Au marché de Flacq et de Vacoas, une femme encanteur ne passe pas inaperçue parmi la gente masculine qui domine ce métier depuis toujours. La jeune Shemida Ramdewar a pu, après bientôt dix ans de travail et des débuts assez difficiles, se faire respecter dans le domaine, tant et si bien que les planteurs de qui elle achète des légumes, et des marchands à qui elle vend des légumes, qui la côtoient trois fois par semaine, trouvent « qu’elle apporte un rayon de soleil dans cet environnement noir qui règne à la vente à l’encan ».
« Rs 10, Rs 11, Rs 12 », Shemida Ramdewar crie à haute voix, sans porte-voix, un sac sur son épaule dans lequel elle ramasse les recettes des ventes qu’elle fait et son livre à la main dans lequel elle fait les entrées des ventes, jusqu’à ce que les paniers de légumes devant elle soient emportés par les acheteurs. Elle est la première femme encanteur de Maurice, ayant débuté en 2007, mais elle n’est pas la seule maintenant.
A la pause, après plus d’une heure de travail, elle raconte : « Mon grand-père, Keshwar Ramdewar ou Bolom KR, était le premier encanteur de Flacq et le deuxième de Vacoas. Après lui, c’est mon père, Kamal, a pris la relève. Mon grand-père avait deux fils, et mon père a eu trois filles alors que son frère a eu trois fils. Mon père avait toujours voulu avoir un garçon pour le remplacer à l’encan mais il ne l’a pas eu. Mon grand-père m’a alors confié son permis d’encanteur à Flacq au lieu de le donner à mes cousins. Il avait vu en moi une personne responsable et débrouillarde ». La jeune femme est une passionnée d’agriculture depuis toute petite. Plus tard, elle est entrée au Women’s Agricultural Club de Flacq, dont elle a assuré la présidence pendant trois ans.
Formation paternelle
Shemida Ramdewar a travaillé aux côtés de son père pendant cinq ans en vue d’apprendre le métier. Ce dernier l’a formée comme il l’aurait fait pour un fils à sa place « et bien qu’il soit encore à mes côtés au marché, c’est moi qui gère maintenant la boutique ». « Li ale li vini, il joue un rôle secondaire », confie-t-elle. Ses premiers pas dans le métier étaient « assez difficiles » car le domaine était dominé par les hommes. « J’étais la seule femme dans cet environnement où les hommes n’avaient pas la langue dans leur poche à longueur de journée. Ils s’insultaient et se lançaient des jurons. C’était terrible pour mes deux oreilles à les entendre se chamailler », raconte-t-elle. Les hommes la taquinaient énormément, ils la bousculaient « surtout lorsque je faisais mes comptes, me poussant à commettre des erreurs ». « Puis, ils se moquaient de moi », dit-elle. Shemida Ramdewar trouvait drôle cet environnement « kot tou dimounn zoure ».
Au fil du temps, la jeune femme s’y est habituée, elle a changé sa propre attitude vis-à-vis des hommes, elle a appris à travailler avec eux « comme ils sont ». « J’ai accepté leur comportement et au final, je me suis fait respecter par eux. Aujourd’hui, ils ont changé leur comportement vis-à-vis de moi mais ils continuent à dire des jurons entre eux. Devant moi, ils ne fument pas, non plus. Maintenant, il y a encore d’autres femmes dans le métier et beaucoup d’autres fréquentent le marché et elles sont à l’aise maintenant », fait-elle ressortir.
À l’époque, à Flacq, la vente à l’encan se faisait à partir de minuit, les mercredis, les samedis et les dimanches, et ce, jusqu’à 7 heures du matin. Par la suite, les horaires ont changé pour permettre à un plus grand public d’avoir accès à vente à l’encan, pour les mardis, les vendredis et samedis de 16 heures à 21 heures A Vacoas, la vente à l’encan se fait à 3 heures du matin. De nombreux planteurs de Flacq déposent leurs légumes chez Shemida Ramdewar, qui les transporte en camion à Vacoas où ils seront vendus. « Parfois, lorsqu’il y a beaucoup de légumes, nous devons faire plusieurs voyages mais en d’autres occasions, on n’arrive pas à remplir un camion. Parfois, il n’y a pas de légumes à transporter. C’est le risque du métier », souligne-t-elle.
« Bad debts »
Le risque, c’est aussi les mauvais payeurs. L’encanteur n’opère pas avec un système de reçus et de ce fait, certains marchands en profitent pour acheter des légumes à crédit qu’ils ne paieront jamais. « Le crédit est le plus gros risque qu’on prend dans ce métier. Nous ne sommes pas protégés par la loi car il nous est interdit de vendre à crédit. Malgré tout, nous le faisons car les marchands n’ont pas assez de liquidités pour acheter au comptant. Ils veulent des facilités de paiement et nous les leur accordons. Nous avons ainsi perdu beaucoup d’argent », confie notre interlocutrice.
Shemida Ramdewar n’a pas connu que des pertes après une décennie dans le métier. Elle dit avoir appris beaucoup de choses, surtout dans les relations humaines. « J’aime cet environnement au marché où règne une certaine solidarité et où on apprend l’amitié. Dommage que dans ce monde d’aujourd’hui, les gens sont devenus égoïstes et hypocrites », déclare-t-elle, avant de confier qu’elle aimerait bien rester dans le domaine, « mais je ne sais pas ce qui va se passer avec le projet du gouvernement visant à construire un Natitonal Wholesale Market à Belle-Rive ». « Beaucoup de planteurs n’aiment pas ce projet, avec les frais de transport qui vont augmenter. Comme ils sont vieux, ils vont prendre leur retraite », dit-elle, avant de confier qu’elle envisage de se lancer dans un autre business car « l’avenir n’est pas trop rassurant avec ce projet ». Son diplôme de MBA, et bientôt un Masters, devraient la guider vers d’autres voies.