Au téléphone, mon contact m’avait dit : « Il faut absolument rencontrer Tonino Pyndiah. C’est un masseur qui s’exprime comme un philosophe et a des observations très pertinentes sur Maurice et les Mauriciens. »Au départ, je pensais rencontrer un homme ayant mis au point une méthode pour enrichir — financièrement, physiquement et spirituellement — ceux qui l’achètent. A la place j’ai découvert un homme qui n’a rien à vendre et pose de bonnes questions. Voici son portrait.
Tonino Pyndiah est né en 1960 à Maurice où il a vécu ses premières années. Quelques mois avant l’Indépendance, ses parents décident d’aller s’établir en Angleterre où il vivra pendant plus de trente-cinq ans. Après ses études il travaille dans le secteur médical, est infirmier dans les hôpitaux publics, puis dans les homes pour personnes âgées ou mentalement déficientes. C’est pendant cette période qu’il acquiert une formation de masseur avant de changer totalement de métier pour aller travailler dans des casinos. « J’ai été croupier, responsable de salle, puis responsable de casinos dans plusieurs pays européens. J’ai aussi travaillé dans les casinos installés sur les gros navires de croisière, ce qui m’a permis de pas mal voyager. Après treize ans à bourlinguer sur les océans, je suis rentré en Angleterre où j’ai lancé un petit business de massage en entreprise. Puis, en 2000, j’ai décidé de rentrer à Maurice où je venais régulièrement en vacances. » Quelle a été la cause de ce retour à Maurice après plus de trente-cinq ans passés à l’étranger ? « Je ne pouvais plus supporter le climat britannique, ses hivers qui durent parfois plus de six mois où on voit à peine le soleil. Je souffre d’une maladie provoquée par le manque de soleil qui peut mener à la dépression. C’est un peu pour ça que je suis allé travailler sur des bateaux qui faisaient des croisières dans les mers chaudes où le soleil est toujours présent. » Quelques mois après son installation à Beau-Bassin, Tonino est engagé comme masseur dans l’équipe du spa de l’hôtel Dinarobin, qui ouvrait ses portes. Tonino Pyndiah gravira les échelons au spa passant de masseur à formateur pour finir comme assistant manager en 2007, quand il démissionne. « Je suis revenu à Maurice pour le soleil, mais aussi pour éviter les longs trajets en voiture. Or, j’habite à Beau-Bassin et mon lieu de travail était au Morne et il me fallait plus de deux heures pour faire l’aller-retour, autant que quand je vivais en Angleterre. Un masseur qui travaille dans un grand hôtel n’a pas d’horaire, fait de très longues heures et travaille surtout en week-end, pendant les fêtes. Et puis, il faut savoir que le massage dans les hôtels se fait à la chaîne, presque de manière industrielle. » C’est-à-dire ? « Disons que dans les grands établissements le massage est pratiqué sur une grande échelle et devient pratiquement un travail mécanique. L’hôtel a besoin de faire du volume alors que le bon masseur doit offrir un travail de qualité pour permettre au client de se sentir mieux dans sa peau, dans son corps. On ne s’en rend pas compte, mais masser pendant une heure est épuisant. Alors, imaginez si on doit refaire l’exercice six, sept fois par jour. »
« A Maurice, la bonne santé est devenue un luxe, parfois un très grand luxe, alors qu’elle est un droit humain fondamental. »
Après le spa, Tonino Pyndiah reste dans le secteur de l’hôtellerie en se faisant embaucher comme Duty Manager au Movenpik. Mais la longueur du trajet et celui des heures de travail finissent par le décourager et il se lance dans le massage à domicile, mais n’est pas trop satisfait des conditions dans lesquelles il exerce son métier. Les quatre années suivantes, Tonino les consacre à se marier et à adopter une petite fille. « J’ai découvert les joies de la paternité et le temps qu’il faut pour s’occuper convenablement d’un enfant. J’ai pris le temps pour le faire et j’ai également observé ce qui se passait autour de moi, plus particulièrement dans le domaine de la santé. Et je suis assez effaré par ce que je vois. » Qu’est-ce qui effare ce Mauricien de retour dans  son île natale après plus de trente-cinq ans ? « C’est probablement le fait d’avoir longtemps vécu à l’étranger qui me fait découvrir des situations qui n’étonnent plus les Mauriciens. Pour moi, le domaine de la Santé est en train de devenir une grosse usine à rapporter de l’argent. A Maurice la bonne santé est devenue un luxe, parfois, un très grand luxe, alors qu’elle est un droit humain fondamental. Nous sommes une population d’un 1,2 millions d’individus dans une île baignée par le soleil, l’île est d’origine volcanique, donc remplie d’énergie positive et nous devrions avoir une population en bonne santé. Or, dans ce pays ensoleillé, les Mauriciens prennent des pilules pour avoir de la vitamine D ! A Maurice, chaque ville, chaque village, ont maintenant plusieurs centres d’analyses médicales. Les cabinets médicaux poussent comme des champignons, les pharmacies et les hôpitaux importent des médicaments pour des millions de roupies tous les ans. Ce n’est pas normal. Nous sommes en