Suzanne Williams vient d’animer une formation à l’intention des membres de Man Against Violence. Anthropologue, spécialiste du « gender », auteur de nombreux rapports sur le sujet, Suzanne Williams est aussi une féministe convaincue comme le démontrent ses propos.
Après ses études secondaires à Cape Town, Suzanne Williams obtient une bourse d’études américaines, effectue un séjour aux Etats-Unis avant passer une BA en langues et philosophie à l’université de Cape Town où elle entreprend des études d’anthropologie sociale. Ses études, puis son travail au sein de l’organisation Oxfam vont la mener en Asie, en Amérique Latine et en Afrique où elle va se spécialiser dans l’étude de la violence faite aux femmes. Après plus de vingt-cinq ans à Oxfam, elle travaille aujourd’hui comme consultante free lance, donne des cours, anime des formations et publie des articles dans les magazines spécialisées. Qu’est-ce que c’est que ce « gender », terme que toutes les féministes utilisent dans leurs discours ? « Ce n’est pas un terme facilement traduisible en français et cela pose problème, je le sais. Il fait la distinction entre ce qui est spécifique biologiquement et physiologiquement à la femme depuis sa naissance. Ce que nous avons appris, la manière dont nous avons été élevés, appris à nous construire historiquement, socialement. C’est un terme pour situer l’inégalité qui existe entre les hommes et les femmes. » Comment êtes-vous devenue une spécialiste de l’étude de la violence aux femmes ? « J’ai fait des études d’anthropologie, c’est-à-dire que j’ai étudié les croyances, les institutions, les coutumes et les traditions des sociétés humaines. J’étais au Brésil pour les besoins de mes études quand j’ai rencontré un groupe de femmes forcées à se prostituer et qui avaient des coupures sur les bras. On m’a expliqué que ce n’était pas des traces de tentatives de suicide mais que des marques que les filles se faisaient pour pouvoir ressentir quelque chose face à la violence qu’elles étaient obligées de subir. Depuis, je me suis intéressé à la question de la violence faite aux femmes, à l’étude des mécanismes sociaux qui maintiennent les femmes en état d’infériorité dans tous les domaines. Nous ne pouvons parler d’égalité aussi longtemps que sont maintenus les règles et instruments qui perpétuent l’inégalité hommes/femmes et dont la violence faite aux femmes fait partie. J’ai poursuivi dans cette voie, quand j’ai travaillé avec Oxfam en Grande-Bretagne et écrit plusieurs articles et études sur ce sujet. La violence est un mécanisme utilisé pour maintenir les femmes en état d’infériorité. L’histoire de l’inégalité hommes/femmes est fortement influencée par la violence, elle en fait partie, c’est une de ses composantes essentielles. » Peut-on dire que la violence faite aux femmes est plus « développée » dans les pays que l’on appelait autrefois le tiers monde, que dans les pays dits développés, industrialisés ? « Non. La violence contre les femmes n’est pas une calamité naturelle mais une calamité non naturelle, inventée par l’homme. C’est une tradition qui transcende les pays, les cultures, les classes sociales. La violence contre les femmes est malheureusement un phénomène mondial. Il existe de bonnes lois contre la violence domestique dans plusieurs pays — dont Maurice, d’après ce qu’on m’a dit —, mais elles ne suffisent pas. La violence et la discrimination existent sous d’autres formes dans les pays dits développées. Un peu moins dans les pays scandinaves où la situation économique est meilleure. Tout est lié. Il faut un changement de valeurs et concepts sur l’égalité, la complémentarité entre les femmes et les hommes. C’est vers ce résultat que nous tendons, vers ce changement de mentalité sur le comportement humain. » Reposons cette question sans cessé abordée : quelle est l’origine de cette inégalité maintenue dans un monde où les femmes sont pourtant supérieures en nombre ? « Au départ, quelqu’un, quelque part, a décidé que l’homme était supérieur à la femme et que c’est lui qui avait le pouvoir et tout est parti de là. Cette domination a été fortifiée au cours des siècles par divers éléments qui en ont fait une manière de vivre, une règle sociale universelle perpétuée par les institutions et les religions. Plusieurs facteurs sont à l’origine de cette inégalité perpétuée, un des principaux étant la dot. Quand une fille se marie, il faut lui donner une dot, ce n’est pas le cas pour le garçon. Avec cette croyance, dès le départ, la fille est dévalorisée, discriminée par rapport au garçon. En cas de choix pour aller à l’école un garçon aura automatiquement préséance sur une fille. Elles sont moins bien nourries que les garçons sur qui toute l’attention des familles est portées. Pour toutes ces raisons discriminatoires, 50 millions de filles ne survivent pas dans le sud de l’Asie. »
