonge dans son travail de décorateur du Plaza pour oublier la dépression dont il souffre depuis qu’il a quitté Londres. Les pièces de théâtre vont s’enchainer au Plaza et les troupes étrangères laisser la place aux amateurs locaux, plus particulièrement Joseph Leroy qui va monter “Samson et Dalila” de Saint-Saëns, “Carmen” de Bizet et, plus tard, “Aida” de Verdi qui seront considérés comme des pics du début de la carrière du scénographe. Mais si Constantin allait de succès en succès au théâtre, il ne peignait plus depuis son retour au pays malgré les sollicitations de ses amis. En même temps, il avait rencontré une jeune enseignante, par ailleurs élève d’un cours de danse, Christiane Ducasse.
L’un des plus importants artistes du siècle dernier
C’est l’arrivée du peintre allemand Siegfried Sammer, venu s’installer à Maurice pour y lancer une école d’art, qui va redonner à Constantin le goût de la peinture. Trois ans plus tard Siegfried Sammer, contraint de rentrer en Allemagne pour des raisons de santé, demande à Serge Constantin de le remplacer à l’école de peinture, qui devait devenir le mythique atelier installé dans le grenier du Plaza où la plupart de ceux qui devaient se faire connaître plus tard dans le monde artistique mauricien sont passés. Un atelier qui était aussi une volière aux fenêtres ouvertes où l’artiste nourrissait les oiseaux, tout comme il avait transformé sa maison de Belle-Etoile en havre pour animaux. Ayant retrouvé le goût de la peinture, Serge Constantin recommence à exposer et décide d’aller perfectionner ses connaissances en gravures à Londres et de tenir une exposition de ses oeuvres à Paris. Cette exposition eut lieu du 6 au 20 février 1959 dans une galerie d’art du Palais-Royal et fut très bien accueillie par la critique française. Après ce grand succès et six mois d’absence, le peintre revient au théâtre où il continue ses activités habituelles, se marie avec Christiane Ducasse et expose ses travaux. Une première exposition sur les docks de Londres sera très mal accueillie, ce qui incitera l’artiste à ne plus exposer pour les six ans à venir. Entre-temps il continue à créer des décors pour les pièces montées à Maurice, déclenche une polémique en créant une crèche moderne pour l’église de Notre-Dame-de-Lourdes et plus tard pour la télévision. Il participa également en collaboration avec André Decotter à la création de la première galerie d’art de l’île, celle de Rose-Hill à qui fut donné plus tard le nom de Max Boullé. C’est dans cette galerie que Constantin organisa plusieurs expositions de ses oeuvres et s’établit, surtout auprès des jeunes artistes et amateurs d’art, sa réputation. Au fil des années, son style évoluera, il utilisera d’autres techniques et d’autres matériaux pour s’exprimer et devenir l’un des plus importants artistes mauriciens qui inspireront des générations d’artistes locaux, dont ses élèves du fameux groupe du samedi. La toute dernière exposition de l’artiste aura lieu en septembre 1995 au Moulin Cassé sous l’égide la MOBAA en compagnie du sculpteur Nirmal Hurry et du peintre Khalid Nazroo. Une exposition qui le consacra comme l’un des artistes majeurs de l’île du siècle dernier.
A chacune des  productions montées au Plaza, il  apportera sa touche personnelle
Pendant plus de cinquante ans, Serge Constantin mit son talent au service de ceux qui ont monté des spectacles au Plaza, qu’ils soient dramatiques, lyriques, du répertoire ou de l’avant-garde – allant du classique jusqu’au rock opéra – dans beaucoup de langues dont le créole – en passant par les spectacles de variétés. De “La Veuve joyeuse” à “Starmania”, en passant par “Hair”, “Tizan 34 cordé”, Jesus Christ Superstar et “Zozef ek so plato l’arkensiel”. A chacune des productions montées au Plaza, il apportera sa touche personnelle et contribuera à leur succès. Il collabora ainsi aux productions des troupes françaises et anglaises en tournée à Maurice et surtout aux productions locales mises en scène par d’innombrables metteurs en scène qui ont fait vivre le Plaza. Le théâtre des villes soeurs qui fut fermé dans la deuxième moitié des années soixante pour une restauration et rouvert en 1983 en tant que salle de théâtre sans cinéma, est une victoire dans un des combats menés par son décorateur. Si à la fin de sa longue carrière Serge Constantin était désolé par les spectacles, pas toujours de qualité, que la municipalité imposait au théâtre, il continua à faire son travail, à apporter sa touche personnelle et originale à ces productions. Il resta au gouvernail du théâtre qu’il appelait « le Ferry » jusqu’à ce que la maladie l’oblige à quitter le navire alors qu’il avait à peine 80 ans. Dès juillet 1998, Serge Constantin avait subi une opération dont il ne se remit pas, ce qui ne l’avait pas empêché de faire un croquis de la clinique où il avait été soigné.
Affaibli, il mourut chez lui dans sa maison de Belle-Etoile entouré de sa famille et de ses animaux le 15 octobre 1998. Les manifestations organisées pour célébrer le centenaire de sa naissance vont permettre de (re)découvrir la vie et l’oeuvre d’un artiste mauricien aux multiples talents qui ont dominé toute la vie culturelle mauricienne de la deuxième moitié du siècle dernier. Et même de celui qui vient de commencer.