train de créer une culture de la maladie. » Les Mauriciens seraient-ils moins malades et auraient besoin moins de médicaments qu’ils ne le pensent ? « Surconsommer des médicaments pour n’importe quoi est malheureusement une « maladie » mondiale. Ce sont les entreprises pharmaceutiques qui, avec certains médecins, sont à l’origine de ces besoins exagérés en médicaments que connaissent Maurice et le monde entier. Ce sont des constatations. » Que propose Tonino Pyndiah pour faire diminuer la surconsommation des médicaments ? « Attention, je n’ai pas une solution toute faite, censée convenir à tous, une méthode, un concept des choses comme ça à vendre. Je ne crois pas que je pourrai changer le monde. Ce que j’essaye de faire, c’est de donner quelques conseils de bon sens pour mieux vivre. Il faut s’occuper de sa santé, de son alimentation, faire de l’exercice physique, ne prendre des médicaments qu’en cas de besoin. J’ai 55 ans et je n’ai aucune maladie, ce qui semble exceptionnel ici. »
« Ce n’est pas le masseur qui guérit, mais la personne massée qui le fait en traitant son corps comme il le faut, en lui redonnant sa balance naturelle. Le travail consiste à aider les clients à trouver les moyens de créer l’environnement nécessaire pour se guérir eux-mêmes. »
Les constats de Tonino Pyndiah ont largement dépassé le secteur de la santé. « J’ai l’impression que nous vivons à Maurice dans une société où l’être humain délègue ou achète de plus en plus ce qu’il pourrait, devrait faire lui-même. C’est vrai que nous avons de plus en plus l’habitude de faire faire pour nous. A la maison, on laisse la mère s’occuper de la lessive, du ménage, de la cuisine. Les parents font ou prennent la responsabilité de ce que leurs enfants devraient faire et assumer pour affronter la vie. Quand on a été habitué à ce que tout soit fait pour soi, on ne sait pas réagir, se soigner ou gérer sa propre vie. On est désarmé face aux simples problèmes de la vie et on doit aller voir d’autres personnes pour prendre conseil, pour faire ce qu’on devrait pourvoir faire soi-même, naturellement. Est-ce que nous faisons le bon choix sur la santé ou l’alimentation comme nous nous préoccupons de l’éducation de nos enfants? Tout cela forme un tout qui est la vie. On ne sait plus communiquer, partager ses émotions. Il faut que chacun prenne ses responsabilités pour réussir sa vie. Nous devons apprendre à affronter, à faire face aux difficultés au lieu de nous contenter de suivre, de laisser les autres décider pour nous. Nous avons tendance à tout accepter même quand nous ne sommes pas d’accord pour ne pas avoir besoin d’aller argumenter, défendre notre point de vue. On ne veut plus faire l’effort de travailler, on préfère devenir riche rapidement. Nous vivons dans l’apparence, nous nions nos émotions. Et pourtant, nous avons des atouts non utilisés, non développés. Nous devons montrer nos qualités, vivre avec les autres, pas enfermés en soi, dans notre petit confort, dans notre sécurité, notre confort zone. J’ai envie d’aider les autres à se sentir bien, mieux, à devenir meilleurs. » Et comment le masseur philosophe fait passer son message ? « Je ne suis pas philosophe : je ne suis qu’un simple individu qui essaye de réfléchir et de partager le fruit de sa réflexion. Je suis ici pour le soleil de mon pays à qui je n’ai pas cessé de penser pendant les trente-cinq ans vécus à l’étranger. Je suis fier de mon pays et j’ai le sentiment que les jeunes Mauriciens ne le sont pas, se désintéressent de leur pays et ne voient pas leur avenir inscrit ici. Ils ne sont pas heureux, pensent qu’il faut aller ailleurs pour l’être et se réaliser. Pour avoir vécu longtemps à l’étranger, je peux dire que le bonheur n’est pas forcément là-bas. » Laissons le message pour revenir au massage et pardonnez le jeu de mots un peu facile. Depuis quelques semaines, Tonino Pyndiah est revenu au massage. Valérie Lee, une spécialiste du maquillage qui gère un salon de beauté/spa à Ebène, lui a demandé de faire la formation de ses masseurs. « Je fais de la formation, je masse, en cas de demande, une fois par semaine, car je refuse de masser à la chaîne. J’enseigne à mes élèves qu’un massage bien fait peut aider à améliorer les conditions de vie de la personne massée, pas la guérir de ses douleurs. Ce n’est pas le masseur qui guérit, mais la personne massée qui le fait en traitant son corps comme il le faut, en lui redonnant sa balance naturelle. Le travail consiste à aider les clients à trouver les moyens de créer l’environnement nécessaire pour se guérir eux-mêmes. En faisant de l’exercice, en adoptant de nouvelles postures pour lire, travailler sur l’ordinateur ou regarder la télévision. En changeant ses habitudes alimentaires, en marchant un peu plus ou en faisant de l’exercice, en se couchant plus tôt. Moi je donne des indications, ce sont les clients qui font le travail nécessaire. Dans la vie, comme dans le massage, l’individu a un rôle important à jouer pour améliorer ses conditions de vie. » Si ce n’est pas un constat philosophique, ça y ressemble, ne trouvez-vous pas ?