Est-ce qu’il y a eu des progrès notable dans le combat pour l’égalité au cours des dernières années ? « Il y a eu des moments dans l’histoire récente de l’humanité où, par la force des événements, l’égalité hommes/femmes a été reconnue. Dans les faits. Par exemple, en Grande-Bretagne pendant les deux guerres mondiales, alors que les hommes étaient au front, ce sont les femmes qui ont fait marcher les usines pour fabriquer les armes utilisées par les hommes. Mais une fois la guerre finie, on les a renvoyées dans leurs cuisines et à leurs enfants. La même chose s’est produite en Afrique, au Zimbawe, en Namibie, en Afrique du Sud. Pendant la lutte pour l’indépendance, dans la résistance et les maquis, les femmes ont pris part au combat au même titre que les hommes. Mais une fois l’indépendance acquise et le pouvoir politique obtenu, on les a renvoyées dans leurs foyers en leur demandant de bien vouloir laisser la politique et la gestion du pouvoir aux hommes. » Pourquoi est-ce que les femmes ont accepté de retourner dans leurs foyers au lieu de rester en place et se battre pour la reconnaissance de leurs droits ? « Vous croyez que l’on peut, du jour au lendemain, faire disparaître une manière de vivre, une organisation sociale ? Les femmes sont retournées dans leurs foyers mais depuis les choses n’ont pas été les mêmes. Avec un plus grand accès à l’éducation et au travail, la mentalité des femmes a changé, elles ont pris conscience de l’injustice qu’elle subissait, de leur force et elles ont commencé à réagir. Elles ont commencé à s’organiser, il y a eu le mouvement féministe et une plus grande conscientisation. La lutte contre l’inégalité est une question qui est aujourd’hui abordée au niveau des grandes organisations internationales comme les Nations unies. Des fonds ont été alloués aux organisations qui travaillent sur ce sujet, des conférences organisées, mais c’est au niveau individuel, dans le fonctionnement même de l’individu qu’il faut apporter le changement. Nous savons que nous avons raison, que le combat est juste, que tout le monde est convaincu, mais en même temps les choses dans ce domaines, les progrès sont si lents à venir. Mais il faut continuer à se battre, notamment pour l’égalité au niveau de l’éducation, ce qui est fondamental. Il faut en finir avec ce temps où l’on n’envoie pas les filles à l’école pour qu’elle aide la mère à la maison et fasse son apprentissage de future femme au foyer au service de son mari. » Est-ce que la situation des femmes est meilleure dans les pays où le pouvoir politique est détenue par une femme ? « Cela dépend de la femme au pouvoir, de son degré de féminisme. Actuellement, on peut dire qu’en Islande la cause des femmes est mieux défendue qu’ailleurs, en raison des convictions de sa présidente. Mais peut-on dire que le droits des Britanniques ont été mieux défendues sous Margaret Thatcher ? Je crois qu’il est plus important que l’on ait des femmes dans les postes où l’on prend les décisions que d’avoir une femme au pouvoir suprême. Sinon, cela ne fait pas une grande différence. C’est bon d’avoir une femme chef d’Etat, mais cela ne suffit pas pour faire avancer le combat. »
C’est pour faire avancer le combat pour l’égalité hommes/femmes que Suzanne Williams était à Maurice cette semaine. A l’invitation de Man Against Violence, une association mise sur pied l’année dernière par Women in NetWorking, elle est venue animer un atelier de travail qui coïncide avec le lancement d’une campagne de sensibilisation contre la violence faite aux femmes. « Le but de cette campagne est de mobiliser, sensibiliser et surtout briser le cercle de violence qui se perpétue depuis des siècles. Je suis venu partager mon expérience avec les hommes de MAV et leur proposer une formation qu’ils iront ensuite dispenser à d’autres, plus particulièrement aux jeunes. » MAV cible 6000 jeunes de 12 à 22 ans dans le cadre d’un programme qui bénéficie du soutien du ministère de l’Egalité des genres et de la haute Commission britannique. Quels peuvent être l’impact d’une campagne de slogans et une formation sur une situation qui est perpétuée depuis des siècles ? « Dans ce long combat, toutes les actions, aussi petites et insignifiantes qu’elles puissent paraître, sont les bienvenues. MAV a la bonne idée d’aller à la rencontre des jeunes pour les sensibiliser, leur faire changer d’attitude. Il faut mener le combat au quotidien, faire prendre conscience de manière individuelle pour soutenir les grandes campagnes. Le combat commence avec nous. Par une conversation entre deux individus, comme celui que nous sommes en train d’avoir et qui, répercutée dans un journal, va permettre à beaucoup d’autres de réfléchir. De prendre conscience de l’ampleur de l’inégalité homme/femme. »